L'European Gas Limited (EGL) est devenue, en juillet dernier, la Française de l'Énergie. Arborant un nouveau logo, l'entreprise pétrolière à la recherche de gaz de houille en Moselle-Est n'a toutefois pas renoncé à ses méthodes peu soucieuses du sous-sol et cherche à obtenir l'autorisation de nouveaux forages. Une lanceuse d'alerte écologiste dénonce l'opacité de ces projets et brise bien des effets d'annonce.

 

N'essayez pas de la convaincre des vertus écologiques du gaz de houille, pardon, de couche. Thérèse Delfel saurait vous remettre les idées en place. Nous l'affirmons en connaissance de cause… Cette habitante de Tritteling-Redlach, dans le bassin de Saint-Avold, en Moselle, a rejoint en 2013 le collectif citoyen Stop Gaz d’hydrocarbures de Lorraine et d'Alsace au moment où un projet de forage d'EGL pointait le bout de son nez dans sa commune. Depuis, elle ne cesse de dénoncer l'opacité des méthodes d'exploration de l'entreprise et les conséquences de telles pratiques. Et ce même lorsque nous essayons, par tous les moyens, de l'inciter à reconnaître dans ces projets de forages au moins un aspect positif… Entretien.

De manière générale, la Française de l’Énergie parle de « gaz de houille ». Cette même appellation, largement reprise par la presse, est utilisée dans le Nord pour désigner le gaz de mine ou le grisou exploité par Gazonor (ex-filiale d'EGL). De quoi doit-on parler pour s'approcher au plus près de la réalité ?

« Pas de gaz de houille en tout cas ! Dans son sens strict c'est un sous-produit de la transformation du charbon en coke. Il n'est pas question non plus de gaz de mine qui est le méthane accumulé dans les anciennes galeries de mines désaffectées et récupéré en raison de son caractère hautement explosif (le tristement célèbre grisou). Ce que recherche la Française de l’Énergie en Lorraine c'est bien du gaz de couche, c'est-à-dire un gaz non-conventionnel. Il s'agit toujours de méthane mais piégé dans les couches de charbon à plus ou moins 1500m de profondeur. Pour être claire, il fait parti de la famille des gaz de roche-mère (ou gaz de schiste), dont l’extraction nécessite un forage de type pétrolier, ainsi que des techniques extrêmes de fracturation de la roche ! »

Le président de la Française de l'Énergie, Julien Moulin, signe une tribune libre pour L'Opinion (22/06/2015) dans laquelle il parle de « gaz propre » et cite Patrick Pouyanné (directeur général de Total) qui décrit cette ressource comme « l'énergie fossile la plus propre », ajoutant qu'elle « émet deux fois moins de CO2 que le charbon ». Tout va bien, donc ?

« L'idée d'un gaz propre n'existe pas. Nous recherchons ici une énergie fossile, secteur qui constitue 20 % des émissions de méthane dans le monde. Le méthane est un gaz qui a un PRG (Pouvoir de réchauffement global) 25 fois plus élevé que celui du CO2. De plus, le gaz de couche est en moyenne quatre fois plus cher à extraire que le gaz naturel, tout en offrant un pouvoir calorifique deux fois moindre. Autrement dit, si dans le cas des hydrocarbures conventionnels il fallait un baril de pétrole pour en produire cent, aujourd'hui il en faut un pour dix. Dans le cas des hydrocarbures non-conventionnels, comme les gaz de roche-mère, le coût peut monter jusqu'à un baril de pétrole pour n'en extraire que… deux ! »

Oui, mais on peut lire sur le site de la Française de l'Énergie qu'en 2012 la société de conseil et d’études Beicip « a certifié en Lorraine des quantités de ressources équivalentes à trois années de consommation de gaz en France ». Voilà un argument imparable, non ?

« Cette certification n'a pas été rendue publique. L'association lorraine de défense de l'environnement Mirabel LNE a d'ailleurs adressé une lettre à la Direction Régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement (DREAL) le 14 octobre 2015 pour, entre autres, obtenir une copie de cette certification. Moi-même j'ai fait la demande plus tôt, sans réponse. Notons surtout que le Beicip-Franlab est une filiale de l'Institut Français du Pétrole Énergies Nouvelles (IFP-EN), dont le conseil d'administration compte des directeurs de chez Total, GDF Suez, EDF, Renault, ou PSA Peugeot Citroën, c'est-à-dire des acteurs qui ont tout intérêt à mettre en avant de forts potentiels en ressources fossiles…

Si on reprend les chiffres avancés par Julien Moulin, une année de consommation de gaz en France correspond à 40 milliards de m³, ce qui revient à dire que les permis Bleue Lorraine de la Française de l’Énergie abriteraient 120 milliards (1). Il ne s'agit ici que de ressources et non de réserves de gaz. C'est-à-dire que ces estimations ne disent pas si ce gaz peut être extrait, commercialisable ou rentable, et en quelles quantités. Cela n'a alors aucun sens de ramener ces estimations à la consommation française. De plus, Julien Moulin n'hésite pas à parler sur son blog en 2013 de “l'existence d'un champ de gaz gigantesque”, ignorant peut-être que ce terme de champ gazier n'est applicable qu'à des réserves de gaz conventionnel. Les gaz non-conventionnels, comme le gaz de couche, tirent leur nom justement du fait qu'ils ne se présentent pas sous la forme de réservoirs dans lesquels on pourrait puiser en forant. En fait, il est piégé dans les porosités du charbon et nécessite pour son extraction des techniques non-conventionnelles. Ce sont ces conditions d'extraction puis d'exploitation qui posent problème dans l'estimation des réserves en gaz… Réserves dont EGL attend encore la certification par le Beicip, annoncée pourtant pour “la fin de l'été 2015". Mais en attendant, pour juger de la fiabilité de ces estimations en ressources, Olivier Appert lui-même, président de l'Institut français du pétrole Énergies nouvelles (IFP-EN), comparait en 2013 l'art du géologue à l'art de celui qui essaierait “d’estimer la quantité de blé dans un hangar en regardant par le trou de la serrure”. »

Ces quelques lacunes d'un point de vue environnemental ne doivent pas faire oublier l'ancrage local de l'entreprise, son ambitieux objectif de « revitaliser l'industrie dans la région » et même de créer près de « 300 emplois directs dans les cinq années à venir ». Un tel programme devrait séduire populations et élus dans la région ?

« Avant qu'elle ne devienne la Française de l’Énergie, l'entreprise s’appelait European Gas Limited et était australienne. La société mère est toujours basée en Angleterre, regroupant plusieurs entreprises dans le Jura, Bouches-du-Rhône et dans le Nord-Pas-de-Calais. Quant à ces 300 emplois, cela revient aux estimations du Beicip et reste contingent à la découverte de gaz, de gaz commercialement exploitable… Mais cela fait quand même près de dix ans qu'EGL prospecte en n'ayant encore rien trouvé. Aujourd'hui, l'entreprise peut se vanter d'avoir créé… 7 emplois. Car il faut savoir que dans l'industrie du gaz de roche-mère, la moyenne est autour d'un emploi par puits.

D'ailleurs, les conseils municipaux de Zimming, Lachambre et Longeville-lès-Saint-Avold qui font l'objet des nouvelles demandes de forage d'EGL (2) ont exprimé, depuis le 23 octobre, leur désaccord suite à l'enquête publique (lire aussi “Les eaux troubles de la fracturation hydraulique” qui prolonge cette interview). »

À notre tour de casser un mythe. Celui de la fracturation hydraulique, qui n'est « pas nécessaire », selon un cadre de la Française de l'Énergie, puisque l'exploitation « tire profit des fractures naturelles du charbon » (3). Le forage de drains horizontaux suffit pour récolter le gaz sans « injection d'un quelconque liquide ». Sans fracturation hydraulique, plus de pollution, donc le problème est réglé ?

« Posons la question autrement. Pourquoi ne pouvions-nous pas exploiter les fractures du charbon avant, dans les phases d'exploration ? L'entreprise a déjà utilisé la fracturation hydraulique avant son interdiction en 2011. Suite à cette loi du 13 juillet, EGL a nié son utilisation, condition sine qua non à la poursuite de ses permis. Or en 2008, Virginie Poirier, géologue chez EGL disait explicitement : « Nous utilisons des techniques de fracturation. Celles-ci consistent à faire craquer la couche de charbon pour libérer le gaz et permettre la migration du méthane vers la surface. » À Diebling (Moselle) les recherches se sont soldées en 2007 par la rencontre avec une faille reliée à une nappe phréatique durant le forage, provoquant l'abandon du puits, ennoyé. Même cas de figure en 2008 au puits n°1 de Folschviller (Moselle), pour lequel l'utilisation de techniques de fracturation est avérée. Concernant le puits n°2 de Folschviller, sur lequel se basent les estimations de l'entreprise, silence total. Les tests de production dans un forage commencent par une première dépressurisation amenant à une phase de remontée des eaux d'exhaure (eaux issus des couches de charbon). Ce sont des eaux fossiles, fortement salées, lourdement contaminées (en arsenic, chrome, lithium, baryum et strontium) et potentiellement radioactives. Avant que le gaz ne soit extrait, il faut donc pomper toutes ces eaux qui sont alors envoyées à une station de traitement. Mais les seuls tests effectués sur ces eaux ont été faits par un laboratoire mandaté par EGL. Toutes les demandes faites à la DREAL pour obtenir ces résultats sont restées sans réponse. Si les forages de Zimming, Lachambre et Longeville sont autorisés (en espérant que la Préfecture tienne compte de l'avis des conseils municipaux) la DREAL aura l'obligation, comme c'est le cas depuis 2011, de faire des inspections sur site et vérifier le traitement des eaux. D'autant que depuis 2014, des chercheurs de l’université de Duke aux États-Unis et du Bureau de recherche géologiques et minières (BRGM) ont mis au point une méthode pour tracer les fluides issus de la fracturation hydraulique dans l’environnement… »

Mais Julien Moulin parle de « stimulation » et non de fracturation ! Dans son argumentation il reprend même des documents officiels (4). Alors, aujourd'hui, le charbon de Tritteling est-il fracturé ou « stimulé » ?

« Le charbon de Tritteling n'en revient pas de ce qui lui arrive ! Cela va faire trois ans qu'ils sont sur site. Le forage a pris 330 jours, au lieu de 45, et depuis presque deux ans personne ne sait quelle technique est employée. Comme l'a démontré l'association Mirabel LNE, la synthèse de l'Ineris ne dit pas ce qu'EGL veut lui faire dire. Par stimulation on entend « fracturation de la roche sans recours à aucun additif non désiré à l'eau. » La stimulation peut alors aller de la simple injection de millions de litres d'eau (douce ou salée) à celle de mousses émulsifiantes à base de diazote ou de dioxyde de carbone. Dans le cas de Tritteling il s'agit d'eau, qu'il faut alors par la suite traiter après le pompage car mélangée aux eaux d'exhaure. Mais le charbon de Tritteling a subi en plus de cette « stimulation », l'injection de viscosifiants et fluidifiants (polyacrylates et polyacrylamides) dont l'absence de toxicité initiale se transforme lors de leur utilisation en toxicité secondaire majeure. Pour ma part, j'ai alerté en 2014 le ministère de l'Écologie sur la question de l'attribution des permis mais surtout sur les méthodes pour le moins opaques de l'entreprise. Sans aucune réponse. »

Il doit bien y avoir quelque chose qui vous semble positif dans ce projet de forage. Dernière tentative. Face à une augmentation des besoins en gaz de l'Europe estimée à 18% d'ici 2030 par l'Agence Internationale de l’Énergie, Julien Moulin dans sa tribune n'hésite pas à qualifier le gaz de couche de « véritable ressource de la transition énergétique ». À environ un mois de la COP21, le gaz de couche n'apparaît-il pas comme un début de solution face à ce défi ?

« L'annonce d'EGL d'une possible mise en production du gaz de couche pour 2017 relève de la haute fantaisie, c'est de la spéculation. L'entreprise demande cet été une autorisation pour quatorze nouveaux forages alors qu'au total, sur ses trois permis Bleue Lorraine, elle n'a foré que quatre puits en neuf ans. Sur les quatre autorisations de forages obtenues le 22 mai 2012, elle n'en a utilisé qu'une seule et unique, celle de Tritteling. Et surtout, l'exploration n'a pour le moment toujours rien donné : il s'agit d'une course dans le vide.

Enfin, la COP21 apparaît comme une mascarade. Elle reprend des promesses d'il y a 21 ans, comme l'engagement à limiter à 2°C le dérèglement climatique. Pourquoi alors continuer à produire du CO2 et à plus forte raison du méthane ? Pour reprendre une expression du professeur d’Écologie et de Biologie environnementale à la Cornell University, Robert W. Howarth, le gaz de couche est comme un "pont vers nulle part" ! »

 

Propos recueillis par Mathieu Schellenberger

Article mis à jour le 4 novembre 2015.

 

1 : Le 29 septembre, la prolongation décidée par le ministère de l'Écologie des permis exclusifs de recherche d’hydrocarbures, Bleue Lorraine et Bleue Lorraine Sud, détenus par la Française de l’Énergie n'a pas manqué de faire réagir les collectifs d'opposition au gaz de houille.

2 : Ces quatorze projets de nouveaux forages concernent exclusivement le permis Bleue Lorraine. Ce dernier est également le seul à avoir fait l'objet de quatre forages, à Diebling, Folschviller (deux puits) et Tritteling.

3 : Eric J. Allen directeur des opérations de la Française de l'Énergie, dans un clip promotionnel réalisé cette année par APCO Worldwide.

4 : En l'occurrence un rapport parlementaire de juin 2013 sur les techniques alternatives à la fracturation hydraulique ainsi qu'une synthèse établie un mois plus tôt par le BRGM et l'Ineris (Institut National de l'Environnement Industriel et des Risques) sur l'exploitation du gaz de couche, tous deux cités dans “Les eaux troubles de la fracturation hydraulique”.

 

Lire aussi en complément de cette interview : “Les eaux troubles de la fracturation hydraulique”.

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