L'histoire d'un généraliste moyen dans un monde de spécialités ou l'aperçu d'une violence sociale infligée à des millions d'autres chercheurs d'emploi (jamais trouvé).

 


Have you ever had the feeling that the world's gone and left you behind ?

(« N'avez vous jamais eu la sensation que le monde continuait d'avancer en vous laissant à la traîne ? »)

C'est à la fois idiot et étrange qu'une phrase tirée d'une vieille chanson résonne comme un résumé de tant de tranches de vie.

C'est cette impression redondante que les employeurs veulent quelqu'un d'autre que moi qui me résonne un peu trop dans la tête, d'ailleurs. C'est quand même dingue de passer autant de tests, de postuler à autant d'emplois, pour aussi peu de résultats.

Bon, soyons clairs, je suis moyen.

Moyen en classe, moyen à la fac parce qu'il fallait faire des études pour trouver du boulot (ah, les illusions de la jeunesse... qui se prennent dans la tronche le mur de briques de la réalité !) donc moyennement diplômé, et moyen dans divers emplois moyens. Tout ça pour tomber dans un cercle vicieux, celui de la recherche d'emploi. Celle qui dure.

Je n'aurais jamais cru que le premier boulot que j'ai bêtement accepté parce que celui-ci était en intérieur, sur une plate-forme téléphonique, et dans lequel j'ai duré un peu, soit toujours la marque indélébile pour les employeurs qui ne me répondent qu'en rapport avec cette expérience-là, pour le pôle emploi qui ne m'inscrit que sous ce code-là et ne propose que des annonces concernant ces emplois-là comme si rien d'autre sur mon CV ne comptait, parce qu'après tout, un CV, voire un entretien, ça sert à quoi ? Surtout comparé à une vieille expérience qui s'était moyennement terminée (toujours ce côté typiquement moyen qui me va si bien).

Et puis comment leur montrer ce que je peux faire sans jamais avoir la possibilité d'essayer ? Issu de cette moyennitude (je suis aussi capable d'inventer des mots, mais je ne l'ai pas mis sur mon CV, ça, n'exagérons rien), je ne suis pas qualifié pour les emplois avec un savoir-faire manuel, n'ai aucune expérience ni ne suis rappelé pour ces jobs-là ; pas de qualification suffisamment précise pour être utile en intérim non plus, et malgré mon niveau d'études moyen et certaines capacités jamais demandées, toujours pas assez expérimenté pour les emplois tertiaires dans lesquels la concurrence est rude. Je suis un généraliste moyen dans un monde de spécialité.

Ironiquement, ma recherche même devient une source d'emploi car elle est exploitée par des malins qui se font appeler cabinet de recrutement et qui pré-sélectionnent à la place des employeurs (de la sous-traitance, en somme) en éliminant les candidats sur les bases de tests de personnalité à remplir sur ordinateur et qui sont censés donner un profil psychologique du candidat. Pourquoi pas, mais quand vais-je pouvoir montrer à l'employeur que je suis capable d'effectuer les tâches indiquées sur la fiche de poste au lieu de répondre que oui, ça me fait de la peine de voir un chien maltraité ? Beaucoup plus tard... si je passe le premier entretien oral (donc sans tests pratiques) qui débouchera éventuellement sur un second avec une personne mieux classée hiérarchiquement mais toujours oral et toujours sans tests et où je répète encore la même chose. Quel est votre parcours ? Quelle est votre principale qualité ? Et votre défaut (ben tiens, je vais te le dire quel est mon défaut, vu qu'on est trente à postuler...) ? C'est là que j'aurai droit à un mois d'essai environ où, enfin, je pourrai déboucher sur du concret : travailler finalement dans l'activité à laquelle j'ai postulé ! Tout cela bien évidemment si j'ai réussi à répondre à une autre célèbre question que les recruteurs posent toujours, espérant sans doute montrer que leur société est brillante, florissante, différente et que non, je n'ai pas prétendu à un emploi subalterne dans une boîte au hasard d'une annonce car ce qui est le plus important c'est : pourquoi a-t-on choisi de postuler dans leur entreprise ? Bien entendu leur entreprise est la seule annonce à laquelle j'ai répondu et elle est tellement au-dessus des autres que je dois justifier leur aumône de me recevoir en leur cirant les pompes afin de faire reluire cette entreprise comme assurément choisie parmi tant d'autres après mûre réflexion et une sélection drastique.

A la longue, conserver l'espoir simple de non pas réaliser son rêve professionnel (au cas où ce genre de rêve existerait encore), mais trouver un emploi devient carrément délicat... et gérer le rejet à répétition également car aucun de ces refus n'est anodin, chacun blesse à sa manière. De plus, cette bataille isole sérieusement au niveau social avec l'impossibilité de répondre à cette inévitable question « Qu'est-ce que tu deviens ? », surtout quand cela fait plusieurs fois que je réponds « Rien » à la même personne, à plusieurs mois d'intervalle. Ouaip, je me sens mal dans ces moments-là. Et rarement fier de moi.

Mais la vérité, c'est que le titre est faux, je ne suis pas un chercheur ou un demandeur d'emploi (même pas un moyen), non, loin de là. Si j'entends bien ce qui est dit dans les médias en général et dans la bouche des grands patrons et chefs de gouvernements, je ne suis qu'un salaud de fainéant profiteur des aides publiques. Et ça fonctionne, car je me sens coupable.

Céd.

Commentaires   

0 #1 Clirstrim 12-11-2015 08:15
Votre texte m'a rappelé des souvenirs (surtout que j'ai l'impression qu'on a un parcours assez proche, j'ai moi-même bossé dans les centres d'appels de Nancy et maudit Pôle emploi qui ne me proposait que ça). On a un blog sur le travail et le chômage où on parle de tout ça, si le coeur vous en dit vous y verrez d'autres compagnons de galère. Et tout le monde peut y écrire. http://le-salaire-de-la-peur.blogspot.fr/
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