Ces villes qui ont honte de leur image : Longwy et son golf international.Les mines, les sidérurgies, les industries ont laissé un grand vide en Lorraine lorsqu’elles ont fermé les unes à la suite des autres. Il a bien fallu combler. Certaines villes n’ont pas manqué d’imagination. Loufoques, inadaptés, démesurés, les projets marquent la volonté de se tourner vers l’avenir, voire parfois d’effacer le passé... Zoom sur Longwy et son « Golf international ».

 

Article paru dans le neuvième numéro du NJJ (été 2013).

 

Lorsqu’il décide, à la fin des années 1980, d’entreprendre une immersion aux côtés des sans-abri, chômeurs et vagabonds, le journaliste Jean-Luc Porquet ne choisit pas par hasard Longwy comme première étape. « Par où commencer cette enquête ? J’avais choisi Longwy. Un symbole : des licenciements par milliers, des hauts fourneaux éteints à jamais, quinze cent métallos aujourd’hui contre trente-trois mille voilà trente ans. Une région économiquement sinistrée.  »

Vu l’image de la ville, il lui semblait évident d’y rencontrer une foule importante de « nouveaux pauvres », expression employée par les médias à l’époque pour qualifier ces milliers de personnes qui erraient à travers la France à la recherche d’un emploi.

Plus de vingt ans après les pérégrinations de Porquet, Longwy tient sa réputation. Un élu la résume en une phrase : « Longwy, pour beaucoup, c’est la crasse, le poussier, la fonte et le fer. » (Républicain Lorrain, 19/05/2011) André Ferrari, ex-vice-président à la CCAL, la Communauté de communes de l’agglomération de Longwy, a fait partie des porteurs d’un projet qui, heureusement, va « redonner une image positive et internationale de Longwy » : un golf. Dix-huit trous pour combler la mort des mines et des sidérurgies. Un parcours de 6 250 mètres de long et d’environ 120 hectares en tout. Un green de 10 centimètres d’épaisseur en sable. Et un nom qui fait rêver : « Golf international de Longwy ».

Rêver… ou presque

« Golf international » tout court aurait été bien mieux, d’après André Ferrari. « Car Longwy, on s’en fout maintenant, pardon, je veux pas dire qu’on s’en fout, mais que c’est au nom de faire connaître le lieu. » En entretien, l’ancien chargé du dossier du golf à la CCAL explique : « Y a pas un endroit où l’on retrouve côte à côte trois pays comme ici avec la Belgique et le Luxembourg. » Il était même question, au début du projet, de ne pas se contenter d’attirer les pays limitrophes, mais de cibler aussi les Anglais et « des investisseurs américains ». Carrément.

Depuis que le projet a été lancé en 2004 par la CCAL sous l’impulsion du président Jean-Paul Durieux (PS), ses successeurs bien que de couleurs politiques différentes ont toujours repris le flambeau, convaincus qu’il s’agit d’un exemple de reconquête de friches sidérurgiques.

Évidemment, sur un territoire qui a connu la concentration de hauts-fourneaux la plus importante au monde, la reconversion golfique passe plutôt mal. Plusieurs associations font entendre leur opposition au projet, en particulier l’Association contre le golf créée en 2008. Daniel Cano, son président, tente d’organiser un référendum local pour permettre aux citoyens de décider eux-mêmes du devenir des friches. Il en a fait part au président de la CCAL de l’époque. « Vous savez ce qu’il nous a répondu ? “Si je fais un référendum, je le perds”. »

Des trous paumés

Au milieu des herbes folles, les pieds humides comme la saison, notre enquête commence en octobre 2012 quelque part au milieu de ce qui bientôt sera un golf, du journalisme champêtre auquel rien ne nous prédisposait hormis peut-être cette recommandation glissée au téléphone par Daniel Cano quelques jours avant notre rencontre : « Vous devriez prendre des bottes. » L’ancien élu Vert se fait le guide pour l’occasion. « Devant nous, vous pouvez voir la végétation en train de recouvrir ce mont de sable à 300 ou 400 € la tonne. » « Ici, vous avez l’une des deux pièces d’eau du golf. Regardez l’état d’abandon. » Pas très vendeur comme guide…

C’est que Daniel Cano est là pour une chose : nous démontrer que les dépenses, faramineuses, déjà réalisées par la CCAL, sont loin d’être suffisantes pour achever les travaux. « Au début, en 2006, on parlait de 5,2 millions d’euros hors taxes. Aujourd’hui, une dizaine de millions d’euros a été dépensée, dont 6,7 millions par la CCAL. » Et ce n’est pas fini : « La CCAL croit qu’avec les 4 millions supplémentaires qu’elle a votés au mois de juin pour réhabiliter tout ça, elle en aura assez pour reprendre les travaux abandonnés et les achever. Mais dans ce budget y a tout sauf la reconquête sur la végétation. Car il faut pas seulement débroussailler : il faut dessoucher ! »

Nous quittons la route qui menait au crassier, là où étaient entassés les déchets des hauts-fourneaux, longeant les énormes tuyaux abandonnés à même le sol. « Vous voyez, c’est pour ça que j’étais contre le projet de golf dès le départ. Pour la pollution. Vous savez, un golf ça consomme de l’eau, ça pollue, pour l’entretenir il faut 18 kilos de pesticides par hectare et par an. »

Après quelques minutes de trajet en voiture, nous retrouvons le versant positif du projet, celui de la pelouse parfaitement tondue, du Club House avec vue sur Longwy-Bas et Herserange et du fameux haut-fourneau couché, qui illustre à lui seul la mort de la sidérurgie. D’où les dizaines de photos que lui accorde chaque année le Républicain Lorrain. « Il y a une trentaine d’années, on a dynamité les deux hauts-fourneaux qui restaient dans la vallée. L’un s’est cassé en mille morceaux, mais l’autre est resté couché, intact. Ça a été toute une bagarre pour le conserver », nous explique Daniel Cano avant de partir.

Soyons tout à fait honnêtes, quitte à faire des déçus : avant d’entrer dans le Club House, les pauvres reporters en besoin de réconfort que nous sommes imaginions trouver à l’accueil une employée, agréable, charmante, mais pas forcément connaisseuse du dossier du golf. Au lieu de ça, nous tombons sur Raoul. Agréable. Charmant. Et surtout, ardent défenseur du projet.

« Je suis parti de Longwy il y a 35 ans. Quand je reviens, je vois toujours la même opposition et le seul truc qui change, le golf, on le critique. » Un CV, un peu de culot, et le voilà employé. Il nous offre un Coca, généreusement. Les bulles montent à la tête, comme les chiffres dont nous a abreuvé Daniel Cano quelques instants plus tôt. On fait part à Raoul des nombreuses dépenses encore nécessaires pour terminer les travaux. « Vous savez, un golf c’est pas une dépense, c’est un investissement », qu’il nous sort. Et il prend le socle de la carte bancaire pour mieux se faire comprendre : « Vous imaginez qu’on va prendre l’argent des Luxembourgeois et des Belges ! »

Plus récemment, il se montrait tout aussi « euphorique » concernant le golf : « À un jeune de 20 ans qui dit vouloir quitter Longwy car il n’y a rien, je lui dis reste, il y a tout à faire. » Il avoue que le projet n’est pas parfait et que les tarifs restent relativement élevés (450 € tout de même l’abonnement individuel à l’année… sans compter l’équipement, les cours, etc.). « Mais combien dépense un joueur de foot pour ses chaussures, son sac de sport, son ballon ? »

Au-delà la pseudo-démocratisation de ce sport, lui voit surtout l’attractivité et l’emploi qui devrait en découler. « Je suis revenu à Longwy pour ça, car j’ai vu ce que le tourisme pouvait faire, à Amnéville par exemple, qui était le trou du cul du monde. »

C’est un condensé des arguments pro-golf à lui seul, Raoul. Il porte le projet au moins aussi haut que l’actuel président de la CCAL, Jean-Claude Guillaume. Lui aussi réfléchit en termes «d'attrait du territoire » (RL, 31/10/2011). Un golf, dit-il, c’est « de l’attractivité, du tourisme, donc de l’économie », c’est aussi « l’ouverture assurée de nouveaux hôtels et restaurants en ville ».

L’ère du super flux

Après une ère, mal terminée, de mines et de sidérurgies, après une tentative, échouée, de reconversion industrielle (voir encadré « Longwy l’écorchée... »), Longwy connaît désormais une troisième phase, celle des emplois de service. Avec un objectif clair : éviter que la ville ne devienne définitivement une cité-dortoir. Car si la plupart de ses habitants n’ont pas encore déménagé au Luxembourg ou en Belgique, c’est uniquement parce que les loyers sont bien plus avantageux à Longwy. Par contre, pour trouver un travail, mieux vaut compter sur les pays frontaliers. Au milieu des années 2000, près d’un Longovicien sur deux travaillait au Luxembourg. Afin d’inverser la tendance, c’est-à-dire donner une bonne raison aux Luxembourgeois et aux Belges de venir à Longwy et une bonne raison aux Longoviciens de rester chez eux, on implanta des mastodontes de la culture et de la consommation, les mêmes qu’on retrouve dans toute grande agglomération. Ainsi, un cinéma multiplexe Utopolis de sept salles a vu le jour en 2001 et un immense hypermarché Auchan de 13 000 m² en 2003, dix ans après avoir été annoncé. Une lenteur qui s’explique en raison de l’hostilité ouverte à tout projet autre qu’industriel. Aujourd’hui, au tour du golf de connaître de vifs débats.

« Pourquoi ne pas aller plus loin que le golf, en construisant de nombreux équipements de loisirs ? » Rachid Bel- Kacem est un économiste spécialisé dans l’emploi et le marché du travail. Dans les locaux de l’IUT de Longwy, où il enseigne, il nous explique que le golf pourrait donner un nouveau souffle à la ville. « À condition qu’il ne soit pas isolé, mais qu’il entre dans un projet plus large de développement territorial. Si on le réalise en se projetant vers l’avenir, là oui, le golf aurait sa chance. » Mais il faudrait alors, en fil rouge de ce projet, selon l’économiste, une spécificité locale, un « motif » qui donne envie de se rendre à Longwy et pas ailleurs. « Amnéville a joué sur le bien-être social, les loisirs, etc. Eh bien, il faut que Longwy trouve sa propre thématique. Il y a un coup à jouer. Encore faut-il trouver un projet cohérent avec le territoire, un projet dans lequel le passé historique ne soit pas renié. »

Ce n’est pas lui qui renierait ce passé. Originaire de Maubeuge, Rachid Belkacem est venu à Longwy car son père, sidérurgiste à Usinor, y était muté. C’est donc avec la sincérité des enfants de hauts-fourneaux qu’il prend Amnéville et son Las Vegas comme exemple et qu’importe l’incarnation du capitalisme à outrance que représente ce genre de projets mirobolants, l’attractivité est le maître-mot. Pour se donner bonne conscience, la sidérurgie serait toujours là, pas de danger, mais comme un «motif», histoire de garder quand même l’« image de marque », de « conserver le cachet », comme disent les entrepreneurs du coin qui feraient presque du passé un argument publicitaire. De la sidérurgie en arrière-fond, mais pas trop quand même, juste de quoi assouvir le fantasme des quelques milieux bourgeois avides de dépaysement en territoire prolo.

Car, disons-le clairement, ils seront plutôt bourgeois ceux qui viendront fouler le green. Le désir de démocratisation affiché permet juste aux gérants du golf, quand on leur pose la question de la composition de leur clientèle, de mettre en avant l’unique chômeur et les «quelques étudiants » avant d’évoquer les «nombreux banquiers », mais ça s’arrête là. La barrière érigée entre la population et le golf n’est pas seulement tarifaire, elle est avant tout symbolique. Sur un territoire où Pôle emploi Longwy recensait plus de 5 000 chômeurs en 2012 (quand quatre ans plus tôt ils étaient 2000), où certaines routes « n’ont pas été rénovées depuis le Moyen-Âge » selon les riverains, où on ajoute une taxe aux impôts, où l’on ne sait comment accueillir, ou plutôt caser, les gens du voyage, difficile d’imaginer ce sport se démocratiser de si tôt.

Mais quand bien même le projet du golf fonctionnerait et attirerait, faute d’attirer ses propres habitants, des frontaliers au pouvoir d’achat désirable, alors sur quoi reposeraient les emplois générés ? Un golf, des restaurants, des hôtels, tout cela est bien beau mais surtout futile, accessoire, superflu.

Sans tomber dans la nostalgie d’une époque où les hommes s’éreintaient au travail, Longwy a produit jusqu’à trois millions de tonnes de fer et un million de tonnes d’acier par an (un tiers de l’acier français à elle seule en 1930). Chaque jour les usines dégorgeaient des roues de train et des rails pour les chemins de fer, des poutrelles pour les bâtiments, des machines agricoles, des fers à béton, des radiateurs, des machines-outils, constructions imposantes, mais surtout concrètes, qui faisaient ensuite le tour du monde et servaient à d’autres ouvriers pour d’autres constructions.

Le plaisir de voir les autres en prendre

« Produire de la richesse doit-il forcement être matérialisé ? Non ! On peut produire de la richesse immatérielle, basée sur le plaisir, le service, l’image, le patrimoine. La richesse serait le plai­sir que l’on procure aux gens », nous raisonne Rachid Belkacem. Si l’on en croit son expertise, cela signifie-t-il que nous sommes en train d’entrer dans une phase nouvelle du travail ? Une phase où l’automatisation des chaînes de production soulagerait définitivement les hommes des tâches les plus aliénantes ? Où l’on remplacerait le PIB par un indicateur du bonheur ? Où cette fameuse richesse basée sur le plaisir profiterait à tous, les Longoviciens en priorité, les retraités, les gens cassés par des années d’usine, les mères qui ne se sont jamais offert le moindre plaisir ?

Les sources

  • Guy-Joseph Feller, Longwy, l’écorchée vive, Éditions Serpinoise, 2005.
  • Colette Renard-Grand-Montagne, « Le bassin sidérurgique de Longwy : nouvelle reconversion, nouveaux acteurs », Revue Géographique de l’Est, 2006.
  • Magali Hardouin-Lemoine, « Le bassin de Longwy : quelle reconversion grâce au programme européen Objectif 2 ? (1989-1996) », Revue Géographique de l’Est, 2001.
  • Et également : les archives du Républicain Lorrain et les archives du Monde pour la partie sur le PED.

Hélas, ce n’est pas de cette façon que l’on conçoit le virage vers l’emploi de service à Longwy. Selon Rachid Belkacem, le golf et ce qu’il y aura autour « attirera les hauts revenus, qui créeront eux-mêmes de l’activité ». Ainsi, la ville tend de plus en plus à développer une «économie résidentielle », basée sur « les activités liées à l’habitat, les activités qui permettent d’accompagner le statut de cité résidentielle». Puisque Longwy est devenu un dortoir, profitons-en pour développer à fond les activités de gardiennage, aide à la mobilité, femme de ménage…

Et les Longoviciens devraient bientôt dire merci à leurs élus pour ça. Merci de leur offrir le privilège de racler le sol des « hauts revenus ». Merci pour l’honneur qu’il leur est fait de participer à la détente, aux loisirs et aux plaisirs qu’eux-mêmes ne pourront pas s’offrir.

Tout change, rien ne change : encore une fois ce sont les moins dans le besoin qui, paradoxalement, profiteront de cette « richesse basée sur le plaisir ».

Le golf, un moyen de « s’ouvrir vers l’avenir », récitent les élus. Mais n’est-ce pas en réalité un retour en arrière auquel on assiste à Longwy, retour vers un chapitre de l’histoire qu’on croyait fermé, celui des manants condamnés à contempler, au loin, le château des seigneurs ?

On exagère, vous pensez ?

Juste un chouïa, alors. Voire même pas du tout…

Dominique Lauro pose devant les Grands bureaux dont il gère la rénovation avec ses deux associés. Pour que « le site conserve tout son cachet », il a tenu à ce que certaines traces du passé sidérurgique restent, notamment cette plaque qu’il tient ou l’inscription sur le fronton.Alors que le territoire de Longwy est le premier de Meurthe-et-Moselle en nombre de bénéficiaires du RSA rapporté à la population, les Grands bureaux de Senelle, qui dominent le green, sont en train d’être rénovés en «appartements de standing » à 2 200 € le mètre carré. Plus on grimpe dans les étages, plus les lofts sont spacieux (et chers), le plus haut atteint les 700 m², son prix est « confidentiel ». Les propriétaires sont « des profs, des gens dans la comptabilité, des gens qui ont des entreprises, des gens qui travaillent dans les banques », selon les associés à l’origine du projet. Lancée en 2006, l’idée de rénover les Grands bureaux s’est faite indépendamment du golf. Les associés précisent cependant que le golf a tout de même été « un plus » non négligeable pour eux : « Des gens se sont assurés avant de signer qu’il allait y avoir un golf pour vraiment passer à l’acte. »

Preuve que les « pro-golf » avaient vu juste : la création d’un 18 trous amène déjà des hauts revenus et donc des emplois à Longwy.

Mais encore faut-il savoir dans quelles conditions…

Devinette

« Je suis payé au Smic, j’effectue largement plus de 35 heures, des week-ends, des fins de journée à 22 heures ou minuit, des tonnes d’heures supplémentaires non payées. Je fais l’accueil, la réparation des véhicules, je roule le tracteur, je fais aussi la restauration, le barman, etc. »

Qui peut bien tenir un tel discours ?

Sûrement encore un de ces syndicalistes jamais contents. De ceux qui se plaignent chaque fois qu’on leur donne la chance de bosser.

« Un jour, j’ai osé demander d’avoir une pause inscrite dans mon contrat. On m’a répondu “Puisque c’est comme ça, tu auras l’obliga­tion de manger à l’extérieur du Club House et du golf.” Je mange donc dehors, par tous les temps. La direction est dure avec tout le monde, pour les quatre autres employés, pareil. »

Alors, qui ?

En réalité, il s’agit du témoignage de Raoul, l’employé du Club House plus « pro-golf » que les élus. Plus de sept mois après notre première rencontre, le salarié est devenu représentant syndical CFDT de Gaïa concept, le groupe qui gère le golf de Longwy, et a envoyé sa direction aux prud’hommes pour régler le non-respect du droit du travail. Celui que certains golfeurs ont surnommé amicalement l’« âme du golf de Longwy » est désormais sous antidépresseurs et avoue avoir craqué suite à sa surcharge de travail. Ce qui ne l’empêche pas, aujourd’hui encore, d’être un ardent défenseur du projet : « Le golf, c’est l’avenir. »

 

Un dossier de Sébastien Vagner et Franck Dépretz

Avec la participation de Maxime D. et Arnaud D.

 

1. La Débine, Flammarion, 1988.

 

De Longwy l’écorchée à Longwy la délaissée

D’où vient-elle, cette ferveur soudaine pour le tourisme ? La question mérite d’être posée pour un bassin qui n’accordait aux opérations touristiques, entre 1989 et 1991, que 0,69 % des financements du programme d’aide à la reconversion Objectif II.

Entre 1962 et 1990, la Lorraine perd 160 000 emplois dans ses industries traditionnelles, dont la moitié dans la sidérurgie. Autant dire que Longwy est ébranlée avec, rien qu’en 1978, 7800 licenciements, correspondant pour beaucoup à la liquidation de 60 % des effectifs du groupe sidérurgique Usinor. Toute la France aura les yeux rivés sur Longwy la Rouge, qui s’insurge contre le gouvernement Barre et le capitalisme d’une manière plus générale. C’est l’époque de la « République de Longwy », de Radio Lorraine Coeur d’Acier, considérée aujourd’hui encore comme un exemple de radio pirate, l’époque « des luttes à la limite de l’insurrection, des moments d’intenses émotions, de fraternité et de solidarité », se souvient Guy-Jospeh Feller dans son bouquin Longwy, l’écorchée vive. C’est aussi l’époque, invraisemblable aujourd’hui, de « la connivence presse-syndicat ». Feller faisait partie « des jeunes journalistes que l’agence du Républicain Lorrain de Longwy avait choisi de lancer dans cette aventure qui n’était pas sans danger car les sidérurgistes (et notamment les plus obtus du Parti qui ne croyaient qu’aux prêches de L’Humanité) estimaient que nous les journalistes, nous étions forcément du côté du manche ». Toutes ces luttes n’y changeront rien : la sidérurgie n’est pas prête de revenir un jour à Longwy. «Les Lorrains ont un haut-fourneau dans la tête », dixit l’ancien numéro deux de la CFDT Jacques Chérèques lorsqu’il est nommé préfet délégué chargé du redéploiement industriel de Lorraine en 1984.

Résultat : la zone d’emploi de Longwy passe de 105 154 habitants en 1975 à environ 82 700 habitants en 1999, soit une perte d’un peu plus d’un cinquième de sa population. Avant que la région ne soit définitivement sinistrée, il faut à tout prix compenser la perte d’emplois. Heureusement, en 1985, France, Belgique et Luxembourg lancent le Pôle européen de développement (PED). On parle déjà de 8000 emplois, Longwy va devenir « le Texas français » grâce à une reconversion industrielle. « Le problème, résume à l’époque un conseiller général communiste, c’est qu’il n’y a pas de contraintes et de définitions d’objectifs clairs sur le long terme en contrepartie de l’argent public versé. » Du coup, une fois les subventions publiques englouties, les entreprises, étrangères pour la plupart, délocalisent leur production dans des pays plus rentables sans que rien ne puisse les en empêcher. Le gouvernement aura beau envoyer ses seconds couteaux en Lorraine pour dénoncer la « désinvolture » de Panasonic et de tout ce qu’on appela des usines-tournevis, reste qu’il est trop tard. Tout le monde repart. Le Japonais JVC délocalise en Écosse en 1996, seulement huit ans après s’être installé en Meurthe-et-Moselle. Panasonic ou encore Daewoo ne tarderont pas à suivre son exemple. Bilan : 15 ans après sa création, le PED aura permis de créer seulement 3 200 emplois sur les 5 500 espérés pour la France. Le « laboratoire de la construction européenne » tant voulu par Jacques Delors, président de la Commission européenne, n’aura donc jamais vraiment pris forme.

Et Longwy prendra peu à peu l’image d’une ville sans avenir, nostalgique d’un passé dont il y a de quoi être fière, c’est vrai, mais d’un passé définitivement enterré. Longwy ville délaissée, y compris par sa propre population, plus attirée par les atouts des pays voisins, le Luxembourg notamment. D’où la volonté, aujourd’hui, d’inverser la tendance et de changer cette image en se tournant vers une activité plutôt insolite dans le coin : un golf comme étape majeure d’un nouveau cycle axé sur le tourisme.

De la population germera la bonne reconversion

Si ce n’est pas un golf, quel pourrait-être le projet qui créerait de l’emploi à Longwy et fédérerait la population ?

Vaste question à laquelle élus et associations anti-golf ne répondent pas vraiment. La grande majorité d’entre eux propose un « centre d’archivages de la mémoire industrielle et sociale du bassin de Longwy ». Évidemment que l’idée est louable, mais elle ne peut suffire. La preuve, les élus en faveur du golf ne la trouvent pas incompatible avec leur projet de développement touristique. Au contraire, quelques vestiges du passé apporteraient, au milieu des hôtels et des restaurants, une certaine plus-value à leurs yeux, quelque chose d’authentique. Bref, un argument touristique parmi d’autres…

Face aux 18 trous, il a fallu regarder au-delà des frontières pour trouver le porteur d’un projet qui fasse le poids. Jean-Claude Feite est animateur au Centre d’animation globale du Luxembourg (CAGL). Lui plaide pour « une réappropriation de nos bassins de vie ». Concrètement cela se traduit par un nombre important de projets qu’il met en place depuis une quinzaine d’années à La Gaume, la région frontalière belge. Parmi ces projets : la création d’un réseau de distribution court des produits, de nombreuses coopératives dans des domaines comme l’éolien permettant à la population de produire et d’acheter son électricité, d’une monnaie locale, la remise en marche d’épiceries de village, le soutien aux entreprises locales. Soit un peu plus d’un million d’euros de chiffre d’affaires annuel direct, et quelques dizaines d’emplois directs et indirects créés. Des idées qui auraient pu profiter à Longwy et ainsi éviter l’échec de la reconversion industrielle des années 80…

À cette période, Jean-Claude Feite travaillait au sein de l’Université du travail, un rassemblement de citoyens issu de l’association pour l’étude du patrimoine du bassin de Longwy-Villerupt (Apep). Il était chargé de proposer, pour le territoire de Longwy, des solutions de reconversion industrielle. Pour se relever de la mort de la mono-industrie, lui ne courait pas après les Belges ou les Américains. Il se tournait plutôt vers « ceux qui ont fait vivre le territoire ». Avec un panel plutôt représentatif de la population, des universitaires, des professeurs locaux, des militants, des syndicalistes, des élus ou même des patrons, les idées qui germaient étaient déjà plus réalistes. Ainsi, dès cette époque on pensait à transformer les Grands bureaux de Senelle. En «appartements de standing » ? Certainement pas. Il était plutôt question d’un centre de formation et d’un lieu de concentration culturelle ouvert à tous et contrôlé par la population. Et la liste de projets serait longue : promotion des petites et moyennes entreprises locales, ainsi que des circuits courts, à rebours de la mondialisation ; opérations de rénovation urbaine en lien avec les jeunes et jeunes actifs des quartiers, les associations et le centre social de Longwy « pour freiner l’exode de population » ; ou encore opération Solidarité emploi qui associe ceux qui ont encore la chance d’avoir un boulot, en leur faisant verser 1 % de leur salaire à une caisse visant le développement de l’économie locale.

« On créait des choses, en croyant à l’effet boule-de-neige. On se disait que si la population participait aux réflexions et apportait ses idées, elle resterait et se battrait pour son territoire. » Mais les subventions accordées à Jean-Claude Feite et les siens s’envolèrent. Mondialisation oblige, le PED croyait plus en des entreprises comme Daewoo. Une confiance qui, on l’a vu, porta ses fruits…

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