Vous êtes jeune activiste ? Futur innovateur dans le secteur porteur du trouble à l'ordre oligarchique ? Spécialiste en perturbation événementielle depuis 2013, le Nouveau Jour J vous délivre conseils et expertises avisés pour vous éviter le bide lorsque vous vous retrouverez face aux puissants, élus véreux et autres raclures de bidet que vous avez toujours rêvé de titiller. Aujourd'hui, petite étude d'un cas pratique lors du Prix du Livre Environnement de la Fondation Veolia remis par Roselyne Bachelot. Cinq règles essentielles à retenir pour rester à la pointe du rejet. Et être radicalement disruptif !

 

Nancy, 16 septembre 2017. « Franz-Olivier Giesbert ?

– Oh non ! Chaque fois c'est lui... C'est bon, passe à autre chose ! La dernière fois encore, tu l'as poursuivi et harcelé avec tes questions jusque dans le TGV qui le ramenait à Paris. »

Pour illustrer notre démarche, prenons deux personnages en situation (presque) réelle : Elvire Hagoche et Paul Aimick. Tous deux se trouvent au Livre sur la Place, au cœur du « Premier Salon national de la Rentrée littéraire » et des stars intellos qui dédicacent à la chaîne leurs bouquins ou se pavanent sur les pavés ensoleillés de la Place Stanislas. Observons nos deux sujets appliquer la règle n°1...

 

Règle n°1 : choisissez une cible qui fait l'unanimité

(un pourri parmi les pourris)

 

« Sinon à 16 h 30 y a un éditocrate dans le même genre, sauf qu'il se prétend philosophe : Raphaël Enthoven.

– And to quoi ?

– Enthoven. Mais si ! Celui qui fait "La morale de l'info" tous les jours sur Europe 1 pour traiter les abstentionnistes de "fainéants'', ''ingrats", "enfants gâtés","snobs"... Ou pour disserter sur la démocratie, qui n'existe pas, pour lui, "sans économie de marché", ou sur l'écriture inclusive, un "négationnisme vertueux" (1).

Pourquoi, tu l'utilises toi, l'écriture inclusive ?

– Non. Mais...

– Bref. Y a qui d'autre ? »

Elvire Hagoche et Paul Aimick, soyons clairs, tapent totalement l'incruste. Non seulement personne ne les a invités, mais de surcroît ils ont négocié un bout du stand des éditions Paroles de Lorrains à condition de faire quelques ventes. Parfait alibi. Car les bouquins prolos, qui parlent de luttes et du Pays-Haut, c'est pas ce dont raffolent les petits-bourgeois qui défilent, qui défilent... Nos compagnons ont ainsi tout le temps de fomenter leur coup en toute discrétion, tranquillement calés sous le chapiteau où les « auteurs lorrains » sont recalés bien à l'écart des grosses écuries littéraires.

« Oh, regarde ! Y a Besson au programme !

– Quoi ? L'ancien ministre de l'Identité nationale ! Il est là ?

– Non. Pas Éric : Philippe Besson ! C'est le gars qui a écrit la première biographie à la gloire de Macron. Et il est interviewé en direct sur France Bleu Lorraine ! Ça pourrait être marrant de le couper en direct et de prendre le micro...

– Pour dire quoi ?

– Ben je... »

Eh oui, c'est un travail qui requiert une certaine exigence. Ne foncez surtout pas tête baissée sur le premier plumitif macroniste venu. Encore moins quand un choix d'une telle diversité s'offre à vous. Même si c'est tentant, la préparation doit prendre le pas sur la précipitation. Donnez-vous les moyens. Ne gâchez pas tout pour le simple plaisir de gâcher. Si vous mêlez la parole au geste, et le geste à la manière, si vous trouvez une cause à défendre qui vous assurera une aura et une plus-value que n'a pas, par exemple, le petit entarteur de quartier, alors, croyez-en notre expérience en la matière, l'occasion de foutre la merde viendra d'elle-même. Soyez rassurés.

« Tiens ! Et si on allait faire chier Veolia ?

– Quoi, Veolia est là ?

– La Fondation Veolia, plus exactement. Mate le programme : elle remet un... Prix du livre Environnement !

– Nooon !

– Si, si ! Même que c'est présidé par... Roselyne Bachelot ! »

Voilà ! Là, d'accord. Là, ça devient intéressant.

 

Règle n°2 : maîtrisez parfaitement votre sujet

 

Roselyne Bachelot, donc : ministre de la Santé sous Sarkozy après avoir passé douze ans au service de l'industrie pharmaceutique, auteure en juillet 2009 d'une loi « Hôpital, patients, santé et territoire », aussi appelée loi Bachelot, qui a transformé l’hôpital en entreprise et fait disparaître la notion de service public hospitalier, remplacé le projet médical par une logique comptable, instauré la sélection des patients sur des critères de rentabilité. Avec d'autres lois chargées de défaire l'égalité de l'accès aux soins et de tailler toujours plus dans les effectifs, cette loi Bachelot se traduira par une prise en charge dégradée côté patients et une souffrance au travail côté personnel soignant, et cette souffrance générera des burn out, des suicides par dizaines, indénombrables, chez les médecins, les infirmiers...

Mais c'est elle, Roselyne Bachelot, la « meilleure animatrice » sur C8, il paraît, elle que les plus prestigieux médias (Le Monde en l'occurrence) adorent depuis qu'elle est « amincie, sexy, marrante et sympa ». Sympa... Le bilan macabre auquel elle a contribué devrait se porter comme une tare. Au contraire, il lui a plutôt servi à gravir les échelons, à multiplier les plus hautes fonctions, jusqu'à atteindre plus récemment la consécration : interpréter sur scène Les Monologues du vagin aux côtés de Myriam El Khomri et Marlène Schiappa, jouer la raide dingue sur tous les plateaux et séries télés. Et maintenant, donc : remettre de respectables prix littéraires...

 

Monsieur Ushuaïa, Mister Veolia


Mais ce n'est pas le Prix du livre Thérapeutique que l'on décerne. C'est bien celui de l'Environnement. Un domaine cher à Nicolas Hulot, membre du jury en tant que « personnalité extérieure » pour cette édition 2017. L'ex-ministre de la Transition écologique et solidaire n'est pourtant pas si « extérieur » que ça des affaires de Veolia, puisque c'est lui-même qui a validé, en août 2017, la concession (et donc la privatisation) de la plus grande plage d'Europe – La Baule (44) – au géant français des déchets et de l'eau pour les douze prochaines années. Lui toujours qui comptait, au sein de son équipe, une ex-employée de Veolia reconvertie Secrétaire d'État : Brune Poirson. Avant d'être députée dans le Vaucluse, cette « Marcheuse » était « directrice du développement durable et de la responsabilité sociale » de Veolia en Inde jusqu'en 2014. Soit au moment où la firme française œuvrait à la privatisation de l'eau à Delhi, Nagpur et ailleurs, sous couvert d'apporter l'eau potable aux bidonvilles indiens.

« Alors que la multinationale se présente en héros apportant l’eau aux pauvres, sur le terrain, les échos sont bien différents : augmentation des tarifs, opacité des contrats de partenariat public-privé, retard des travaux, conflits avec les villageois et les élus locaux », dénonçaient Les Amis de la Terre, en 2013, en remettant à Veolia le prestigieux « Prix Pinocchio du développement durable ».

Si Nicolas Hulot faisait partie de la fondation Veolia, Veolia faisait partie de la fondation... Nicolas-Hulot (2). Le Canard Enchainé révélait, le 5 juillet 2017, que la multinationale aux 401,6 millions de bénéfices (en 2017) siège même au conseil d'administration de la fondation de monsieur Ushuaïa, rebaptisée, après qu'il ait été nommé ministre sous Macron, Fondation pour la nature et l'homme. Ladite fondation a même reçu un don annuel de 200 000 euros de 2012 à 2017 remis par Veolia qui faisait partie des « partenaires mécènes » aux côtés d'EDF, TF1, Bouygues Télécom, Vinci Autoroutes ou encore Loréal (3). Autant d'entreprises qui œuvrent, c'est bien connu, « pour la nature et l'homme »...

 

Règle n°3 : sélectionnez un mode d'action optimal et un objet déclencheur des hostilités

 

Paul Aimick referme la caisse à moitié vide du Nouveau Jour J, signe qu'il est temps de plier les gaules.

« Bon. Tu as ta caméra ?

– Évidemment, soupire Elvire Hagauche, prévoyante, trop peut-être. Je savais qu'en venant ici on ne pourrait pas rester pénard derrière notre stand comme n'importe qui. Que ça serait plus fort que toi... Qu'on sortirait d'ici au mieux poursuivis par des vigiles... Donc, c'est quoi le programme ?

– Concentré d'ail en huile essentielle ?

– Encore !

– Ben oui mais il me reste un goût d'inachevé, s'excuse Paul Aimick, qui fait référence à une précédente action que seuls les lectrices et lecteurs assidus du NJJ peuvent comprendre. Je veux voir si l'odeur est assez puissante, assez nauséabonde, pour foutre en l'air toute une assemblée rien qu'en ouvrant l'une de ces toutes petites fioles. L'an passé, à Metz, je suis sûr que si les vigiles de Macron m'avaient laissé juste un peu plus de temps...

– ...Macron n'aurait jamais été président, c'est ça que tu vas me dire ? Grâce à ton huile essentielle d'ail planquée dans ton slip ?

– Non, c'est pas ce que je... Bon, je reviens. J'ai encore deux trois fioles qui traînent à l'appart. On se retrouve au Palais du Gouverneur ? À toute ! »

Nul besoin de s'appeler Noël Godin pour deviner que Paul Aimick est parti beaucoup trop précipitamment. Quel est son angle d'attaque ? Sa cible exacte ? Roselyne Bachelot, Veolia, le Livre sur la Place ? Cornélien, comme choix, n'est-ce pas ?

 

Augmentez drastiquement les doses pour faire fuir un bourgeois

 

Et ça n'a pas loupé. L'action, cette année-là, est exemplairement foireuse. Certes, il y a de l'idée. Casque sur les oreilles, enregistreur à la main, Paul Aimick se fond parfaitement parmi les journalistes qui couvrent la remise du Prix du Livre Environnement. Une méthode pas très originale, mais terriblement fiable que nous vous conseillons vivement de reproduire pour vos premières actions, le temps de vous lancer dans le milieu.

Helvire Hagauche n'est pas loin de son complice, elle prend des images. Tous deux ne se connaissent pas. N'échangent pas le moindre regard. Mais, hélas, dans sa précipitation, Paul Aimick n'a pas pensé à tester préalablement l'efficacité de ses trois fioles d'huile essentielle d'ail – dans un Pôle emploi par exemple, ou une permanence des Républicains. Il les a bien ouvertes et discrètement déposées au sol lors d'un moment où tous les regards étaient détournés vers Roselyne Bachelot, qui annonçait le nom du « grand vainqueur » : Ça chauffe dans nos assiettes. Des recettes pour sauver le climat. Mais rien ne se passe.

À peine quelques personnes dans le public se frottent-elles le front avec un mouchoir pour lutter contre les petites suées provoquées par l'odeur malsaine qui se dégage timidement des fioles. Plus tard, quelqu'un décidera d'ouvrir les fenêtres pour aérer. Ça n'ira pas plus loin. On est à mille lieux de voir les spectateurs et le jury se tirer de la cérémonie en toussant et en se pinçant le nez tellement ça fouette. À croire que, pour repousser un bourgeois, c'est douze litres de concentré d'ail qu'il faudrait. Bref, l'objet déclencheur des hostilités, sur lequel tout repose, ne sert strictement à rien. Si vous vous trouvez un jour dans une configuration similaire, notez bien ceci : la seule arme qu'il vous reste se nomme la patience. Attendez le moment où votre cible pose son micro sur la table. Car elle va forcément poser son micro à un moment donné. Et surgissez !

 

Conseil pratique : ne pas oublier d'avoir quelque chose à dire

 

Traversé par un éclair de lucidité, sans doute le seul de la journée, Paul Aimick a saisi ce moment lorsque Roselyne Bachelot a présenté un livre à l'assistance qu'elle ne pouvait pas tenir d'une seule main. Il passe alors entre les spectateurs et la scène et subtilise le micro de l'ancienne ministre de la Santé devant tout le monde. Personne ne le remarque. Roselyne Bachelot poursuit la présentation du bouquin. Paul Aimick s'apprête à l'interrompre éhontément. Tout cela serait si beau s'il avait prévu un discours à la hauteur. Mais il espérait tant faire taire tout ce beau monde grâce à son huile essentielle d'ail qu'il n'a pas pensé à un truc tout bête : avoir quelque chose à dire.

Arrivé à ce stade, planté devant tout le monde, micro à la main, il n'y a plus vraiment le choix. Autant se lancer. Notre sujet improvise une diatribe contre Veolia condamnée à plusieurs reprises par la justice pour avoir coupé l'eau à des personnes précaires ou handicapées qui ne parvenaient plus à régler leurs factures. Contre Veolia chargée de mission à Flint et à Pittsburgh, aux États-Unis, où ont eu lieu des scandales d'eau contaminée par du plomb. Ou contre Veolia Africa accusée par le gouvernement et la société civile du Gabon de pollution de l'eau et de coupures d'eau et d'électricité.

C'est sourcé, c'est sérieux, mais c'est trop long ! Et beaucoup trop éparpillé ! Ça manque de concret ! Votre message doit être ramassé en trois quatre éléments de langage bien définis, quelques phrases efficaces que vous aurez tout juste le temps de prononcer avant de vous faire stopper net dans votre lancée par un vigile, un flic, voire, comme c'est le cas pour Paul Aimick, le Directeur de Veolia Propreté Alsace Lorraine ! Lorsqu'il se lève et reprend le micro des mains de Paul Aimick, celui-ci n'oppose pratiquement aucune résistance. « Madame la ministre, êtes-vous venue remettre le Prix du Cynisme ? », demande-t-il en guise de conclusion, avant de se laisser éconduire vers la sortie. Lamentablement.

« On se sera quand même bien marrés », dit Elvire Hagauche, à la sortie du Palais du Gouverneur, pour tenter de consoler Paul Aimick. Mais celui-ci, loin d'être abattu, réplique : « J'ai une idée pour l'an prochain. » Sa collègue lève les yeux au ciel.

 

Règle n°4 : balayez vos doutes éthiques, rangez votre culpabilité

 

Un an plus tard, Paul Aimick a eu tout le temps de potasser son message. Cela n'a pas été bien compliqué. La direction du CHRU de Nancy a annoncé, quelques semaines avant le Livre sur la Place, pendant l'été, 400 nouvelles suppressions de postes pour réduire son déficit. Bien sûr, Roselyne Bachelot n'a rien à voir avec cette décision. Mais l'ancienne ministre de la Santé a assez contribué à la casse de l'hôpital pour lui rappeler la conséquence de ses choix politiques, même vieux de dix ans.

>> À lire : Le CHU de Nancy, symbole de la désorganisation managériale de l’hôpital public (Bastamag)

Évidemment, une certaine rigueur socio-historique s'impose à vous. N'allez pas titiller un ministre ou un patron gratuitement. Surtout dix ans après ses méfaits... Bien qu'une apparition de Roselyne Bachelot dans un clip de Joyce Jonathan peut avoir de terribles conséquences sur la santé mentale des Français, gardez sang froid et professionnalisme. Quels que soient ses engagements, auprès de Nicolas Sarkozy comme de Cyril Hanouna, du RPR comme de RMC, vous n'êtes pas là pour juger son parcours. Vous êtes là pour dénoncer un fait précis qu'elle a commis : la loi Hôpital, patients, santé, territoires qui a engendré, sur des centaines, des milliers de personnes, de la souffrance au travail mesurable, quantifiable bien plus objectivement que la souffrance provoquée par un an d'écoute de « L'Heure Bachelot » sur LCI.

 

Désobéissance civile jubilatoire

 

Avant de passer à l'action, il vous reste encore une condition à remplir, l'ultime : écouter, rencontrer les victimes de la violence symbolique qu'exerce, ou qu'a exercé, votre cible, le plus souvent inconsciemment, au point d'ailleurs qu'elle ne comprendrait pas en quoi elle a pu être à l'origine de cette violence. Votre job consiste justement à lui rappeler ! À passer du temps avec les salariés, chômeurs, personnes précaires pour comprendre leur cri ou leur silence et le faire ressurgir devant les responsables de leur licenciement, souffrance au travail, exploitation, placardisation, etc. À les frapper du réel qu'ils ne voient plus, n'entendent plus, méprisent, quelques secondes faute de mieux, mais quelles secondes !

Même si la situation que vous portez ne vous concerne pas au premier plan, vous y trouverez largement votre compte en satisfaisant un vieux désir intime de vengeance sociale. En somme, vous ferez preuve d'altruisme tout en trouvant la situation personnellement et sociologiquement jouissante !

Eh quoi ! Vous trouvez nos conseils limites limites ? Éthiquement douteux ? Okay. Vous êtes sans doute philosophe. Ou mauvaise langue. Question de point de vue. Alors, on va jouer. Voici, spécialement pour vous, un dilemme qui vous ravira : qu'y a-t-il de plus misérable entre garder au fond de soi la rancœur, la haine, le mal-être, autant de sentiments auxquels le système n'épargnait, jusqu'à preuve du contraire, ni le cadre, ni le prolo, ni l'habitué du PMU du coin, ni les élites les plus éclairées de ce pays, et qui se transforment parfois, de plus en plus souvent, en haine de l'autre, du semblable, en fabrique du bouc-émissaire, en lutte des races, en terreau pour l'extrême droite, qu'y a-t-il de plus misérable, donc, entre garder tout ça pour soi ou l'expulser un bon coup, de temps en temps, dans le cadre d'une action de désobéissance civile réfléchie, anticipée, légale et particulièrement jubilatoire ?

Et maintenant, si vous éprouviez encore quelques remords déplacés juste au moment où se présente l'occasion de massacrer un pareil événement, n'oubliez pas que c'est le contribuable qui raque pour la venue de tout ce beau monde, les Bachelot, les Enthoven, les Giesbert et compagnie, puisque la ville de Nancy a financé la moitié des 850 000 balles qu'a coûté cette édition 2018. C'est bon, c'est tout réfléchi ? Vous nous rangez votre culpabilité ? On peut aller foutre la merde ? Merci !

 

Règle n°5 : prévoir une entrée fracassante !

 

Nancy, 15 septembre 2018. « Viens vite ! Cours ! Ils sont en train de remettre le prix !

– Quoi ? Déjà ! T'es sûr ?

– Aussi sûr que Bachelot est sous mes yeux, à trois mètres de moi. Grouille-toi ! », chuchote Alwin au téléphone. La cérémonie du Prix du Livre environnement est commencée depuis cinq minutes qu'est déjà annoncé le lauréat – Pablo Servigne, en l'occurrence, pour son best-seller, L'Entraide, l'autre loi de la jungle. C'est déjà foutu pour l'effet de surprise.

Après l'échec cuisant de leur précédente action, un an plus tôt, Elvire Hagauche et Paul Aimick ont vu les choses en grand en s'entourant de trois autres complices et en repérant préalablement les lieux la veille de l'évènement – la base de toute perturbation événementielle digne de ce nom. Cette année, le Prix du Livre environnement est décerné sous un chapiteau situé à l'entrée de la Place de la Carrière et non plus au Palais du Gouverneur. Cette configuration « à l'extérieur » présentait un atout considérable pour Paul Aimick qui avait prévu de débarquer pile au moment où Roselyne Bachelot lâcherait son « And the winneur is... ».

L'objet déclencheur des hostilités, socle support et éminemment symbolique de votre action, doit être pensé de sorte à s'adapter au thème et au ton de l'évènement. Être visuellement très parlant sans pour autant négliger sa fonction informative. Car en général sa durée de vie est particulièrement limitée...

 

 

Livré clé (de bras) en mains

 

Ici, nos trublions ont choisi d'offrir un « Grand Prix du Cynisme » sous forme de banderole ornée d'une reproduction assez fidèle du portrait de Madame Bachelot. Le dessin a fait l'objet d'une commande spéciale à un caricaturiste de renom, Sacha, qui travaille pour notre partenaire Foutou'Art, le meilleur fanzine de tout Lyon et ses environs. Cette banderole est rangée, repliée, dans le sac de Claire, une autre dessinatrice du Nouveau Jour J, qui attend impatiemment le moment fatidique pour la déployer. Chacun à une extrémité du chapiteau, Maxime et Elvire Hagauche sont déjà en train de filmer, tandis qu'Alwin fait le guet, assis au beau milieu de la foule, l'air de rien. Il n'a qu'un seul SMS à envoyer et Paul Aimick surgit. Enfin ça, c'est ce qui était prévu théoriquement.

Car pour le moment, Paul Aimick se trouve à l'autre bout de la Place de la Carrière. Il pensait ainsi tromper les potentielles personnes qui le suivraient, sa parano n'étant pas tout à fait infondée puisque tout le monde a remarqué le regard de Blueberry, le surnom donné au chef de la Sécurité intérieure – les ex-Renseignements généraux –, se poser sur lui quelques instants plus tôt. La dernière fois que cela s'est produit, Paul Aimick s'était fait ceinturer par un militant des Républicains pile au moment où il s'apprêtait à remettre un livre, Un Petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'immunité, à Nicolas Sarkozy lors de sa séance dédicaces au Hall du Livre à Nancy. Blueberry n'avait rien eu à faire. Un regard en direction de Paul Aimick, un seul, barré par son chapeau, suivis de quelques ordres tout aussi discrets, transmis dans sa moustache, au bourrin des Républicains et notre trublion était déjà piégé dans le Burger King. Livré clé (de bras) en mains aux agents de la Brigade anti-criminalité (Bac).

>> À (re)voir : Le dernier livre de Nicolas Sarkozy avant la prison ?

Seulement, cette fois, Paul Aimick n'a pas lésiné sur les moyens et a adapté son accoutrement à la faune locale, ces espèces propres aux salons littéraires. Grâce à ses lunettes, ses cheveux plaqués en arrière, sa raie sur le côté, sa chemise noire et son pantalon en velours beige qu'il gardait depuis des années pour ce genre d'occasion, personne ne semble l'avoir démasqué. Le voilà qui court, qui court jusqu'au chapiteau du « Forum France Bleu – Ville de Nancy ». Il se place à l'arrière. Regarde à droite, à gauche. Personne ne l'a suivi, c'est bon. Il écarte la bâche du chapiteau par le bas. Roselyne Bachelot est juste derrière, à quelques mètres. C'est le moment. Il se lance, rampe sous la bâche. Les organisateurs, happés par la remise du prix, voient ce type, ventre à terre, sans que ça leur paraisse bizarre.

 

S'aider du canapé, de la table, de tout objet escaladable, pour faire durer le moment

 

Paul Aimick se faufile tranquillement sur scène et a même le temps d'apprécier le fait que personne ne l'en empêche. Il parvient tout de même à se tromper sur ses premiers mots, « Et le Grand Prix du Livre Environnement est remis... », merde, « Et le Grand Prix du Cynisme est remis à... », Claire monte sur scène, brandit la banderole, superbe diversion, les vigiles ne savent plus où donner de la tête, qui arrêter en premier, et regrettent sans doute de ne pas avoir été envoyer surveiller la lecture des bouquins de Jean d'Ormesson, au lieu de ça ils se retrouvent avec un fou qui dit remettre un prix « ...à Madame Bachelot pour la privatisation des hôpitaux, pour la casse du service public », les gens, à peine entendent-ils ces mots, qu'ils huent sans apprécier la démarche artistique, le dispositif logistique parfaitement maîtrisé, Claire qui se fait arrêter avec une élégance, une prestance, quelque chose qui relève du sublime, « Bravo Madame Bachelot ! 400 emplois supprimés à Nancy, au CHU, depuis 2014 ! », et Paul Aimick qui nargue les vigiles en déballant son message tout en montant sur le canapé, la table, le canapé, lièvre fou qui saute au beau milieu d'un champ de chasseurs encostumés, et le directeur de la communication obligé de s'y mettre lui aussi pour tenter de l'arrêter dans sa course, mais ce n'est pas une mince affaire cet énergumène, bon sang, qu'il doit se dire le dir'com', en faisant semblant de mettre les mains dans le cambouis, alors qu'en réalité c'est un agent de sécurité mal-payé qui se tape le sale boulot, bon sang, ça n'aurait pas pu arriver à Françoise Rossinot ce genre de truc, toujours sur ma pomme tiens, et Paul Aimick inarrétable, « Bravo pour ce grand prix de l'environnement remis par une multinationale... », qui arrache maintenant une affiche de la Fondation Veolia, «...par une multinationale qui coupe l'eau aux pauvres... qui pollue... », et Madame Bachelot qui nous donne du « Alors bon ! », presque comme aux Guignols, « Alors bon ! Je ne suis plus ministre de la Santé depuis dix ans », Paul Aimick se laisse porter vers la sortie par les vigiles, lâche ses derniers mots, « est-ce que vous auriez un petit mot pour toutes les victimes des burn out, de la souffrance au travail ? » Et voilà, il est déjà loin, c'est terminé. Roselyne Bachelot reprend son speetch. Comme si de rien était. Toute cette organisation pour quelques secondes. Mais quelles secondes !

Dehors, les policiers sont bien embêtés. Ils sont plein de bonne volonté, ils ne demandent pas mieux que d'embarquer Paul Aimick. Mais il paraît qu'offrir un Grand Prix du Cynisme à une ancienne ministre n'a rien d'illégal. Après quelques minutes, le commissariat donne pour consigne aux agents de le relâcher. C'est que l'action est réussie. L'évènement a été gâché, du moins quelques instants, sans le moindre motif d'arrestation. Sous un soleil éclatant, Paul Aimick rejoint le reste de la troupe sous la statue du Roi Stanislas. « Ça m'a donné plein d'idées pour l'an prochain », leur lance-t-il. Claire, Alwin et Maxime se frottent les mains. Elvire Hagauche lève les yeux au ciel. Elle ne le sait pas encore, mais elle n'aura pas besoin de revenir une troisième fois. Le Prix du Livre environnement sera maintenu pour l'édition 2019. La Fondation Veolia viendra à nouveau. Mais sans Roselyne Bachelot. C'est déjà ça.

 

L'équipe de la NJJ disruption strategy consulting

 

1 : Évidemment, entre temps, avec le mouvement des Gilets Jaunes, Raphaël Enthoven a fait beaucoup plus fort. Le philosophe verse carrément dans l'insulte ! Ainsi, les Gilets Jaunes cousinent avec l'antisémitisme et les lycéens qui exprimaient leurs soutiens vis-à-vis de leurs camarades de Mantes-la-Jolie – humiliés par la police lors d'une interpellation collective en décembre 2018, agenouillés, en ligne contre un mur, mains derrière le dos ou derrière la tête – sont tout simplement, pour lui, des « connards ».

2 : Pour l'édition 2019, le président du jury du Prix du Livre environnement de la Fondation Veolia préside également le conseil scientifique de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme (qui a encore changé de nom depuis que Nicolas Hulot a quitté le gouvernement).

3 : Depuis, ces entreprises semblent avoir été rayées de la liste des partenaires mécènes de la fondation.

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