Février-mars 1905 dans un pays qui ressemble à s’y méprendre à Longwy. Les tensions sociales sont exacerbées dans ce pays de mines et d’usines sidérurgiques. C’est dans une mine située à Thil que sera allumé le premier pétard qui est le prélude à une véritable déflagration qui restera dans l’histoire. C’est dans ce contexte historique que Guy-Joseph Feller situe l’action de son nouveau roman publié aux éditions Paroles de Lorrain, Les Ombres noires. L'écrivain du Pays-Haut, à qui l'on doit entre autres Longwy l'Écorchée vive ou Fuir le Paradis, signe ici un thriller palpitant qui verra les maîtres de forges victimes d’une implacable malédiction. Nous publions le premier chapitre en exclusivité.

Chapitre 1 : « Bois-sans-soif fait une découverte 
dramatique »

 

« Bordel de merde ! » Marcel dit Bois-sans-Soif jurait comme un charretier. Pourtant il la connaissait bien cette foutue de bon dieu de merde de forêt. Le Bois de Salomont, c’était un peu son terrain de chasse. Sa terre promise, son petit paradis. Coincée entre les deux grandes cités industrielles, Longwy à l’ouest et Villerupt à l’est, il en connaissait tous les coins et recoins, les endroits à girolles, les mares à grenouilles, les surplombs bien ensoleillés grouillant de vipères et de fraisiers sauvages.

Marcel, c’était un vrai homme des bois. Un rustre ou plus joliment dit un rustique qui ne se plaisait qu’au milieu des fougères, le nez au ras des bolets et des cèpes, humant l’humus comme un chien d’arrêt. Il ne se plaisait qu’un collet à la main, suivant au pif et à la trace un hase bien dodu qu’il dépouillerait d’une main habile et ferait frichtir dans un grand bouillon d’Oberlin, ce vin des Côtes de Toul qui titrait ses 14° et rendait fou, disait-on. Il ferait des morts plus tard à Verdun. Fallait bien ça pour attendrir une viande de carne qui en plus puait le bouquin en rut et le trèfle incarnat.

Marcel dit Bois-sans-soif ne perdit pas son sang-froid. C’est vrai qu’il était dans un coin du Bois de Salomont qu’il ne connaissait pas, un lieu qui ne ressemblait à aucun autre et surtout qui ne lui disait rien de bon. Marcel n’était pas trouillard. Quand on est capable de partir à l’affût à trois plombes du matin alors que les gardes du baron veillent au grain, le guettant à chaque pas, lui tendant des pièges au fond des sentes forestières, on pouvait tout affronter… et même le diable et son train.

Bois-sans-soif ne craignait qu’une chose : manquer du précieux liquide qui glougloutait dans la gourde attachée à son ceinturon. Même l’Alexandre, le maître de forges avec ses grands airs directoriaux, ou son fils aîné Baptiste qui serait appelé à lui succéder, ne l’impressionnait pas. Pas plus que la maréchaussée à pied ou à cheval qui ne brillait pas particulièrement par son intelligence. Et particulièrement le Juteux avec ses moustaches en guidon de vélo et ses idées à courte vue. A l’état civil : Jules Poirotqui allait majestueusement se faire étendre au fond d’une tranchée de Verdun quelques années plus tard, la tête arrachée par un 250.

« Bordel de merde ! »

Bois-sans-soif s’était perdu. Pour la première fois de sa déjà longue existence (il n’aurait que cinquante ans aux prunes, à l’automne… mais ce demi-siècle, il l’avait usé jusqu’à la corde, par les deux bouts de la chandelle…), il n’avait pas su prendre ses repères. Il avait pour habitude quand il s’aventurait en terre inconnue de se situer : « après le chêne clair, prendre à droite ; repérer le semis de fraisières et enfiler la sente jusqu’à la chapelle, prendre à gauche ; ensuite aller jusqu’au vieux moulin… vous y êtes : il vous reste à dévaler le chemin pour vous retrouver au lieu-dit Pré-Jacut juste à l’aplomb des hauts fourneaux… ».

Du tertre Pré-Jacut, on pouvait apprécier tout le travail de l’usine du Père Meuniers, ci-devant maître de forges, prénommé Alexandre et demain de son rejeton préféré déjà cité. Ici, au plus haut, on était au cœur du monstre d’acier avec en premier plan le haut fourneau et les machines à vapeur qui avaient beaucoup soulagé le travail sordide des hommes. Même si le machinisme industriel n’en était qu’à ses débuts ferraillants. Plus loin on pouvait voir des hommes de force, musclés comme des lutteurs de foire, qui cassaient avec un bélier de métal des gueuses de fonte. Le bruit était infernal… Une aciérie affinait les fontes un peu plus loin et envoyait des milliers d’étincelles au ciel. Même la nuit, on y voyait comme en plein jour.

« Mais c’est pas l’heure de la parlotte ! » se dit Bois-sans-soif qui marchait avec grande difficulté dans un champ de fougères sauvages, grand comme la Place de Grève, qui lui bouchaient tout l’horizon. Mais plus encore : le sol était instable sous le caoutchouc de ses bottes. Et pour avancer Bois-sans-soif devait s’ouvrir des puisards d’eau noire en tirant sur ses caoutchoucs. Cette partie de la forêt grouillait de sources vives. Il avait du mal à arquer comme on disait ici, dans cette Lorraine du Nord coincé entre… les plaines de la Beauce à l’ouest et la… « Sibérie » à l’est. Chaque pas lui demandait un effort considérable et provoquait dans son ossature des grincements inquiétants. Bois-sans-soif se passa une main sur le front et s’aperçut avec une certaine angoisse qu’il suait comme un damné ; ce qui ne lui était jamais arrivé, à l’exception notoire de sa naissance, la matrone ayant eu beaucoup de difficultés à le sortir du ventre de sa mère.

L’homme aurait bien aimé faire une petite halte afin de sauvegarder ce qui restait de ses os et effacer dans un grand mouchoir à carreaux cette suée aigrelette. Mais il avait l’impression qu’il courait le risque de s’enfoncer dans la vase, à pic, et de mourir étouffé… et même d’y laisser ses bottes, point trop usagées et qui lui feraient encore une année ou deux d’usage. Des Hutchinson faites pour le dur travail du labour derrière les chevaux et employant une matière toute nouvelle : le caoutchouc.

Bois-sans-soif s’en voulut d’être sorti des sentes habituelles et du chemin de Grande Cordée qui servait habituellement pour débarder les bois façonnés,  les portions. D’autant qu’il n’avait pas de collets à relever dans ce secteur excentré de la forêt de Salomont. Le promeneur qui portait un havresac à l’épaule pestait contre son excès de curiosité. Ses pièges n’avaient pas fonctionné et il était quasiment bredouille…

Marcel s’arrêta pour humer l’air humide de cette matinée de septembre et surtout chercher une issue à son embourbement. Il vit qu’une large bande de fougères avait été foulée sur sa gauche et que la lumière semblait plus « claire » annonçant peut-être une petite clairière. Il remarqua et en fut très surpris des poches d’eau plus noires creusées dans la tourbe. Il vit que cela ressemblait à des pas. Ils étaient de plus en plus nombreux et prenaient eux aussi la direction de la trouée vers la gauche.

On avait marché ici, à plusieurs hommes, il y a peu ; car la tourbe et l’eau n’avaient pas encore réussi à refaire l’étale du sol. Des traces fraîches dans cette partie de la forêt ? Qui pouvait être « le fou » qui comme lui osait s’aventurer dans un tel lieu de perdition ? Car il fallait avoir le cerveau un peu dérangé pour oser s’aventurer dans ce marais qui cachait autant de chausse-trappes. Et de miasmes.

Il suivit donc les traces, y ajoutant les siennes, afin de trouver une issue à pied sec. Il parvint à la limite de la zone des fougères piétinées et sentit sous le caoutchouc de sa botte un sol un peu plus ferme. Il y avait sous sa semelle de la pierraille qui rehaussait le sol marécageux. Bientôt il eut pied au milieu du champ de fougère et vit alors qu’un chemin d’herbes foulées s’enfonçait en sous-bois. Il avait pied partout et pouvait souffler un peu. Il sentit une très forte odeur de menthe poivrée mais aussi cette fragrance à nulle autre pareille du cocktail peu ragoûtant de la terre et de l’eau stagnante. S’y mêlaient aussi d’autres senteurs : le moisi de champignons, cèpes et bolets mais aussi le pourri d’arbres morts.  Le chemin était parfaitement tracé provenant plus du passage d’hommes ou de bêtes que d’un entretien régulier. Il écouta aussi les roucoulements d’un couple de tourterelles sauvages qui continuaient même après leur nidification  à se dire leurs amours. Un geai des chênes passa en vrombissant, mécontent d’être dérangé.

Bois-sans-soif aimait ces odeurs et ces bruits étranges qu’il était un des seuls de la région  à savoir déchiffrer et interpréter. Il savait par exemple à quel moment il fallait s’écarter du nid de la tourterelle qui craintive par nature est capable d’abandonner ses œufs. Ou encore à quel endroit il entendrait bientôt le brame du cerf. Ou à quel feulement dans les taillis on devinait un chat sauvage en maraude ou un renard à l’affût.

Mais cette sente taillée dans la nature sauvage l’intriguait. A pas très comptés, il l’emprunta, étonné de la fermeté d’un sol qui semblait avoir été construit comme une allée de château sur un sol bien enroché de pierres. Tous les sens en éveil, Marcel traversa à pied sec cette zone humifère et en se baissant franchit la barrière de taillis qui se refermait derrière lui au fur et à mesure de sa marche. Son œil aguerri vit que des branches cassées marquaient cet itinéraire en sous-bois et que cela formait comme un tunnel qui s’enfonçait vers le cœur du marais du Bois de Salomont.

Marcel était bien décidé à aller jusqu’au bout et pas seulement pour satisfaire sa curiosité ; mais aussi pour évaluer un danger potentiel. Il était ici en terre inconnue et les gardes-chasse du baron pouvaient surgir à tout moment et lui mettre la main au collet. Il connaîtrait alors les geôles de Longwy qui étaient à ce qu’on en disait particulièrement inhospitalières. Brûlantes en été. Glacées en hiver. De quoi attraper la mort.

« Bordel de merde ! ». Une maman renarde venait de lui grogner aux basques afin de donner du temps à toute sa petite troupe rousse de plonger dans l’épaisseur de la futée. Marcel sut qu’il avait les nerfs. C’était bien la première fois qu’il se laissait ainsi surprendre. Il se plia presque en deux pour passer sous une grosse branche et repoussa un bouquet d’acacia qui lui laissa des traces sur les mains. Il était au bout du chemin ou presque. Il vit de la clarté devant lui. Les frondaisons étaient plus clairsemées. Il émergea bientôt dans une petite clairière qui avait à peu près une forme ronde de cent à cent cinquante mètres de diamètre. Au centre s’élevait un mur de pierres sèches de forme circulaire qui avait deux à trois coudées de haut. « Comme un cirque de pierre » pensa l’homme.

Marcel s’arrêta, mit sa main à son côté pour se saisir de la gourde. Il la déboucha d’un pouce d’expert et but un très large gorgeon. Le vin d’un rouge sanguin lui coula des commissures des lèvres. C’était râpeux comme du vinaigre. L’Oberlin est bien un tue-chrétien. Mais le vin produisit l’effet escompté. Marcel reprit de l’assurance. Il regarda mieux la construction mais ne comprit pas à quoi elle pouvait servir et surtout pour qui et pourquoi on l’avait construite à cet endroit. Il avait fallu emmener les grosses pierres d’une carrière qui se trouvait sans doute à plusieurs kilomètres de là. Mais ce qui attendait Bois-sans-soif était proprement stupéfiant. En effet en s’avançant à quelques mètres du centre de la clairière, il vit une forme allongée… un corps d’homme plutôt bien élancé en habit de cérémonie, la face contre le sol et les bras en croix…

« Bordel de merde ! qu’est-ce que c’est que cette engeance ? »

Marcel eut peur tout à coup. L’homme n’avait pas la foi et ne songea pas à se signer mais tout cela lui semblait appartenir à la part la plus sombre du monde. Car il n’avait aucun doute ; l’homme à terre avait cessé de vivre… et il n’avait pas de doute non plus sur le caractère criminel de cette mort. Marcel fit un pas en avant. Il voulait en avoir le cœur net. Par une ouverture dans le mur, il pénétra non sans crainte dans le cercle où le corps était étendu. Des craquements sous ses hutchinsons lui firent baisser les yeux… Le sol de la clairière à l’intérieur du cercle et tout autour du corps allongé était semé de petits morceaux de bois brûlé ; des braises éteintes et charbonneuses qui formaient des cercles concentriques dont la tête était le centre.

Marcel n’en menait pas large et continuait à jurer mais à l’intérieur de lui. Il s’approcha plus près du corps et s’agenouilla à ses côtés. La mort en soi ne l’effrayait pas ; il avait égorgé et écorché presque à vif de grands animaux de la forêt chassés et blessés par les fusils du baron et que les chiens de sang n’avaient pas retrouvés. Marcel travaillait vite afin d’éviter les souffrances à l’animal. Son couteau tuait plus sûrement que les balles perdues des bras cassés des invités du baron. Les maîtres de forges propriétaires des chasses des Grands Bois autour de Longwy et de Villerupt nouaient des alliances au cours de parties de chasse qui réunissaient toutes les forces vives économiques et politiques du pays.

C’est après avoir tiré quelques brocards qu’avait été scellé l’accord de cession du fameux brevet Gilchrist-Thomas de déphosphoration permettant l’exploitation de la minette, le fameux minerai de fer lorrain. Du Haut-Brion grand cru classé récemment (en 1855) avait donné un surcroît d’âme à cette entente entre maîtres de forges du nord et du sud du pays. Une alliance qui se retrouverait plus tard dans le comité local des forges.

Quand il y avait chasse au château et que les grands pontes arrivaient de partout et notamment de Paris ou de Nancy, Marcel savait qu’il y aurait abondance de bêtes perdues et agonisantes dans la forêt et suivait donc la piste pour en prélever son dû. Marcel travaillait vite et bien et tandis que les invités racontaient des histoires de leurs usines et de leurs projets gigantesques avec des hauts fourneaux de plus en plus hauts et des cornues de plus en plus puissantes, lui saignait, taillait, découpait des pièces qu’il mettrait au saloir dans la pièce borgne de sa vieille turne. A chaque fois, cela lui soulevait les sangs de voir autant de gâchis… Les pontes, ­ les messieurs de la haute -, étaient de bien piètres gâchettes et tuaient aussi bien des femelles allaitantes que de vieux mâles solitaires.

Cette fois, pourtant, face à la mort d’un homme, Marcel était inquiet. Lentement mais sûrement et d’une main ferme, il prit l’homme au veston et tenta de le retourner. Il dut s’y reprendre à plusieurs fois et là…

Horreur et damnation !

 

Les Ombres noires
Guy-Joseph Feller
Éditions Paroles de Lorrains
350 pages
15 euros
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