À force de me demander ce qui n'avait pas fonctionné, au cours du dernier entretien d'embauche puis du suivant, puis du suivant encore, je commençais à douter sérieusement de moi. Et si c'étaient eux qui avaient raison ? Et si je n'étais tout simplement pas capable d'exécuter ces travaux ? Heureusement, m'est venue l'idée du siècle : passer les concours administratifs…

 

Ne pas avoir les deux pieds dans le même sabot.

C'est ce que ne disait pas mon grand-père, qui se fichait éperdument des proverbes idiots qui ont ce gros désavantage de limiter la construction d'une pensée par une bête phrase toute faite.

À force de me demander ce qui n'avait pas fonctionné, au cours du dernier entretien d'embauche puis du suivant, puis du suivant encore, je commençais à douter sérieusement de moi. Et donc de mes capacités à pouvoir effectuer les tâches proposées dans les fiches de poste. Et même si je postule dans des emplois ciblés selon mes compétences, j'en suis venu à me poser cette terrifiante question : et s'ils avaient raison ? Et si je n'étais tout simplement pas capable d'exécuter ces travaux ?

C'est fou comme on peut se monter la tête quand on a du temps, pas mal de temps, trop de temps d'ailleurs, pour ruminer. Il n'y a qu'un petit pas entre l'introspection et l'auto-flagellation.

Le problème de ces entretiens, c'est qu'ils ne consistent qu'en une discussion avec un recruteur et qu'il est extrêmement rare de pouvoir montrer sa capacité à faire le job proposé.

D'où, pan ! L'idée du siècle ! La pensée de génie ! La même que trop d'autres candidats : passer un concours administratif (plusieurs, en réalité).

Ah, cette sensation à l'inscription, lorsque je regarde quelles sont les compétences demandées sur la fiche de poste et qu'elles correspondent à mon savoir. « Hé, mais, je sais le faire, ça. Et ça aussi, mortel ! C'est un job pour moi, pas de doute ! » Il ne reste plus qu'à ne pas rater la fenêtre d'inscription, le cachet de la poste faisant foi, parce que l'inscription en ligne, bien qu'obligatoire, ne sert finalement à rien d'autre qu'à remplir informatiquement un formulaire qu'il faut ensuite télécharger, remplir au crayon, puis envoyer par la poste. Ou comment refaire trois fois la même chose. Pour entrer dans la fonction publique, j'imagine que c'est un premier test de s'habituer dès le départ à des procédures inutiles.

Ironie à part, moi et mes centaines de collègues-candidats-concurrents avons, probablement, profité du délai entre l'inscription et l'examen pour réviser les épreuves écrites. Celles qui donnent droit à passer un autre écrit, celui d'admissibilité (car avant d'être admissible, il faut dépasser la pré-admissibilité parce que sinon c'est trop facile...), dernier barrage avant l'oral d'admission. Parfois, la vie est bien faite et on débouche directement sur un oral, youhou !

Compétition sur papier

Un grand espace avec beaucoup de tables dedans, c'est toujours en ce type d'endroit que ça se déroule. Je me souviens avoir passé ces épreuves dans des amphithéâtres de fac, des salles de classe de collège, des palais des congrès et même dans les loges du stade Marcel-Picot avec vue sur la pelouse. Bref, dehors, tout le monde attend, à moitié fébrile, à moitié prêt, le contrôle des identités pour entrer en cherchant la petite étiquette de sa place personnalisée et remarquer à quel point nos deuxièmes prénoms sont mis en valeur.

Une fois à l'intérieur, le ballet des fournitures scolaires commence. Chacun a sa façon de s'immerger dans l'ambiance studieuse des épreuves en sortant d'une trousse un crayon spécifique à chaque étape de l'exam' ou simplement en tirant un stylo de sa poche. Cela me rappelle vaguement l'école (c'était y a tellement longtemps qu'on pourrait appeler cette période « jadis ») quand, en début d'année, on regardait qui avait quelle trousse et qui allait nous faire quémander à nos parents le crayon de la mort parce qu'il était tellement mieux que les autres et que l'encre des mers du sud, c'était vraiment indispensable pour des révisions agréables…

Nervosité, sueur, tremblements, tranquillité et assurance de maîtriser son sujet et ses révisions, les émotions transpercent les masques appliqués de mes collègues-candidats-concurrents. Tout le monde ici vient jouer l'espoir d'un job, voire d'une carrière. Moi le premier. D'ailleurs, je ne fais pas exception : je flippe. Les surveillants ont énoncé les chances : nous sommes 300 et il n'y aura que 23 gagnants pour la seconde épreuve.

Certains participants sortent juste du bac, semble-t-il, d'autres sont tout comme moi, proches de la quarantaine, voire plus, mais la plupart ont l'air d'avoir la mi-vingtaine, au sortir d'une fac sans débouché concret. Ça va de l'étudiant banal au parent isolé après divorce en passant par l'ancien salarié licencié en recherche d'une nouvelle carrière. Et tous se regardent en chiens de faïence, attablés, à se demander qui sera meilleur qu'eux ou pas : « Lui ? Oh, je pense le battre. Mmh, elle pas sûr, elle a l'air studieuse…

Patience… compte à rebours, comme au bac, pour être sûr de commencer à l'heure... puis les scellés des sujets sont brisés et c'est parti !

Parfois, je peux être carrément distrait. C'est documenté officiellement. Ne me rendre compte que cinq bonnes minutes après être sorti de ma douche que j'ai oublié de rincer le shampoing dans mes cheveux n'est même plus une surprise. Sauf que cette fois, je croyais avoir pensé à tout : j'avais même été jusqu'à acheter une nouvelle calculatrice pour être sûr de mon coup pendant les maths. Mais pas assez malin pour vérifier son fonctionnement ou lire attentivement sa boîte. Et c'est pendant l'épreuve que je me suis aperçu qu'elle ne pouvait afficher que huit chiffres, pas plus. Pour multiplier le budget de plusieurs villes, à base de millions, ça limite les possibilités et oblige à calculer pas mal de choses à la main. Et c'est là que le temps limite de l'épreuve se met à jouer contre moi et que l'exo devient interminable. Ma voisine de table ne semble pas impressionnée non plus par son travail. Étrangement, ça ne me rassure pas.

La sortie est terrible. C'est le moment ou jamais de me coller des écouteurs dans les oreilles et d'envoyer un bon gros morceau de métal, histoire de ne rien entendre car ils se sautent tous dessus, rapprochés par le fait d'avoir combattu le même dragon, afin de se rassurer les uns les autres : « Alors, tu l'as présenté comment, ton tableau ? Et tu trouves quoi, à la fin ? La trois, c'était une litote, c'est ça, hein ? »

Pour éviter fausses déceptions et faux espoirs, c'est clairement le moment à escamoter. Sinon, le voyage de retour serait peuplé de réflexions ressassées du type : « Je n'ai pas le même résultat qu'elle, c'est moi qui ai raison ou pas ? » Et ici, ce n'était pas un examen d'études qui se jouait. Pas un du genre qu'on peut repasser l'année suivante sans que ça change grand-chose à part un retard scolaire d'un an. Pour un chômeur de longue durée comme moi, c'était un changement total de vie. Passer du RSA à l'emploi, atteindre le Graal : ce mirobolant Smic !

En rentrant, je bois mon stress et puis j'attends. Avec toujours l'espoir que les autres aient fait pire.

Ce qui ne fut pas le cas. Pas cette fois. Pas encore. Je ne suis pas sur la liste de la vingtaine de joyeux élus pour la seconde épreuve.

Bordel !

Céd.

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