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Parfois, il arrive que Pôle Emploi se réveille et envoie directement, à mon adresse mail personnelle, comme s'il s'adressait véritablement à moi, une proposition d'emploi. Pas une simple offre, ni une annonce. Non. Une proposition ! Comme si c'était déjà fait, comme si j'avais juste à répondre « d'accord » ou « pas d'accord » et que l'affaire était dans le sac. Ça ne m'est arrivé qu'une seule fois. Pour devenir inventoriste.

 

Alors ce ne sera pas pour y faire carrière, certes, mais un revenu complémentaire pour aider aux fins de mois en travaillant en temps partiel est une bonne occasion de se remettre également dans des conditions de travail. Lorsque la période de chômage est longue, il est bienvenu de retrouver quelques contraintes et habitudes du monde du travail, ne serait-ce que pour ne pas s'isoler dans son coin et sortir d'une torpeur et d'une oisiveté réelles, comme une machine qui rouille et dont les rouages ont besoin d'être graissés de temps en temps.

La proposition conduisait à un lien internet vers une société, RGIS, spécialisée dans les inventaires. Elle vend sa compétence aux supermarchés et autres magasins. Ce ne sont donc pas les employés des magasins en question qui effectuent ces inventaires, ni des intérimaires hors-contrats, mais bel et bien des gens employés par une société spécialisée, ce que j'ignorais totalement. Un peu comme Acadomia a centralisé les cours particuliers. Le site internet propose une batterie de tests sans expliquer vraiment ce qu'est la société en dehors d'une vague page d'accueil célébrant sa réussite (comme toutes les pages d'accueil, en somme). Ce sont, pour la plupart, des tests de dénombrement dans l'espace où il s'agit de compter le nombre de cubes d'un gros tas de cubes bien empilés sans oublier ceux que l'on ne voit pas mais qui sont bien là. Une identification par coordonnées personnelles est également demandée et une fois les tests enregistrés, l'opération de postulat à l'emploi est terminée.

Sans plus de contacts ou de retours, il s'écoulera quelques semaines avant que je ne reçoive un mail me donnant rendez-vous à leur siège à Vandoeuvre avec un paquet de papiers à apporter afin d'assister à une réunion d'information générale où nous serons une trentaine.

La personne face à nous explique en termes très généraux que c'est une boîte internationale, que notre travail sera comme de l'intérim, appelés sur des missions ponctuelles selon les activités, et de nuit. Il précise qu'il dispose d'un accord particulier avec la législation du travail pour que ce travail de nuit ne soit pas rémunéré en horaires de nuit mais au Smic normal d'un jour ouvert.

Puis il nous redonne les mêmes tests à remplir mais cette fois-ci sur photocopie, avec quelques crayons et peu de confort étant donné que la salle ne comporte que des chaises et aucune table. Je me pose la question de l'intérêt de recommencer la même chose, mais je patiente. Il nous reçoit un par un, devant tout le monde pour un entretien oral qui se résume à lui donner tous les papiers prévus. S'il en manque, la personne devra être reçue un autre jour. C'est seulement là qu'il lit mon CV et au bout de trente secondes me dit que selon les résultats des tests je serai appelé ou non sur une mission mais que d'après mon profil, ce devrait être bon.

Et je suis appelé une semaine plus tard pour une formation dans un supermarché.

Il est à préciser que pour l'instant, je ne sais toujours rien, ni de la société et de son fonctionnement précis, ni du travail exact et des conditions dans lesquelles l'effectuer. La seule chose que je sais, c'est que je serai appelé pour aller compter des articles dans des magasins la nuit. Y a pire.

La formation se déroule un matin, dans un supermarché de la banlieue nancéienne avec cinq autres personnes et une formatrice qui nous explique les bases pratiques : les rayons sont marqués, on compte les articles des rayons qui nous sont attribués, on note le nombre compté sur une étiquette, on remet tout bien en place et on enchaîne. Pour aller plus vite, on dispose d'une machine enregistreuse qui pointe au laser les codes-barres des articles et le valide ; ainsi, il suffit d'y jeter un œil pour en connaître le total sans devoir tout retenir de tête. Cette machine compte aussi le nombre d'articles scannés par heure et fait une moyenne donnant un ratio de vitesse de productivité. Il faut tenir une certaine cadence. Après quelques manipulations à savoir en cas d'erreurs, très bien expliquées par la formatrice, on nous dit qu'on sera ou pas appelés en fonction des besoins.

Le lendemain, un appel téléphonique me propose une mission que j'accepte. Le rendez-vous est donné à un arrêt de bus, une navette passera et emmènera le groupe vers le magasin. En arrivant, je constate que la navette est un véritable bus, âgé, et que c'est une troupe de cinquante personnes environ qui fait la queue pour y entrer. C'est dans le bus qu'on signe un contrat intérimaire pour la mission, le premier document que je signe chez eux alors qu'il a fallu que je leur offre une photo, des photocopies de diplômes, un CV, un certificat de sécurité sociale et une preuve de résidence. Le bus démarre et je lis ce que je dois signer en découvrant que si le rendez-vous était bien à 19 h 30, ma plage de travail payée sera comprise entre 21 h et 1 h du matin ! Pourquoi ? Parce qu'au gré des conversations des uns et des autres, j'apprends que nous nous rendons à Épinal ! Pire, j'entends que la veille, certains avaient dû aller jusque Dijon pour inventorier un supermarché là-bas !

Et c'est dans le bus que les applaudissements commencent. Une responsable remercie tout le monde pour le travail de la veille malgré les conditions difficiles car le bus était tombé en panne sur la route au retour, faisant rentrer chez eux les gens à des heures impossibles. Et cela s'applaudit. Évidemment.

L'arrivée au magasin commence par l'attente qu'il ferme ses portes puis juste avant de commencer, nouveaux applaudissements pour encourager l'équipe à bien travailler, sans doute une technique d'un emploi fictif en -ing comme managing ou consulting. Cette fois, le ton ne fait pas qu'encourager, il est également légèrement froid et menaçant sur le fait qu'il faut tenir la cadence et bien faire attention à travailler vite et bien sinon ils nous demanderont d'arrêter. Puis le responsable minimise en terminant sur une blague trop facile et à peine drôle. Ou comment souffler le chaud et le froid.

La cadence et la vitesse moyenne sont très importantes. Si au bout de deux heures de travail elles ne sont pas respectées et que l'on « retarde tout le monde », on doit purement et simplement arrêter de travailler, déposer sa machine et attendre que tout le monde ait terminé pour repartir chez soi car c'est bien là le grand avantage du trajet en bus : être coincé sur son lieu de travail, même lorsque l'on ne travaille pas, en attendant que les autres aient fini.

En tant que débutant, ma cadence ne sera pas scrutée de trop près et je termine mes quatre heures de boulot sans embûches. C'est un travail qui, s'il n'est pas fabuleux, n'est pas déshonorant et permet de laisser s'échapper son imagination pendant que le pointeur laser de la machine compte toute seule une fois que l'on a trouvé le bon rythme pour ses gestes. Un peu physique par moments mais sans plus.

A la fin, on ne repart pas. Non. On attend que tout soit vérifié par les superviseurs. Et ils mettent une heure à le faire pendant que nous attendons sur le parking du bus. Ce temps d'attente permet d'entendre certaines conversations de ceux qui ont dû s'arrêter avant la fin faute de travail assez rapide. Ils ne seront payés qu'en heures effectives de travail, c'est-à-dire deux ou trois heures. Ils sont venus à la même heure que moi, 19 h 30 et le bus ne partira que vers 2 h du matin pour une heure de trajet avec ensuite un trajet de l'arrêt de bus jusqu'au foyer. Et ne seront rétribués que pour deux heures de travail.

Je suis arrivé chez moi à 4 heures du matin. J'en étais parti à 19h.

Sept heures.

Quatre seulement seront salariées.

Et cela aurait pu n'être que deux ou trois si j'avais été sorti pour ma lenteur.

L'avantage de cette soirée est d'avoir eu au même moment le contrat du lendemain qui me demandait de venir à 17 h 30. Sauf que cette fois encore, les heures de travail restaient comprises entre 21 h et 1 h du matin. Donc le trajet était long. Près de 3h dans un bus vieillissant sans climatisation ou chauffage, et avec des sièges peu agréables pour quelqu'un de grand qui sera tout de même amené à user de ses jambes dans le cadre de l'emploi (sans compter la proximité inévitable des indésirables et des nuisibles toujours étonnamment attirés par les gens voulant rester au calme). Ce qui signifiait un retour tout aussi long et un temps de présence consacré au travail de près de 12 h, payées 4 h dans le meilleur des cas (cela pouvait très bien être 1 h 30 ou 2 h). Ce sera sans moi.

Mes 65 euros bien mérités ne me serviront finalement pas à améliorer mon niveau de vie. Ils seront déduits de mon allocation chômage. Ceci m'interpelle vraiment sur l'intérêt de ces activités à temps partiel vendues comme des compléments de revenus alors qu'en réalité les revenus en question ne sont pas augmentés. J'ai un peu le sentiment d'avoir travaillé pour rien. Sentiment exacerbé pour l'actualisation de situation suivante au Pôle Emploi, celle qui permet de conserver ses droits aux allocations chômages où je devais fournir des justificatifs d'activité et fiches de paye sans quoi, dans un délai imparti, mes allocations seraient suspendues, documents que je recevrai naturellement au dernier délai afin de passer quelques jours en panique car il est bien normal que ce soit plus compliqué d'avoir travaillé que l'inverse.

Le plus drôle m'arrivera quelques temps plus tard, à mon entretien de suivi du Pôle Emploi. J'informais ma conseillère que j'avais bien répondu à la proposition qu'ils m'avaient fait parvenir (comme cela venait d'eux et que je n'étais pas positionné sur ce type d'emploi, je m'étais dit que c'était un de ces emplois qu'on ne pouvait pas refuser plusieurs fois sous peine de radiation et par conséquent de perte d'allocation). A ma grande surprise, non seulement la conseillère ne connaissait pas la société en question, elle ignorait tout de cette offre qu'elle n'avait d'ailleurs jamais validée, elle m'assurait ne m'avoir rien envoyé en particulier et qu'il s'agissait probablement d'un partenariat avec l'entreprise et l'envoi de mails automatiques. Et sans en être plus étonnée que cela. Comme si c'était normal, en fait.

J'apprendrai d'ailleurs plus tard que des chercheurs d'emploi « cadres » ont également reçu cette offre et n'y comprenaient rien car il s'étaient positionnés sur des critères de recherches très spécialisés pour un type d'emploi précis. Étrangement, je l'ai à nouveau reçue moi-même plusieurs fois après cette brève expérience. Et toujours sous l'alléchant intitulé : proposition d'emploi.

Céd.