Chinois et maladroit, Henry cumulait une double peine – triple, même, si l’on inclut sa cinquantaine douloureuse... Ça faisait beaucoup, quand même, pour un éboueur. Surtout au milieu des prolos de droite, racistes « mais pas méchants hein ». Henry en bavait sévère derrière son camion-benne et ne demandait pas mieux que de se barrer de là. Mais s’il se battait avec un courage de fou, c’était pour ses enfants, sa femme et surtout... le loyer. Henry venait de devenir propriétaire. Il était, comme dans un bouquin qui m’a marqué, au cœur du Cauchemar pavillonnaire.

 

Article paru dans le seizième numéro du NJJ (été 2017).

 

« Enculé va ! Pédéééé ! Que Marine arrive au pouvoir et vous allez tous dégager ! » Hénin-Beaumont péte la forme ce soir. C’est son petit surnom, Hénin-Beaumont*, qu’il tient de ses origines nordistes, d’après les anciens de la boite. La boite, c’est la Rimma, filiale de Veolia Propreté, en charge de la collecte des déchets de Nancy et son agglomération. J’y bosse en tant qu’intérimaire, en cet hiver 2013, pour quelques mois.

 

« Sale jaune ! T’es prêt à en chier, feeeeeignasse ! », poétise de nouveau Hénin-Beaumont dans les vestiaires à moitié vides, avant la tournée quotidienne. Un rictus complice se forme sur les badigoinces des quelques collègues qui se changent silencieusement.

Un type au visage luneux, tendance saumon, grimace une forme de rire aussi.

Moins expressif, celui-là.

Normal, en même temps : les remarques fleuries d’Hénin-Beaumont, c’est pour lui.

Henry, il s’appelle.

Un quinquagénaire trop jeune pour la retraite, et trop vieux pour supporter encore longtemps le rythme effréné des tournées, le poids des poubelles qui lui rallument sa scoliose chaque fois qu’il se plie en deux et les remarques un poil racistes, un tantinet nauséabondes des boute-en-train qui sont « pas méchants hein, c’est juste pour rire ».

Piégé dans une prison tranquille, Henry, un calvaire joyeux, en somme.

 

Dans le réfectoire, Henry est désormais au centre de l’attention de tout le reste de l’équipe du soir : « Les gars ! interpelle le chef de collecte, qui distribue les feuilles de route et les gants. Les gars, regardez. Henry, il aurait pas une chaussure plus grande que l’autre ?

— Ah, si !

— Ouais, ouais. T’as raison !

— J’y peux rien, j’ai le pied droit plus grand que le gauche », s’excuse Henry, un sourire gravé sur son visage en larme.

Tout le monde se marre.

Ses pieds dépareillés, c’est l’animation du soir.

« Non mais quel branleur, ce Chinois. Les jaunes c’est vraiment des enculés ! Tout pour se faire remarquer et rien branler », marmonne par derrière Victor, un délégué du personnel SUD – mais ne lui dites pas qu’il est raciste, il se vexerait : ben oui, il est noir, un raciste noir, syndicaliste par-dessus tout, non mais, t’as vu ça où ?

 

Gaston Lagaffe, les manches retroussées

 

Un soir, je suis parti en tournée avec Henry, tous les deux à l’arrière du camion-benne pour collecter les poubelles perchées au sommet des pentes gelées de Nancy.

Dès les premiers instants, j’ai compris que son handicap était double.

Car Henry n’a pas seulement eu le malheur de naître « Chinois » – Taïwanais, en réalité.

Il fallut qu’il soit, de surcroît, maladroit.

Mais pas maladroit, genre, je fais tomber une benne par terre de temps en temps.

Non, la maladresse incarnée, Henry.

Le Mister Bean du déchet.

Gaston Lagaffe les manches retroussées.

Chaque soir, il offre aux trottoirs le spectacle tristement poilant de ses jambes flageolantes.

Il fait rouler ses poubelles sur ma chaussure – heureusement – de sécurité.

Manque dix fois de se prendre les pieds sur la bordure du trottoir.

Esquive au dernier moment des bagnoles qui lui rasent le visage.

Se rapproche de la cabine pour parler au chauffeur, manque de pot, pile au moment où ce dernier repart, et notre pauvre Henry courant gesticulant des mains, « Attends-moi ! attends-moi ! » en plein milieu de la route, et moi sur mon marchepied qui contemple la scène sans perdre une miette de son sprint saccadé par ses chaussures dépareillées, trop écroulé de rire pour tenter de me contenir.

 

Biographie résumée sur les marchepieds

 

Comment a-t-il pu se retrouver un jour éboueur ?

Je veux dire, certes, c’est pas un métier qu’on choisit, éboueur, c’est même largement subi par la majorité de ceux qui le deviennent.

Si tu travailles mal à l’école, etc., etc.

Mais lui, c’est carrément une erreur historique qu’il soit là.

« Je suis arrivé en France à 15 ans avec mes parents, me confie-t-il sur les marchepieds, cheveux au vent, accroché à la barre du camion-benne. Mon père avait un diabète trop important et à l’époque l’une des seules solutions pour le soigner était de venir en France. Je ne connaissais pas un seul mot de français quand je suis arrivé. Le matin, j’allais à la fac de Lettres et le soir je travaillais dans des restaurants chinois. »

C’est dans l’un d’eux que, sept ans auparavant, il fait la rencontre d’Aymeric, un éboueur qui vient régulièrement manger avec sa mère. Henry en a ras-lebol à ce moment-là des restos chinois et de leurs patrons petits dictateurs. Aymeric, voyant le serveur mal dans son job, lui propose alors de le rejoindre à la Rimma, ça paye bien en plus, 1550 euros par mois, assure-t-il. Henry saute sur l’occasion, mais déchante vite car sans les avantages des anciens il ne touche que 1200 euros. Les collègues lui font la misère – surtout le matin, « le soir ça va, c’est juste des mots, le matin c’est les mots ET le comportement... » Même Aymeric, vite érigé en « ami », ose à peine s’afficher en sa compagnie…

Plus loin sur la tournée, on collecte une de ces cités pavillonnaires, vous savez, les plains-pieds tous identiques, du toit jusqu’au carré d’herbe, avec leurs rues en miroir, pareilles les unes aux autres dans ces espaces d’anonymats parallèles. Insipides. Sans bruit. Sans vie, presque, on dirait.

« C’est une maison à peu près comme ça que j’ai achetée », m’annonce Henry, tout fier.

Il venait de devenir propriétaire.

Enfin, pas vraiment propriétaire.

Accédant à la propriété, plutôt.

Nuance.

Ou – pour le dire plus trivialement encore – il venait de s’endetter pour des années dans l’espoir d’acquérir un jour « son » lopin de terre, qu’il ne possède pas réellement, en fait, puisque, et il le dit lui-même, « si demain, il m’arrive un truc, que je me blesse par exemple, je ne sais pas comment je ferai... Il va falloir la payer la maison maintenant ».

 

La tyrannie des organismes de crédit

 

Sa maison, il en était donc conscient, était un mirage amer : il pouvait y habiter sans pour autant la posséder.

La seule chose qu’il possédait vraiment, par contre, c’était ses panards pas bien assortis, qui avaient tout de même le mérite de le faire chanceler vacillant à plein pot sur les allées torses de la nuit et accessoirement de vider les bennes des usagers du Grand Nancy qu’il ne faisait pas tomber en route.

C’était ça, sa plus-value au sens marxiste du terme, son moyen de croûter selon les codes en vigueur du système D.

Avant d’être propriétaire, en somme, Henry était prolétaire.

Si, à la limite, il n’y avait que lui dans l’histoire, il pourrait se barrer, dire un merde royalement jubilant à sa boite pourrie, et toucher un chômage dûment mérité jusqu’à sa retraite – ou devenir caissier-magasinier planqué dans un Cora, grand rêve qu’il me confiait dans des murmures nocturnes bouleversants.

 

« Mais où tu veux que j’aille à mon âge, sans diplôme ? Si je pars et que je ne retrouve pas de job, je suis foutu : j’ai une femme, deux enfants, 15 et 18 ans, une maison à payer... »

Ça lui foutait une pression énorme à Henry, des angoisses pas possibles juste à l’idée d’avoir encore à tirer toutes ces années galères, en serrant les dents derrière ce foutu camion-benne.

Après le mur du fascisme ordinaire, voilà celui de la tyrannie des organismes de crédit.

Son rêve de propriété – et, par là même, d’accession au sacro-saint Bonheur standardisé des classes moyennes – se révélait n’être qu’un cauchemar pavillonnaire.

 

La réponse pavillonnaire plutôt que militaire

 

Le Cauchemar pavillonnaire, justement, c’est un bouquin de Jean-Luc Debry qui explique parfaitement ça, cette idée que « le pavillonnaire est littéralement enfermé, et dans tous les sens du terme ». Je n’ai cessé de penser à Henry en lisant les 160 pages de ce pamphlet coup de poing contre la « moyennisation généralisée » de la société, son conformisme uniforme, son individualisme Roi.

Le pavillonnaire est « à la merci des organismes de crédit » pendant plusieurs années, voire décennies d’endettement, dit Debry, tout ça pour « un patrimoine qui n’est, dans le meilleur des cas, acquis qu’au moment de la retraite » et qui aura perdu d’ici là toute sa valeur immobilière, les pavillons étant conçus non plus par des architectes mais majoritairement par des multinationales du BTP comme « des maisons jetables », « un habitat standard vendu sur plan par pans entiers ».

Le mécanisme est bien huilé, car l’angoisse du pavillonnaire, qui au moindre pet dans sa vie (chômage, accident du travail...) peut tout perdre, est effacée par l’illusion de « maîtriser "l’habiter" » :

 

Croire qu’on maîtrise l’intime en prétendant maîtriser son « chez soi » relève d’une volonté acharnée d’entretenir le mythe de l’individu maître de son ego et de son destin. Alors que par ailleurs, au travail, en politique, et dans bien d’autres domaines, la perte de contrôle s’accentue et que chacun subit des décisions mues uniquement par des logiques capitalistiques, ou des tracasseries administratives décidées à des fins électoralistes, il y a une forme de volonté acharnée d’y échapper en véhiculant le récit du pavillon, dernière parcelle où l’on existe encore, envers et contre tout.

 

Ç’a le goût de la liberté, l’apparence de la liberté, mais, en somme, il s’agit bel et bien d’une idéologie, fruit d’une domination industrielle, politique, économique, qui ne date pas d’hier. Il faut remonter à la révolution industrielle pour comprendre. Au XIXème siècle marqué par de nombreuses émeutes insurrectionnelles (dont la tristement célèbre Semaine sanglante de mai 1871) :

 

Il devenait de plus en plus évident que la seule réponse militaire ne pouvait, à long terme, suffire. D’autant que les idéaux d’inspiration marxienne et communiste libertaire ne cessaient de gagner du terrain. C’est donc assez naturellement que la question de la « pacification » du prolétariat et de l’artisanat récalcitrant passa par le modelage idéologique de la géographie urbaine.

 

Il devenait alors primordial d’« influer sur la mentalité du prolétariat (1) », et même de « lui donner le goût de la propriété, l’habitude des efforts persévérants et féconds (2) »:

 

Industriels, milieux d’affaires et chrétiens sociaux s’accordaient alors sur la nécessité de faciliter la création d’une catégorie intermédiaire entre la bourgeoisie et le prolétariat, et voyaient dans le pavillon le meilleur moyen d’y parvenir.

 

L’avantage était double pour le patronat : « favoriser une paix sociale qu’ils peinaient à instaurer à coups de lois iniques et de fusillades sanglantes » et « garantir la qualité d’une force de travail indispensable à la bonne marche de leurs affaires ».

Rien de réellement philanthropique là-dedans, donc. Ces politiques de « généralisation du logement individuel ouvrier » donnèrent naissance à l’ancêtre de la classe moyenne : l’aristocratie ouvrière. C’était l’avènement de la social-démocratie, le début des syndicats chrétiens – les échecs cuisants des syndicats révolutionnaires. Les Guerres mondiales n’allaient plus tarder, écartant un temps la question du logement.

Jusqu’à la Guerre froide marquée par le débarquement en France de l’American way of life : l’idéal de la middle class chewing-gumisée des Ricains s’impose alors, le rêve pavillonnaire devient accessible.

Il faut bien comprendre que ce rêve, donc, ce sentiment de liberté qui parcourt le nouveau propriétaire, résulte de choix politiques d’une élite, un patronat paternaliste, une bourgeoisie sous l’influence d’un catholicisme social. À travers l’architecture, l’urbanisation, c’est un mode de domination qui est pensé. Une idéologie qui est transmise. Au plus profond de l’intime.

 

Il s’agit ni plus ni moins de l’aménagement de l’espace social sur le mode du huis clos. Cette évolution marque le début d’un processus au sein duquel ce qui tient lieu d’architecture est pensé sur le mode du repli sur soi, du culte de l’ego.

 

Cette idéologie est même totale, puisqu’elle a au fil du temps supprimé les autres idéologies, au point d’être pratiquement la seule tolérée, avec une classe moyenne, énorme, à son image, plus vraiment une classe d’ailleurs, mais une énorme pâte amorphe, une glu visqueuse dans laquelle le néolibéralisme baigne tranquillement, gentiment, sa propagande pue-la-mort. C’est ainsi, par exemple, comme dit Debry, que « le carriérisme s’oppose à la solidarité ».

Ainsi que l’on vit « isolés ensemble ».

Que, surtout, se réalise « la dissolution du social dans l’individualisation des rapports de production ».

Et cela se ressent partout. Dans n’importe quelle boite, fac, club de sport, réunion militante.

Jusque dans les vestiaires de mépris et les trottoirs d’indifférence qu’affronte chaque soir Henry.

 

La culture du monde ouvrier, conclut Jean-Luc Debry, avec ses codes de camaraderie, ses solidarités et ses fragilités, ses rêves de justice et de bonheur, ses valeurs et ses combats, est désormais méprisée, voire ridiculisée. La nécessaire adaptation aux réalités économiques et aux diktats des marchés demeure, dans la langue de la déification de la valeur individuelle, l’ultime credo. Alors même qu’à l’évidence les employés en sont les premières victimes et ont peu de chance de pouvoir un jour bénéficier de la totalité des avantages promis par les propagandistes de la fin des idéologies. Le paradoxe n’est sans doute qu’apparent. Car, du fait même des conditions imposées par le marché du travail, ils n’ont au final comme compensation qu’un rêve. Il est certes bien fragile mais ô combien prégnant.

 

Franck Dépretz

 

* Les prénoms et surnoms ont été modifiés.

1 : Théorie de Frédéric Le Play (1806 – 1882), homme politique et ingénieur social.

2 : Dixit Georges Picot (1838 – 1909), directeur des affaires criminelles au ministère de la Justice.

 


À lire :

Le Cauchemar pavillonnaire

Jean-Luc Derby

Éditions L’Échappée

2012

 

Trashed

Derf Backderf

Éditions Çà et Là

2015

Les illustrations sont extraites de Trashed, cette excellente BD qui traduit on ne peut plus fidèlement ce qu'est le métier d'éboueur.

 

 

Vis ma vie d'éboueur

NJJ numéro 12

Printemps 2015

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