7 mars 2017. Quelques mois avant le ministère de la Transition écologique et solidaire, avant la présidence de l'Assemblée nationale et les fastueuses soirées à l'Hôtel de Lassay – crustacés et grands crus sur fonds publics –, François de Rugy était de passage sur Nancy pour un modeste meeting de province, en soutien à la candidate En Marche du coin au moment des élections législatives. Toujours avides d'expériences anthropologiques, nous étions allés à la rencontre de cette Macronie qui, à l'époque, prétendait encore incarner « la vraie vie des vrais gens ».

 

Article (actualisé) paru dans le seizième numéro du NJJ (été 2017).

 

« La meilleure façon de se payer un costard c’est de travailler. »

Depuis qu’Emmanuel Macron a sorti ça, j’applique sa maxime à la lettre.

Mais quand même, j’ai un sérieux doute : je bosse, je bosse, et je le vois toujours pas venir, le fameux costard.

Ça tombe bien. Je vais pouvoir demander des tas de conseils. Un meeting du mouvement En Marche ! se déroule, en ce mois de mars 2017, à côté de chez moi à Nancy dans une salle des fêtes du Haut-du-Lièvre.

Une bonne centaine de personnes y assiste (peut-être 150, mais jamais 300 comme officiellement annoncé).

Emmanuel Macron n’est pas là.

Dommage.

 

À la place, pour animer la soirée, il y a Carole Grandjean, qui n'était pas encore élue députée de la première circonscription de Meurthe-et-Moselle. Mais qui allait le devenir trois mois plus tard, sous l’étiquette La République En marche bien entendu.

J’attends le moment des questions et lui demande, pour commencer, c’est quoi la « vraie vie des vrais gens » dont parle toujours Emmanuel Macron. Elle me répond que les « vrais gens », « c’est vous, c’est nous » et qu’elle « souhaite dépasser le côté élitiste que peut représenter la politique, et l’entre-soi. Je veux surtout pas taper sur les élus, c'est vraiment pas mon propos. Mais pour autant la réalité, c'est qu'il y a tout de même un entre-soi dans les milieux politiques. »

C'est vrai que question « entre-soi », elle en connait un rayon, Carole Grandjean.

Elle, la fille de Denis Grandjean, un pro-Rossinot qui a longtemps été adjoint au maire et directeur de l’École d’architecture de Nancy.

Responsable des ressources humaines d’un des principaux groupes de restauration collective.

Ex-chargée de recrutement de cadres et de dirigeants dans un cabinet de chasseurs de tête. Ex-responsable de service gestion de carrière et recrutement pour la Caisse d’Épargne.

Membre de l’Association nationale des Directeurs des ressources humaines.
Et caetera...

 

Puis, je m’adresse à la guest-star du soir, François de Rugy. Ou plutôt : François Goullet de Rugy, son nom complet, car celui qui deviendra président de l'Assemblée nationale, puis ministre de la Transition écologique et solidaire, est originaire de la famille lorraine Goullet de Rugy anoblie en 1765.

Ce soir-là, soit sept mois avant qu'il n'organise ses fameux « dîners informels » à l'Hotel de Lassay, à grands renforts de homards géants et de Château Cheval Blanc 2001 à 550 euros la bouteille, François de Rugy n'était « que » vice-président de l’Assemblée nationale, président du parti Écologiste et ex-député de la première circonscription de la Loire-Altantique.

 

 

« Vous avez le costard, Monsieur de Rugy, mais est-ce que vous avez déjà travaillé dans votre vie ? » je demande au micro.

Et là, va-t-en savoir pourquoi, le public commence à me regarder mal, ça gronde, ça persifle, ça chuchote l’étonnement, l’indignation, et de Rugy se sent obligé de concéder vaguement qu’il a « travaillé plusieurs années vous savez, j’ai même été à Pôle emploi à plusieurs reprises ».

J’aurais bien voulu qu’il me raconte tout ça, François, mais un jeune macronien, qui portait le pull-over du mouvement, avec le badge « Macron président » et tout, m’éconduit vers la sortie, et je ne sais toujours pas c’est quoi, au final, la vraie vie, les vrais gens, alors, au micro toujours, je fais une supposition, je demande « est-ce que dans cette salle y a des gens qui sont intérimaires ? »

Un seul type lève sa main.

Deux, grand max.

« Est-ce qu’il y a des ouvriers qui travaillent de nuit ? Est-ce qu’il y a des gens qui travaillent 60 heures par semaine pour à peine un Smic ? »

Aucune main levée.

 

J’ai droit, par contre, à des « Houuuhouuu ! », « Sortez-le ! ».

Je ne pige pas, je ne me suis montré ni violent, ni insultant.

 

Je me fais ensuite courser par le jeune macronien pull-over et toute une série de types s’y mettent aussi, des vigiles sûrement, si bien que je suis obligé de monter sur scène pour continuer à poser mes questions, avec le micro toujours, faut imaginer la scène, le public qui me hue, qui me siffle, et moi qui cours, qui cours, qui passe derrière le vidéoprojecteur, et le jeune macronien qui me stoppe sur ma lancée, me reprend le micro, et me traite de fils de pute petit pédé viens là je vais te niquer, ce qui est franchement dommage, déjà parce que ma mère a travaillé toute sa vie courageusement, je vois donc pas comment elle aurait pu faire le trottoir, et c’est dommage aussi, que ça se termine ainsi, juste parce que je voulais savoir pourquoi j’ai toujours pas de costard alors que je bosse, je bosse.

Et qu’au final, je n’ai toujours pas compris.

 

Gérard Mantore

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