La poubelle nucléaire meusienne ne suffisait pas : il faudrait, en plus, raser les forêts lorraines. D'un côté le centre d'enfouissement des déchets nucléaires de Bure nécessitera de couper des milliers d'arbres, de l'autre le « démonstrateur » Syndièse, basé à Saudron (Haute-Marne), les engloutira pour en faire du biocarburant. Pas pour rien que ces deux projets sont quasiment à côté l'un de l'autre : l'industrie nucléaire apporte les fonds, le diesel de synthèse la légitimité. Reste que derrière la croissance et les emplois tant attendus (quasi invisibles pour le moment) se construit l'un des territoires les plus dangereux et les plus polluants du pays. C'est l'arbre qui cache la forêt, comme on dit. Sauf que l'arbre risque d'être brûlé. Et la forêt décimée…

C’est toujours très compliqué de résumer un projet industriel en quelques chiffres. Ça n’en donne que rarement l’échelle. Mais avec Syndièse, acronyme de diesel de synthèse, c’est assez facile et parlant. Et ça donne le tournis. Si le démonstrateur, installé à Bure-Saudron (Meuse-Haute-Marne), fait ses preuves, et donne place à l’unité de production proprement dite, ce sont en effet 90 000 tonnes de bois, soit plus de 20% des ressources forestières disponibles de Lorraine, qui seraient englouties chaque année. Et pour quoi faire ? Pour produire… du biocarburant pour les voitures ! Selon les estimations du porteur du projet, ce mangeur de forêts pourrait sortir 22 000 tonnes de diesel, ce qui servirait à faire rouler (roulements de tambours), tenez-vous bien, 3000 voitures (la région en compte 1,3 million [1]). Le porteur du projet ? Il fait partie de ceux qui ont posé une première tentacule dans la région en 1987 avec la mise en service du réacteur numéro 1 de la centrale de Cattenom en Moselle, et qui poursuivent la lente et totale nucléarisation de ces terres de l’Est de la France : le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), devenu depuis peu le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (ça fait plus écolo)…

Le Spider-Man du futur sera Meusien

Parce que, détail qui a son importance, la commune de Bure est également au centre de toutes les attentions des nucléocrates du pays. Dans ce minuscule village, 90 habitants, soit l’un des territoires les moins peuplés de l’Hexagone (c’est un hasard géologique on vous le dit, et non pas la volonté d’œuvrer loin des yeux de la population), l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), une création du CEA, envisage d’enfouir les déchets les plus radioactifs de nos 58 réacteurs. Soit plus de 99% de la radioactivité totale, active, donc dangereuse pendant des centaines de milliers d’années. Mais là aussi, pas de problème : l’Andra gère tout. Elle l’assure, d’ailleurs : rien de grave ne se produira avant un million d’années (2). Mieux : le laboratoire de recherches, qui n’est pas encore devenu Centre industriel de stockage géologique (Cigéo), est plus vert que vert. Aux centaines d’écoliers qui vont visiter les installations chaque année, on montre des expositions rigolotes, avec Homer Simpson, Hulk ou Spider-Man dedans, parce que la radioactivité, n'est-ce pas, est bonne pour la santé. Et aux adultes, on ne parle pas des énormes pressions que les agriculteurs du secteur subissent pour qu’ils lâchent leurs terres fertiles. On leur dit plutôt qu’on va tout reboucher après l’arrivée des poubelles de haute et moyenne activité à vie longue (3) et qu’ensuite, ils seront tranquilles. Contrairement aux nombreux autres centres d’enfouissement à travers le monde qui ont laissé échapper ou laissent échapper leur poison après seulement quelques années d’exploitation (régalez-vous en découvrant ce qui arrive actuellement dans l'état du Nouveau-Mexique aux États-Unis, dans un projet présenté comme le petit-frère de Bure et co-géré par Areva), ici, « tout est sous contrôle, laissez-nous faire ».

D’ailleurs, Cigéo est tellement écologique qu’une écothèque a vu le jour à quelques mètres de là. Cet Observatoire pérenne de l’environnement, s’il a pour but principal d’établir un état des lieux initial pour ensuite mesurer l’impact du (futur ?) stockage des colis, sert surtout à montrer la beauté de la nature environnante au rare public de passage. Une nature que l’industrie du nucléaire a donc décidé de remodeler à son image. Et avec quel argent ? Comme pour Syndièse, l’écothèque est dans une boucle, bouclée : l’argent du nucléaire reste majoritairement dans le nucléaire. Explications : pour faire accepter Cigéo, et non pas acheter les consciences (ça ne se dit pas !), un groupement d’intérêt public a été constitué. Ce dernier reverse depuis plusieurs années 40 millions d’euros au département de la Meuse, et 30 millions d’euros à celui de la Haute-Marne, lui aussi impacté par le projet de centre d’enfouissement. De l’argent qui sert à construire de magnifiques salles polyvalentes à 900 000 euros dans de microscopiques villages (comme à Bure), à refaire les stades de foot, à organiser des brocantes ou des fêtes du cheval et de l’écologie ici et là, mais aussi à financer l’installation d’entreprises liées à EdF ou Areva. Et donc Syndièse (4).

Après l'énergie propre du nucléaire, voici la déforestation innovante

Dans son dossier de présentation du projet, sorti en 2014 (5), le CEA montre bien qu’il a tout compris. Déjà, il sait qu’il y a un « changement climatique » et une « raréfaction à terme des énergies fossiles ». Il faut donc initier sans tarder la transition énergétique, c’est-à-dire « diminuer de 20% les émissions de CO2 ». Et celle-ci ne pourra se faire sans l’énergie nucléaire, qui en constitue « le socle ». Eh oui, dans les calculs d’EdF, Areva et compagnie, c’est une énergie « bas carbone », comme les énergies renouvelables. Ils ne peuvent plus nier qu’elle est extrêmement dangereuse (difficile, en effet, de faire croire qu’après Three Miles Island, Tchernobyl, Fukushima, Blayais, WIPP, Saint-Laurent, etc., on ne les y reprendra plus) et représente un gouffre économique… Areva a ainsi affiché un joli score de 5 milliards d’euros de déficit en 2014, sans parler de la grosse diminution du nombre des contrats, de la sécurisation de nos centrales qui va nous coûter un bras qu’on a déjà plus, etc. Mais en revanche, c’est promis, mesuré, et vérifié, l'énergie nucléaire est « bas carbone », donc. Les dangereux écologistes radicaux de TerraEco mentent éhontément en prétendant qu’elle émet en moyenne 66 g de CO2 par kilowattheure produit, bien au-dessus des éoliennes par exemple. Pas la peine de parler des études du réseau Sortir du nucléaire et autres, qui osent eux-aussi prendre en compte l’ensemble du cycle, de l’extraction de l’uranium à la production d’électricité (6).

Bref, le CEA l’affirme, l’avenir de la planète et de l’espèce humaine passera par le nucléaire. Et puis, comme le Parlement européen a décidé d’accorder une bonne place aux biocarburants, jusqu’à 2,5% de l’énergie finale consommée dans les transports en 2020, le bon élève français a décidé d’agir. D’où Syndièse, ce démonstrateur BTL, pour « biomass to liquid », situé à 3 km de Bure et de la Meuse, en Haute-Marne. Quelque chose d’« unique au monde » (on se demande bien pourquoi), et de totalement « innovant ». Une unité de transformation de la biomasse en gaz de synthèse qui génère déjà un nombre vertigineux d’emplois : trois au total. Et qui permet au commissariat à l’énergie atomique de continuer à répandre la bonne parole radioactive en Lorraine : liens étroits avec les universités, CEA tech (7), présence scellée dans le marbre politique du Pacte Lorraine (8), etc. Une bonne parole qui ne convainc pourtant que très relativement la population locale.

Une purification du gaz « très polluante »

Une partie des citoyens meusiens et haut-marnais est plutôt décidée à se battre contre ce qu’elle nomme « ce nouveau monstre » qui leur tombe dessus (en plus de Cigéo), appelé à être classé IPCE (installation classée pour la protection de l’environnement) et Seveso, « c’est-à-dire ce qui se fait de pire ou presque en termes de risques de pollutions », explique Michel, de l'association Bure zone libre. Une association qui ne sait plus où donner de la tête tant les cadeaux empoisonnés offerts par l’État se multiplient. Mais qui n’est pas seule dans la lutte…

Les membres de Mirabel Lorraine nature environnement, fédération régionale d'associations de protection de la nature et de l'environnement dans la région (affiliée à France nature environnement), ont ainsi sorti un très intéressant dossier qui démonte point par point ce projet de production de biocarburant de deuxième génération. En plus de l’anéantissement programmé de la forêt, l’usine consommerait autant d’électricité qu’une ville de 30 000 habitants. Soit « un bilan énergétique calamiteux ». Ensuite, « on ne connaît absolument pas la composition des hydrocarbures de synthèse qui pourraient en sortir, et encore moins ce qui sortirait au final des pots d’échappement ». Mirabel LNE qualifie notamment la phase de purification du gaz de « très polluante ». Sans parler des « poussières allergènes, des cendres toxiques, des gaz acides, des goudrons toxiques (toluène, benzène, naphtalène, indène, phénol, métaux lourds) dans 32 000 m3 d’effluents par an ».

Pour autant, rien ne semble arrêter le CEA et l’État dans cette affaire. Logique, puisque la construction de Cigéo, qui fait l’objet d’une intense politique d’accaparement des terres, nécessiterait de couper des milliers d’arbres… dont on saurait quoi faire : direction Syndièse. Mais ça ne suffirait pourtant pas à faire tourner la machine, et encore moins à la rendre rentable : entre 90 000 et 125 000 tonnes de bois brut seraient englouties, alors que le seuil de rentabilité serait proche du million de tonnes. Les investissements devraient atteindre tout de suite près de 300 millions d’euros publics, auxquels il faudrait ajouter 70 millions par an pendant 20 ans, pour un diesel à la sortie qui coûterait le double de celui qu’on trouve actuellement dans les pompes à essence. « Il a été établi un constat d’échec pour les biocarburants de première génération (céréales, etc.). Et aujourd’hui, on remarque une grande prudence pour la deuxième génération, parce qu’elle met en péril les forêts d’Europe à court terme », conclut Mirabel LNE. En plus d’être un non-sens écologique, le projet est donc également complètement fou d’un point de vue économique et social. Alors que le grand public est tenu à l’écart (et l’enquête publique obligatoire dans tout ça ?), avec des informations difficiles à trouver, des travaux préparatoires ont déjà été menés, ainsi que la construction de la première unité de broyage du bois. Comme pour Cigéo, la volonté d’aller vite est claire. « Nucléaire, diesel de synthèse, etc. : tout ça n’est finalement qu’un même monde, le monde des transports, de la croissance, de la marchandisation du vivant, etc., qui ne doit être remis en question pour rien au monde, même s'il nous emmène droit dans le mur. Mais se posent-ils la question de la terre qu’on va laisser à nos enfants ? » À Bure zone libre, on a la réponse…

S. Vagner

1 : Chiffres de l’Observatoire régional des transports et de la Logistique de Lorraine de 2010.

2 : En témoigne ce rapport de l'Andra téléchargeable à cette adresse : https://www.andra.fr/download/site-principal/document/editions/504.pdf

3 : Les déchets seraient issus du fonctionnement des centrales (combustible), de leur démantèlement (si on arrive à le faire d’ici là !), etc.

4 : Eh oui, si vous avez bien suivi : Syndièse n'aurait jamais vu le jour sans Cigeo, puisqu'il est porté par le CEA.

5 : Téléchargeable sur le site du CEA, www.cea.fr

6 : Parlons-en quand même : selon les études du cabinet indépendant Wise Paris, commandées par le réseau Sortir du nucléaire et d'autres organisations, les éoliennes dégagent autour de 5 à 15 grammes de CO2 par kWh produit, le solaire 50 grammes, et le nucléaire 70 grammes si l'on tient compte de l'ensemble du cycle. Des conclusions similaires à celles de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe).

7 : Le CEA Tech est le pôle « recherche technologique » du CEA. Il regroupe des laboratoires, des universités ou encore des entreprises spécialisés dans le nucléaire, les nanotechnologies, etc.

8 : Partenariat particulier signé entre l’État et le conseil régional de Lorraine socialiste pour la période 2014-2016.

Commentaires   

0 #1 Régine Millarakis 30-11-2015 10:35
Merci pour cet excellent article qui dit, en prenant son temps et avec bcp de dérision, ce que nous martelons depuis 20 ans, avec ou sans humour!
NB: "Les dangereux écologistes radicaux de TerraEco mentent éhontément en prétendant qu’elle émet en moyenne 66 g de CO2 par kilowattheure produit, bien au-dessus des éoliennes par exemple." attention le renvoi n'est pas le bon: il renvoit sur le WIPP!
Bien fraternellement, Régine
Citer

Ajouter un Commentaire