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Premier épisode de notre série de reportages sur les « ArcelorMittal » intitulée « Voyage sur les braises de la sidérurgie lorraine ». L'action se déroule à la sortie des Grands bureaux de la direction à Florange, après deux jours d'occupation par l'intersyndicale.

C'était ces mêmes images de vitres brisées, ces mêmes chaises qui volaient et ces mêmes hommes prêts à tout, déterminés comme jamais à sauvegarder leur fierté, l'acier lorrain.

« Nous craignons que si les mauvaises nouvelles tombent rapidement, ça n'est rien à côté de ce qui attend la direction. Parce que là, les gens sont à bout, n'en peuvent plus. Y a une détresse, y a une colère et là je sais pas qui va pouvoir maîtriser tout ça. Il faut que tout ça s'exprime. Trop c'est trop ! »

Ce soir-là, en voyant défiler ces images derrière les propos d'Édouard Martin au 19/20 de France 3-Lorraine, je revoyais Xavier Mathieu et les « Conti' » exploser les bureaux de la sous-préfecture de Compiègne, dans l'Oise, suite à l'annonce de la délocalisation de leur usine en 2009 et de la suppression des 1120 emplois qui allaient avec1.

Qu'elles étaient belles putain, ces images d'hommes en colère ! Ces prolétaires qui dégueulaient leur rage jusque sur le 20 heures de France 2, devant un Pujadas qui appelait à la soumission. Qu'elles étaient belles et dégueulasses en même temps tant elles ressemblaient à un chant du Cygne après plusieurs centaines de jours de lutte. Un chant du Cygne comme savent le faire les ouvriers. Avec leur sueur et leurs bras. Pas de poésie, mais de la hargne.

Plus de trois ans plus tard, c'est la même chose, donc. Sauf que l'histoire ne se déroule plus en Picardie, mais en Lorraine – Florange plus exactement. Et le saccage des bureaux n'a pas eu lieu à la préfecture, mais au cœur de l'usine d'ArcelorMittal, dans les Grands bureaux de la direction. Au JT de FR3, ils donnaient le sourire aux lèvres les syndicalistes. On les voyait assis autour de la grande table ovale, aux mêmes places que leurs patrons. Les murs étaient retapissés de banderoles CGT, CFDT et FO. Sur le grand écran qui sert, en temps normal, à montrer les buts que l'usine doit atteindre avec des Powerpoints bien travaillés, eux préféraient regarder les trois buts que l'équipe de France infligea à la Biélorussie. Ce soir-là, les sacs de couchage étaient sortis.

Il n'y avait pas de temps à perdre.

Pas de questions à se poser.

Il fallait être là, à leurs côtés, avant que cette lutte ne soit qu'un vague souvenir d'images qui reviendront à ma mémoire lors d'une prochaine fermeture d'usine peut-être dans trois ans, peut-être bien avant.

De la télé à la réalité…

« Eh chef ! C'est fini ?

Oui, ce soir on lève le camp. »

Arrivé à Florange, je déchante.

Après 48 heures passées dans les Grands bureaux, l'intersyndicale remballe. Il n'y aura pas de troisième nuit.

« Xavier Mathieu s'attaquait à une préfecture. Là, y a des personnes qui s'attaquaient à des bureaux de secrétaires, ce sont des salariées comme nous. Donc, faut pas se tromper de cible. »

Sur la route du retour, le représentant CFDT Édouard Martin, que les médias ont proclamé « leader charismatique » pour sa « grande gueule », m'explique que l'intersyndicale n'y est pour rien dans le saccage des bureaux.« J'avais bien dit : c'est un sacrilège si vous franchissez la porte. Elles ont certainement des affaires personnelles. Et elles n'ont aucune responsabilité dans ce qui se passe. » À la télé, la veille, ils n'avaient pas présenté les choses de cette façon. À en croire le reportage, l'intersyndicale assumait complètement le saccage. Or, pas du tout. Ce sont « des inconnus » qui ont profité que les portes soient ouvertes pour se défouler. Rien à voir avec les « Continental », donc.

À la base, cette action avait pour but de rompre le silence entretenu par la direction. « Y en a ras le bol, ça fait des semaines qu'on attend de savoir si notre usine va fermer ou pas. On voudrait bien savoir ce qui se trame. » Pas de bol : la salle du conseil d'administration était vide à leur arrivée. La direction était à Paris. Et Mittal dans tout cela ? « On le connaît pas du tout. Ou juste à travers ce qu'on lit sur lui, me dit Édouard Martin en marchant. D'ailleurs, il n'est venu qu'une seule et unique fois ici. C'était en hélicoptère, il est resté une heure et il est reparti. » Lakshmi Mittal, le milliardaire indien qui préside ArcelorMittal, est une figure abstraite, un personnage kafkaïen. Il a bien un nom et un visage, mais comme le « monde de la finance » décrit par François Hollande lors de son fameux discours du Bourget, on n'arrive pas à se le représenter. Se doute-t-il qu'il y a des hommes ici qui se battent pour cette usine ? Sait-il au moins qu'elle lui appartient ?

Le « leader » CFDtiste a son idée : « Pour lui, Florange, c'est un outil qui peut lui permettre de gagner du fric ou pas. S'il estime qu'il en gagne plus assez, il nous condamne. Parce que non seulement il veut fermer, mais il veut aussi raser. Sa philosophie, c'est : plutôt nous voir morts chez lui que vivants chez les autres. Car il n'accepte pas de céder à un repreneur. Le repreneur pour lui ce sera un concurrent qui risque de lui piquer des parts de marché. »

La frontière entre le "chaud" et les bureaux»

Autour de nous, les quelques « envahisseurs » encore présents repartent mi-soulagés mi-dégoûtés avec leurs couettes, leurs oreillers et une certaine routine. La première fois qu'ils avaient campé dans les hautes-sphères de la direction, c'était en février dernier, lorsqu'ils avaient appris que les hauts fourneaux, censés redémarrer au premier semestre 2012, allaient rester à l'arrêt. À ce moment-là, ils étaient soutenus de toute part par les politiques. Normal, c'était les élections. Le temps des promesses. Puis, en mars se déroula la fameuse « marche de l'acier ». Dix jours pour parcourir les 320 kilomètres qui séparent la Moselle de Paris et 800 salariés venus de Florange pour féliciter la vingtaine de marcheurs aux pieds de la Tour Eiffel, symbole de l'acier lorrain.

Jusqu'alors le conflit, je ne l'avais vu qu'avec le zoom des médias sur les « ArcelorMittal ». On a tous en tête ces images où ils apparaissent par dizaines, voire par centaines. Maintenant que me voici au milieu d'eux, je prends conscience que le mouvement ne concerne qu'une minuscule part de salariés :

« Mais en fait, quand on dit les Grands bureaux sont occupés, cela n'empêche pas leurs salariés de se rendre à leur travail ? Parce que là, visiblement, tout tourne quand même…

Tiens, toi qui a fait des études en Lettres, me lance Édouard Martin en guise de réponse, je pense qu'y a un vrai travail sociologique à faire ici. Parce que, bon, les salariés des bureaux au fond ils nous soutiennent. Mais il y a comme une frontière, quelque chose qui les empêche de se joindre à nous. Une fois, c'était flagrant. Il y avait un grand rassemblement. Et on les voyait de l'autre côté de la route. On sentait qu'ils avaient envie de venir avec nous, l'intention était bonne. On leur disait : “Mais allez, traversez !” Mais, je sais pas pourquoi, ils n'ont pas été plus loin. C'est un phénomène à étudier. »

Quand la sidérurgie produit… des musées

Sur la dizaine d'étages des Grands bureaux qui me paraissaient totalement assiégés, hier devant ma télé, seule une toute petite partie du premier étage a été dérangée. Sur ces kilomètres de bitumes où s'étendent à l'infini des bâtiments, cheminées, entrepôts, les quelques hommes vêtus des lourds parkas rouges et oranges se fondent parfaitement dans ce décor futuriste. Pourtant, il y a de fortes chances qu'ils apprennent dans peu de temps qu'ils appartiendront au passé.

« Allez, à bientôt. Et tu reviens quand tu veux. »

Je laisse Édouard Marin au milieu de la morosité du parking. Sur le retour, pour patienter dans le train, j'ouvre Le Républicain lorrain. En pages Meurthe-et-Moselle, j'apprends que « la sidérurgie produit un musée » : « Belval, au Luxembourg, a dit adieu à toute activité sidérurgique en 1997. » Heureusement, d'ici à deux ans, les hauts-fourneaux seront « entièrement restaurés et transformés en musée à ciel ouvert. » Le but ? « Fusionner patrimoine industriel et modernité. »

Car l'industrie, désormais, fait partie du patrimoine et non de la modernité.

 

Franck Dépretz

 

1 La fermeture de l'usine Continental de Clairoix en Picardie fait partie de ces étapes marquantes de la désindustrialisation française. Après avoir accepté de travailler 40 heures au lieu de 35 et avoir consenti à des périodes de chômage partiel en échange de la sauvegarde de l'emploi, les 1120 salariés apprenaient la fermeture de leur site le 21 avril 2009, malgré les 17 millions d'euros de bénéfices qu'elle a engrangés l'année précédente. Juste après l'annonce, environ 200 ouvriers saccageaient les bureaux de la sous-préfecture, puis le « pavillon d'accueil » de l'usine. Le lendemain, l'activité était définitivement à l'arrêt. Après d'âpres négociations, un accord fut trouvé avec la direction pour les indemnités : une prime extra-légale de 50.000 euros versée à chaque salarié. Six ouvriers, dont Xavier Mathieu furent reconnus coupables, le 1er septembre 2009, d'avoir participé au saccage de la sous-préfecture de Compiègne. Après allègement de leur peine en février 2010, ils durent verser des amendes allant de 2 à 4000 euros.