À chaque commerce de bouche ses habitués des poubelles. À l'heure où l'écart entre riches et pauvres dépasse l'intolérable, les restes des uns font (presque) les repas des autres. Exemple devant Paul, sandwicherie située Place Maginot, où Pierre, Michel, Louisette et de nombreux autres attendent chaque soir les invendus.

Michel vient depuis deux semaines environ devant le Paul un peu avant 19 heures 30. Comme les cinq-six autres personnes qui l'entourent, il espère repartir avec un peu d'invendus. Du salé si possible. Si c'est du sucré, c'est déjà ça.

Ses traits de visage tombent un peu, seul signe qui peut le rendre triste. Il ne se réjouit pas pour autant à l'idée d'être là, évidemment. Il est là, c'est tout. Il est là car sa femme, retraitée comme lui, touche une pension de 400 €, que lui touche 900 €, et qu'une fois le loyer, l'électricité, le gaz, la mutuelle de payés il reste à peine 2 ou 300 €, « donc récupérer quelques invendus ça aide, même si ma femme n'aime pas que je fasse ça , c'est sûr que ce n'est pas glorieux. »

18 ans et demi passés à travailler « dans l’ascenseur », 18 ans et demi passés, ensuite, dans une station service, carrière symétrique, résumée modestement en deux chiffres identiques, et le voilà là. En pleine Place Maginot, sur le seul coin de pavé pas éclairé, légèrement retiré du passage très emprunté qui mène au Printemps, à la Fnac, à la consommation.

Les autres arrivent, presque d'un coup, comme s'ils sortaient d'un bar ou, peut-on toujours s'imaginer, d'une séance ciné. Les mains se serrent, tous se connaissent, se connaissent de vue seulement, habitués des attentes de trottoirs, quelques mots s'échangent, sur ce qu'ils ont récupéré la veille ou l'avant-veille, « je suis venu samedi, c'était mort, y a de moins en moins de choses », ça ne va pas plus loin. Certains espèrent tomber sur un bon soir, pour prendre le maximum de pain qu'ils congèleront afin de ne pas revenir avant trois jours, les autres se posent moins de question : ils viennent pratiquement chaque soir. Ce sont les sandwichs qui les intéressent avant tout. A plusieurs reprises je les verrai repartir avec des cabas pleins, régulièrement j'entendrai des auto-justifications, « ce n'est pas pour moi, c'est pour les canards du parc Sainte-Marie », « c'est pour des amis, j'en ai beaucoup ».

Se battre en retraite

Autour de moi maintenant, deux autres retraitées, des mémés de 61 et 65 ans, chacune dans la main un caddie poussette de marché. Pareil : loyers et factures impossibles à régler malgré des années de travail, histoire d'une précarité qui se transmet comme un héritage dont on se passerait. Quelques paragraphes changent, mais la trame est la même : « Je voulais travailler jusque mes 65 ans, je sais que c'est possible, j'en avais besoin. Mais comme j'ai eu un accident du travail, j'ai fait une chute chez ma patronne, ils ont plus voulu de moi, comme quoi j'étais plus valide. Mais moi j'ai travaillé que 20 ans, j'ai pas assez cotisé. »

« Oui mais vous allez encore bien, l'important c'est d'avoir la santé », lui dit la deuxième mémé, retranchée sur son banc à ma gauche, timide façon d'essayer de relativiser – et de prendre part à la conversation. « Comment ça je vais bien ? s'exalte d'un coup la première. J'ai des plaques et des vis partout, je suis obligée de prendre de la morphine pour que la douleur je la sente moins et je vais bien ! »

Encore plus âgée qu'elles, Louisette, je dirais 70 ans, est carrément entrée dans le Paul. «  », m'explique-t-on. Quelqu'un ajoute : « Elle croit peut-être qu'elle en aura plus pour elle en faisant cela, mais ça ne change rien. » C'est faux, je m'en apercevrai les soirs suivants : la technique de Louisette fonctionne. Il n'est pas rare qu'elle reparte avec un sac poubelle rien que pour elle, tendu en douce par l'une des vendeuses, attendrie par la sympathie fatiguée de cette petite femme qu'on remarque au loin boitiller.

Louisette revient vers nous, et demande à Pierre, un des rares jeunes qui m'entoure :

« Et le ticket, où t'as mis le ticket ?

Ben, je l'ai donné à la dame qui était là tout à l'heure, elle en avait plus besoin que moi, répond Pierre.

Mais non ! Fallait pas, y avait encore quatre voyages dessus.

Tu me l'avais pas donné ?

Je t'avais rien donné, c'était pour que tu me le gardes, que tu me dises ce qui est écrit dessus, parce que je suis malvoyante. Ah non, là je suis pas contente, c'est pas bien ça, pas bien du tout. »

Louisette ne restera pas ce soir : elle est vexée. Elle avait confié son ticket de tramway à Pierre. Mais lui pensait que c'était un cadeau, geste rare dans cet univers, dont il n'a même pas profité, préférant le donner à son tour à une personne qu'il jugeait plus nécessiteuse.

Pierre, c'est le plus jeune (31 ans). Le plus souriant aussi. Il a toujours fait les poubelles, me raconte-t-il, tout est une question de « courbes » : « Y a des périodes où je vais avoir un petit boulot en intérim, là ça va aller, pendant quelques temps je pourrais me passer des poubelles. » Mais le plus souvent, il n'en a pas de boulot. Il prend pourtant tout ce qu'il trouve en usine, « quand t'es un minimum manuel, tu peux toujours t'adapter », il est même descendu de ses Vosges, il y a deux ans, croyant trouver plus facilement un poste à Nancy. Il n'est pas déçu pour autant, seul le bon côté des choses l'intéresse, « là, aujourd'hui j'ai décroché trois entretiens, faut y croire ».

Nul pain sans peine

Ça s'est passé d'un coup. Une des mémés me parlait, « je veux pas qu'on me voit sur la photo, je voudrais pas que mes enfants me reconnaissent », quand la vendeuse du Paul a sorti les poubelles. Je n'ai rien vu venir, un battement de paupière à tout casser, et tout le monde s'est rué vers les restants de viennoiseries, à genoux au mieux, sinon pliés en deux. Oubliés les mal de dos et les quelques témoignages de sympathie, plus d'amitiés quand il s'agit d'assouvir un besoin vital : manger.

Comme d'habitude le groupe de Pierre et ses collègues d'infortune a laissé l'autre groupe se servir, composé de personnes plus ou moins typées, plus ou moins étrangères. Ils ne comprennent presque pas le français, on m'a parlé de Roumains, ce qui est sûr est qu'il ne vaut mieux pas s'opposer à eux : « Même si les mecs prennent le carton pour eux seuls, je les laisse, m'avouait Pierre juste avant. Parfois, ça arrive même qu'il y en ait un qui se barre en courant en ne laissant rien pour les autres. Tu peux rien faire, sinon c'est la baston, et ça j'en ai vraiment pas envie. » Chose d'autant plus compréhensible quand on voit la carrure de ces sans-le-sou.

Ils sont repartis en premier, laissant les restes au groupe de Pierre. Qui s'est lui-même très vite désagrégé. En fait, il ne reste plus que Michel, le retraité du début, et Pierre lui-même. Il n'y eut aucun au revoir de la part des autres, manque de cohésion dans un univers déjà morcelé. « Tu as vu les éboueurs, ajoute Pierre, ils passent à peu près au moment où les vendeuses sortent les invendus. Un coup, l'un d'eux a crié à son collègue : “Vite, jette le gros sac, dépêche-toi.” Et dans ce gros sac y avait tous les sandwichs. Ils préféraient les mettre dans une benne plutôt que de nous les laisser. Pour eux, on est des “chiens”, on se réduit à faire les poubelles. ”Vous n'avez qu'à aller bosser”, ils nous disent. »

Pierre a entendu parler d'un hypermarché où il y a beaucoup d'invendus – et beaucoup de personnes prêtes à les mettre dans leur sac. « Mais visiblement y a de la baston là-bas. » Il ira peut-être demain. En attendant il va se contenter de sa Viennoise aux pépites de chocolat et de sa brioche – qu'il partagera avec un « frère qui fait la manche » près de la Place Stan.

Michel fait un bout de chemin avec moi, dernières confessions le long de la rue Saint-Georges, les magasins qui ferment, les trams moins fréquents, l'impression que Nancy redevient intime. « Si tu viens ici vers 19 h, les gens attendent juste là, sous le porche de la mutuelle, parce qu'il fait froid, et dès que le Paul d'en face sort les invendus, ils se ruent dessus. » Chaque commerce de bouche a donc plus ou moins ses fidèles des poubelles, sauf ceux qui, pour éviter tout problème, préfèrent mettre de l'eau de Javel sur leurs invendus. Michel me raconte comment il a découvert le système D : « C'était en marchant dans la rue, j'ai vu des gens qui attendaient en face de la Brioche dorée de la Place du Marché. Je me suis dit pourquoi pas moi ? » Ce que Michel ne m'avait pas dit tout à l'heure, c'est qu'il avait commencé à ce moment-là à attendre devant cette sandwicherie, bien avant Paul. Cela ne fait donc pas deux semaines qu'il fait chaque soir les invendus, mais bien six mois. Gêné, ça lui a fait mal de me l'avouer, Michel.

Je le salue et lui tends une bonne poignée de main, banalité qui tend à disparaître de son quotidien, chaleur humaine dans la fraîcheur de mars, si peu de choses finalement, et pourtant je le sens, ça lui fait du bien.

 

Franck Dépretz

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