Le printemps des Assemblées générales d'actionnaires du CAC 40 a commencé sur les chapeaux de roue. Organisées au Carrousel du Louvre le 16 avril pour Vinci et le 18 avril pour LVMH, les AG des leaders mondiaux du BTP et du luxe étaient l'occasion pour le journal alternatif Fakir d'aller enquiquiner leurs PDG. Pour cela, un comité spécial s'est formé, le Ciag. Le NJJ en faisait partie. Seconde partie : LVMH.

 

Jeudi 18 avril, 05 h 45. Amiens est encore endormi quand nous nous retrouvons, avant le départ en fourgon, au local de Fakir. Deux jours après Vinci, nous remettons ça, toujours au Carrousel du Louvre, pour LVMH cette fois. Après une mise en jambe avec le leader mondial du BTP, on s'attaque donc aujourd'hui au leader mondial du luxe. LVMH rassemble au sein de son groupe une soixantaine d'entreprises spécialisées dans la fabrication de « produits de haute qualité » dans des secteurs tels que la mode, la parfumerie ou encore la joaillerie. Ce qui nous intéresse particulièrement chez LVMH, c'est son PDG, Bernard Arnault, première fortune de France, dixième au monde.

Dans son numéro 58, Fakir avait publié tout un dossier sur lui, non pas sur l'actualité brûlante qui entourait sa demande de nationalité belge, finalement annulée tout récemment, mais plutôt sur le mensonge originel à partir duquel il a bâti son empire. En 1984, Bernard Arnault s'engage auprès de l’État à sauver tous les emplois menacés de l'empire de textile Boussac Saint-Frères, qu'il a récupéré pour une bouchée de pain – mieux, il perçoit un milliard de Francs d'aides publiques. Mais trois mois après les belles promesses, 3000 emplois sont supprimés, dont 500 dans la Somme. Boussac est revendu par petits bouts, mais Arnault garde ce qui est le plus rentable : Dior.

Après le dossier écrit, François Ruffin prépare, en collaboration avec les Mutins de Pangée, une coopérative de production audiovisuelle, un film sur Bernard Arnault. L'invasion de l'AG de LVMH devrait être une scène clé, d'ailleurs. Encore plus que la dernière fois, les caméras facilement dissimulables et iPhones seront réparties entre les participants. L'enjeu est de taille. Deux réunions de préparation n'auront pas été de trop.

Avant-hier encore, alors que nous nous étions réunis au Théâtre de La Belle Étoile, à Saint-Denis, avec la Compagnie Jolie Môme, le rédac' chef expliquait sa stratégie : « Dès le début, je vais tenter d'approcher la scène avec mon mug et mon tee-shirt ''I Love Bernard'' pour dire que je suis là dans l'optique de renouer le dialogue. Comme l'image de Bernard Arnault a tendance à se détériorer en ce moment, je viens lui proposer un nouveau plan de com'. »

Tous les autres membres du Ciag seront, pendant ce temps, répartis dans la salle en fonction de leur groupe, chaque groupe représentant une entreprise victime du passage de Arnault. La mienne est ECCE. Basée à Poix-du-Nord jusqu'en 2007, elle fabriquait des vêtements Kenzo hommes. Mais le coût de revient étant divisé par deux en Pologne, les dirigeants de LVMH ont décidé d'envoyer la production là-bas, dans les mains d'ouvrières payées 250 € par mois. La production aurait depuis été envoyée en Bulgarie, où les salaires sont encore moins chers. Et s'il le faut, elle pourrait repartir, pour la Grèce cette fois... Ce qui est sûr, en revanche, ce sont les 147 licenciements de l'usine du Nord de la France.

Un comédien de Jolie Môme devrait d'ailleurs incarner un travailleur polonais victime de cette délocalisation tandis qu'un autre devrait jouer le rôle de l'interprète français. L'aperçu auquel on eut droit en réunion promet une scène hilarante.

Tout est prêt, donc. Ne manque plus, pour que tout soit parfait, le micro entre nos mains.

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Pb : 2 salles

Mais le moment venu, évidemment, rien ne se passe comme prévu. Il est passé 9 heures quand Éric reçoit un sms qui résume parfaitement la situation embarrassante dans laquelle nous nous trouvons : « Pb : 2 salles. » L'expéditeur est un Fakirien déjà posté à l'intérieur du Carrousel. Comme lui, nous constatons, en entrant, qu'il y a deux salles : une grande comportant la tribune sur laquelle Bernard Arnault et ses pairs prendront la parole et une plus petite équipée d'un grand écran destiné à retransmettre simultanément ce qui se passe dans la première salle. Les entrées des deux salles sont espacées de quelques mètres à peine, mais un mur de vigiles les sépare. Et évidemment, les badges qui entourent nos cous de Ciagistes ne nous permettent pas d'entrer dans la première. Envolée, la chance qui nous avait accompagnés deux jours plus tôt.

À notre grand étonnement, la salle dans laquelle nous sommes relégués n'est pas remplie. Pourtant, des actionnaires font encore la queue dans le hall. À croire que nous avons été placés tous ensemble intentionnellement. Le piège s'est tranquillement refermé sur nos bonnes volontés impuissantes. Le plus rageant est qu'il a suffi d'un claquement de doigts pour que toute notre organisation tombe à l'eau. Un changement de salle et nous voilà dans l'impossibilité d'altérer en quoi que ce soit le déroulement de leur programme.

À l'intérieur, notre placement reflète notre déconvenue : nous ne prenons même plus la peine de nous disperser selon les indications d’Éric. Une majeure partie des membres du Ciag sont regroupés ensemble. Foutu pour foutu...

L'AG commence, Bernard Arnault invite le public à regarder un film aussi extravagant que celui de Vinci, puis reprend la parole. François n'attend pas plus longtemps pour mettre fin à ce numéro annuel de pseudo-transparence. Il se place face au public, enfile son tee-shirt « I Love Bernard », et tente de crier assez fort pour couvrir la voix résonnante du PDG. « Bon, je vais vous expliquer ce qui se passe... » Mais les vigiles se pressent soudain vers lui. Leurs consignes ont dû être plus fermes que la fois précédente. Une seule solution pour François : sauter de chaise en chaise, de rang en rang.

La scène est désormais mémorable : tandis que les vigiles l'encerclent littéralement, le rédac' chef de Fakir est dressé sur son siège en essayant, vaille que vaille, de déclamer sa déclaration destinée à renouer le dialogue avec Bernard Arnault. Quant à nous, nous nous époumonons sur cet air improvisé : « Laissez-le parler ! Laissez-le parler ! »

Dans une ultime tentative, François tente d'échapper aux vigiles en bondissant d'un siège à l'autre. C'est le moment où je me fais sortir par l'un des gorilles, que je tentais modestement de retenir. Les autres ne tarderont pas à me rejoindre. Seule une bonne quinzaine de Ciagistes resteront à l'intérieur, condamnée à écouter l'AG jusqu'au bout sans poser de questions. Atroce.

Actionnaire, un mal nécessaire

C'est le début d'après-midi, maintenant. L'AG est terminée depuis un moment. De bonnes images seraient dans la boîte, d'après un réalisateur. Nous venons de finir de diffuser des « preuves » du renoncement de Arnault (des Unes du Courrier Picard d'époques, notamment) aux actionnaires qui sortaient repus de la réception, principal motif de leur venue avec le traditionnel cadeau, une bouteille de champagne Moët & Chandon cette année. Beaucoup portaient un regard méprisant sur les bannières de Fakir, sur lesquelles on pouvait lire « A la fin c'est nous qu'on va gagner » ou « Un lecteur en plus, c'est un actionnaire en moins ». « Et alors comme ça, vous allez nous guillotiner, il paraît », m'a lancé l'un d'eux, caustique. D'autres, nombreux également, s'accordaient à dire que Bernard Arnaud est « un pourri » et justifiaient leurs achats d'actions au sein de son groupe comme un besoin nécessaire. « Et comment je fais moi, monsieur, avec ma petite retraite. » Presque touchant.

Nous n'avons pas oublié d'entonner, en mémoire de tous ces petits actionnaires faméliques, L'Internationale pour la seconde fois, avant de repartir.

Dans un Jardin des Tuileries ensoleillé, l'heure est au débriefing. Kro à la main, chacun y va de son ressenti au mégaphone et donne son avis par rapport à une reconduction éventuelle des actions du Ciag. François est partagé : « Je pense pas qu'on puisse sortir le slogan habituel pour cette action. ''A la fin c'est nous qu'on va gagner'', ça ferait quand même vachement autosatisfaction. J'utiliserais plutôt ''On aura toujours vécu ça'' comme formule. Ça correspond mieux. »

Et il conclut, lyrique : « Quand je vois, dans le documentaire consacré à Bernard Arnault1 que son meilleur souvenir d'enfance, c'est quand ses parents déménagent et qu'ils n'arrivent pas à passer le piano à queue par la fenêtre de sa maison, je me dis qu'il a dû vachement s'éclater dans sa vie. On n'a peut-être pas sa richesse, m'enfin je pense qu'on aura eu une vie bien plus riche que la sienne. »

Ces deux journées passées tous ensemble en sont la preuve. Et aucune bouteille de Moët & Chandon et autres « produits de haute qualité » ne vaudront la bière, le pâté picard et les souvenirs que nous partagerons ensuite.

Franck Dépretz

1 : Bernard Arnault : L'Enfance est un destin (52'), Gilles de Maistre et Guillaume Durand, pour le magasine "Empreintes" sur France 5, diffusé en 2012.