Eh ouais, je raccroche au nez des téléopérateurs. Sans scrupule. Surtout quand ils vous téléphonent le midi ou le soir pour vendre des produits bien souvent inutiles aux honnêtes gens qui n'ont rien demandé, qui sont tranquilles chez eux. Bon, ça ne m'empêche d'avoir moi-même travaillé à l'autre bout du fil, sur une plate-forme d'appels...

 

« Allo ?

- Bonjour monsieur, je vous appelle pour faire baisser le prix de vos communications de mobile et de vos SMS. Vous avez, bien sûr, envie de payez moins cher ?

- Comment je pourrais payer moins cher, je n'ai pas de portable ! »

Clac !

Eh ouais, je raccroche au nez des téléopérateurs. Sans scrupule. Je sais bien que ce n'est qu'une employée mais en travaillant là-bas, elle cautionne ce système consistant à déranger les gens qui n'ont rien demandé et qui sont tranquilles chez eux. Et si je ne suis pas gentil, tant pis. Y en a marre à la fin.

Quand je pense qu'à chaque fois que je décroche, j'imagine bêtement que ce pourrait très bien être le tant désiré appel d'un employeur. C'est qu'ils se font longs, ces mois de chômage. Et à chaque fois, la démarcheuse se prend ma déception en pleine tête.

Comble de l'ironie : j'ai travaillé de l'autre côté de la ligne téléphonique, sur une plate-forme d'appel.

« Tu te joins au mouvement ?

- De quoi ? »

Sans déconner, le matin, faut être clair, gars.

« On fait grève aujourd'hui.

- Oh, ok. Et c'est une grève pour quoi ?

- Améliorer nos conditions de travail, évidemment. »

C'est vrai que maintenant qu'il le disait, ces conditions en question n'étaient pas fameuses. Ouverts sept jour sur sept (y compris fériés), des horaires en temps partiel variables entre six heures du mat' et minuit, ce n'était pas formidable pour les cycles de sommeil, et j'avais beaucoup de mal à gérer cette fatigue-là. Par contre, je m'étais habitué à répondre au téléphone toute la journée selon un script précis et surveillé par écoute avec des pauses chronométrées à la seconde près. Mais jusque là, je croyais que ces contraintes faisaient partie de tous les jobs et qu'on avait le droit de ne faire grève que lorsque le reste du pays la faisait contre les grands trucs comme l'augmentation de l'essence, les réformes scolaires, les plans sociaux, tout ça.

C'est que je n'avais jamais fait grève de quoi que ce soit, moi !

Est-ce que je dois prévenir le chef ? Est-ce que je dois avoir des revendications ?

Bon, je ne veux pas être considéré comme absent et si je fais grève, je veux que ça se sache, non mais ! Donc je vais voir le responsable du pointage du boulot pour qu'on soit bien d'accord : je suis là, je reste là, mais je fais grève. Et toc ! Sacré acte militant, ça. Bon, je débute, c'est ma première étape de gréviste, ça va venir.

Comme ce n'est pas une grosse boîte et que les vacations horaires sont étalées sur la journée, le mouvement de grève est suivi mais il n'y a pas grand-monde, et, toutes les heures, il faut expliquer aux nouveaux arrivants ce qu'il se passe et pourquoi. C'est mon deuxième échelon, celui où je fais passer le message... que je viens de découvrir et que je n'ai pas complètement compris mais dont je suis certain.

J'ai appris qu'on se battait pour des tickets restos, pour que les horaires de nuit et de jours fériés soient reconnus à leur juste prix, et une amélioration du poste de travail avec de meilleurs casques et un laps de temps de repos plus long entre chaque appel.

Je ne suis même pas sûr qu'on parle de salaire dans nos revendications, pas parce que notre Smic horaire est suffisant mais parce qu'on sent bien que ce sera trop demander.

« Mais si on fait grève, on est quand même payé ? »

Ils me posent tous la question. J'en sais rien. Mon bon sens me dit que si on ne travaille pas, on ne touche rien, et puis comme on se bat pour améliorer les choses, il faut bien faire un sacrifice ponctuel pour que ça change sur le long terme.

« Mouais, tu crois vraiment ?

- Qu'est-ce que ça change ? Si on n'est pas payé, tu ne fais pas grève ?

- Ben, déjà qu'on ne gagne pas beaucoup, si on perd une journée de boulot, en plus...

- Ça, si on veut être sûrs que rien ne changera jamais, ok, on ne fait rien, on n'essaie rien.

- Combien vous êtes ? Parce que sinon ça ne sert à rien.

- On ne peut pas savoir, y a tous ceux de l'aprèm et du soir qui ne sont pas arrivés, on ne sera jamais beaucoup en même temps mais sur toute la journée, ça fera du monde.

- Y en a qui bossent ? Parce que c'est un peu salaud pour eux, ils doivent être surchargés d'appels ! »

Il est en train de me trouver toutes les excuses du monde, lui. Comme s'il en avait absolument besoin, pour se rassurer sur sa décision peut-être. Il me gonfle un peu, à force.

« J'en sais rien, moi, ils n'ont qu'à faire grève aussi ! Écoute, je ne te force pas, on laisse le droit aux gens de choisir, on n'est pas des tyrans, non plus. Y a des inconvénients des deux côtés. Mais est-ce que si tu ne fais pas grève, tu refuseras les avantages qu'on aura gagné pour tout le monde ?

- Ben non, je crois pas, non. Parce que là, vous croyez déjà que vous allez gagner quelque chose ?

- Ça, non, on n'est sûrs de rien.

- Ah ben tu vois. »

Pas convaincu au départ, ni à l'arrivée, le collègue va travailler.

Moi qui ne cause pas à grand-monde en tant normal, je discute avec plus de gens en une journée qu'en un an, et même si on déconne un peu entre nous, on tient bon. On ne bloque rien, on informe et ça suffit à agrandir la troupe et à faire baisser la productivité de la boîte. Se faire remarquer et que la grève se ressente est déjà une bonne chose. Ou presque.

Le patron vient nous voir pour nous dire que les appels sont déroutés sur d'autres centres et que ça ne changera rien.

Je suis démoralisé.

Les syndicalises me secourent :

« Si les appels sont perdus, ils perdent de l'argent, s'ils les déroutent, ce sont les autres centres qui en bénéficient et pas le nôtre.

- Je ne comprends pas.

- Le centre de Nancy perd, quoi qu'il arrive. C'est négatif pour eux qu'ils perdent les appels ou les refilent à d'autres, parce que ce n'est pas censé arriver.

- Ok, je pige. Mais du coup, il ne va pas venir nous dire que finalement, vu que l'activité peut-être prise par les autres, on va fermer.

- Il va le dire. Mais on ne fermera pas. Pas pour ça, en tout cas.

- Pourquoi ?

- Parce que selon les notes données par les clients, on est le meilleur centre en qualité. »

C'est une petite grève, nos syndicats sont à peine constitués et pas très organisés, y a même pas de canettes.

Elle durera quelques jours, on gagnera un peu et on perdra un peu. C'est ça négocier. Ils instaureront de nouvelles grilles de vacations et de planning comme bon leur semble et on acceptera ça, et en échange, on aura nos tickets restos et notre seconde supplémentaire. Ça n'a l'air de rien mais on ne passe pas d'une minute à une minute une, ni même de trente secondes à trente et une, par contre, passer de trois à quatre secondes de pause entre deux appels, c'est énorme.

Tiens, je repense à ma démarcheuse et je me demande s'ils ont fait grève dans leur centre et quelles sont leurs conditions de travail. Je devrais lui poser la question la prochaine fois que je recevrai un de ces appels. Peut-être que ça la fera raccrocher.

Céd.

Ajouter un Commentaire