« Les bloqueurs sont illégitimes. » Ce refrain tourne en boucle dans la bouche des chiens de garde contre la mobilisation étudiante. Mais qu'y a-t-il de plus illégitime : des assemblées générales qui regroupent des centaines de participants ou une consultation électronique décidée arbitrairement par un président d'université qui a été élu par... vingt personnes ? Zoom sur le blocage de la fac de Lettres à Nancy.


Nancy, 6 avril. Moments de détente au lendemain d’une assemblée générale ayant reconduit le blocage qui s'inscrit dans le cadre de la mobilisation contre la sélection à l'université – la loi Vidal et son monde. Des petits groupes d'étudiants disséminés sur la pelouse et les bancs de la fac de Lettres, ici et là des discussions, des débats à deux ou en groupe, de la musique, des jeux, un peu de badminton, un soleil printanier qui s'évanouit en douceur. Bienvenue à l'université populaire du sapin de Nancy 2 ! Car il s'avère que l'épicentre de la contestation, du moins le petit coin où l'on refait le monde, c'est sous les branches chaleureuses d'un sapin, même si, en fait, c'est un cèdre – du Liban si vous voulez tout savoir – d'où le petit jeu de mot affiché sur une porte : « On ne cedr-a pas. » Oui, bon...

La veille, l'un des plus gros amphis du campus ne suffisait pas à accueillir tout le monde. L'assemblée générale a dû avoir lieu sur la pelouse, face à l'entrée principale. Résultat : 740 voix « pour » reconduire le blocage, 470 « contre ».

Postés devant l'entrée principale du campus, quatre policiers semblent plongés dans l'ennui, presque endormis sur leur moto couleur République. Tout semble paisible. Où sont les violences ? Et les saccages ? Où peut-elle bien se terrer, la « situation qui s’est aggravée » selon les mots du président de l'Université de Lorraine Pierre Mutzenhardt ?

La réalité que décrit, à longueur de mails, celui qui préside l’Université de Lorraine depuis sa création en 2012 (1) semble inquiétante. « Il est constaté, écrit-il, de plus en plus de dégradations notamment par des tags, des insultes à des personnels, des manifestations impromptues sur la voie publique pouvant conduire à des interpellations. »

« Je ne souhaite pas recourir aux forces de l'ordre, sauf... »


Dès le début du blocage, le 22 mars, jour de grève nationale dans la fonction publique, Pierre Mutzenhardt annonce que l’assemblée générale « s’est déroulée dans des conditions ne permettant pas un débat serein entre les participants ». D'emblée, sa position est claire : « Je souhaite une reprise des cours le plus tôt possible. »

Le 3 avril, lorsque le blocus des étudiants est renouvelé, il marque à nouveau son opposition, une fois, « cette modalité d’action n’est pas acceptable », deux fois, « Appelant de mes vœux une reprise des enseignements la plus rapide possible », et même trois : « sortir d’un mode d’action préjudiciable aux étudiants ».

Et de se montrer... rassurant : « Je ne souhaite pas recourir aux forces de l’ordre », précise-t-il, « sauf dans les cas où l’intégrité des biens et surtout des personnes serait menacée, ce qui n’a pas été le cas ». En espérant qu’une chaise cassée ne constitue pas une menace à « l’intégrité des biens ».

À croire que, ce 6 avril, le point de non retour est déjà atteint. « Un point critique par l’empêchement d’enseigner et surtout de tenir le calendrier des examens », écrit même Pierre Mutzenhardt, à l'ensemble des personnels et étudiants. L’écart avec l’ambiance plutôt décontractée sur le campus a de quoi donner le vertige.

 

Le pari de la majorité silencieuse


Cette aggravation imaginaire de la situation s'inscrit dans une stratégie très bien réfléchie pour Pierre Mutzenhardt qui fait le pari de la majorité silencieuse. C'est un véritable putsch qu'il fomente – derrière son écran  – en invitant « l’ensemble des étudiants concernés par le blocage » à répondre, à travers une consultation électronique, à cette question : « Avec la garantie de la mise à disposition de lieux pour le débat, approuvez-vous la reprise des cours le 11 avril à 8h permettant le maintien du calendrier universitaire (maintien du calendrier actuel des examens avec fin de la 2ème session le 30 juin) ? »

Qu'importe si l’assemblée générale, la veille, rassemblant plus de 1 000 étudiants, a redonné assurément du souffle au mouvement. Ainsi se substitue à une méthode tout ce qu'il y a de plus démocratique ce référendum 2.0 arbitrairement imposé en même pas 72 heures de temps. Et limité aux étudiants du campus Lettres et Sciences humaines de Nancy - quand les assemblées générales sont ouvertes à tout le monde.

Tout ça parce qu'un type en a décidé ainsi seul dans son bureau. Du moins donne-t-il l'apparence de prendre toutes les décisions seul, en rédigeant à la première personne ses mails – « j'ai décidé », « j'ordonne », « je suis déterminé », etc. –, sans évoquer, saufs rares exceptions, une quelconque concertation avec d'autres acteurs de l'université.

Dialogue numérique à sens unique


S'il est vraiment le président, pourquoi Pierre Mutzenhardt ne s'est-il pas rendu à l'assemblée générale, la vraie, pour faire connaître son point de vue ?

Le dialogue numérique – à sens unique – est sans doute plus rassurant. Les étudiants en lutte réagissent dans un communiqué, le 8 avril, en appelant à un « un boycott pur et simple de cette action profondément anti-démocratique ». Cela n'empêchera pas le vote d'avoir lieu : 2 456 ont voté en faveur de la reprise des cours sur 3 919 votants et 9 252 inscrits sur la liste électorale du campus.

Et Pierre Mutzenhardt de comparer la démocratie du débat avec la démocratie des clics : « La participation est nettement supérieure à celle constatée dans les précédentes assemblées générales (AG) par leurs organisateurs. »

Deux semaines plus tard, le président remet le couvert à Metz. Ce jeudi 19 avril, alors que 400 étudiants votaient en assemblée générale pour le blocage total du campus du Saulcy, un vote électronique (non anonymisé, précision importante) se déroulait au même moment. À la question « Approuvez-vous la fin des blocages », 74 % des votants ont répondu « oui ». Et des votants, il y en aurait eu 2500 (sur 8 200 étudiants concernés).

 

Bientôt plus de patrons que d'étudiants dans le conseil d'administration ?


Bien noté. Maintenant, mettons que les partisans du dialogue viennent vraiment d'obtenir une victoire écrasante. Pourquoi pas, à ce moment-là, pousser ce subit élan démocratique jusqu'au bout ?

Si les centaines d'étudiants qui se réunissent en assemblée générale sont moins légitimes que les milliers de clics de la consultation électronique, pourquoi ne pas considérer que le Conseil d'administration de l'Université de Lorraine – trente personnes qui prennent les principales décisions concernant la politique de l'établissement – est lui aussi illégitime ?

Comment se fait-il que l'unique « organe décisionnel », et donc le lieu de pouvoir par excellence, où l'on vote les budgets et où l'on répartit (et supprime) des postes, soit composé d'un tiers de « personnalités extérieures », qui, comme leur nom l'indique, n'ont rien à voir avec le monde de l'université et sont désignés (et non élus) par une poignée de directeurs de collegium et de pôle scientifique, soit seize suffrages exprimés à la dernière élection en mars 2017 (2) ?

Comment se fait-il que ces fameuses « personnalités extérieures » – au moins un « chef d'entreprise ou cadre dirigeant » et un « acteur du monde économique et social » – sont plus nombreuses (10 en tout) que les représentants étudiants (4 en tout) et les personnels Biatss (4 également) réunis ?

(Biatss : personnels des bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniques, sociaux et de santé.)

Un président élu par à peine 20 personnes


Quelle est la légitimité, par exemple, de Sabrine Calba, membre de l'Association des professionnels de la finance du Grand Nancy et cadre dirigeante de la Banque Populaire Alsace Lorraine Champagne, qui fait partie du groupe BPCE pointé du doigt par l'ONG Oxfam pour son implantation dans des paradis fiscaux et impliqué dans des affaires d'entente illégale, délit d'initié ou encore vente de produits financiers toxiques ?

Quelle est la légitimité, encore, de Victoire de Margerie, bien connue à Nancy pour co-organiser, chaque année, la grand messe patronale des World Materials Forum (3), demi-sœur de feu Christophe de Margerie, le PDG de Total décédé en 2010, qui est passée par Elf Atochem (aujourd'hui Arkema), avant de devenir cheffe d'entreprise et membre du conseil d'administration de multiples sociétés ?

Quelle est la légitimité, aussi, du vice-président étudiant, qui, comme son nom ne l'indique pas, n'est pas élu par les étudiants, mais, grosse nuance, élu par le conseil de la formation (35 membres) et le conseil de la vie universitaire (24 membres), et, plus grosse nuance encore, élu uniquement... « sur proposition du président » ?

Et enfin, tant qu'on y est, quelle est la légitimité du président de l'université qui n'est pas élu par les 3 900 enseignants-chercheurs, ni par les 3 200 personnels Biatss, encore moins par les 59 409 étudiants, mais élu uniquement par la trentaine de membres du conseil d'administration (dont la légitimité d'une partie d'entre elle est, comme on l'a vu, quelque peu douteuse) ?

Ainsi, l'homme qui est habité depuis peu par la passion du dialogue et par une quête de consensus incommensurable, l'homme qui « souhaite recueillir l’expression de l’ensemble des étudiants concernés par le blocage », Pierre Mutzenhardt, donc, a-t-il élu la première fois, en 2012, par 19 personnes, et la seconde fois, en 2017, par vingt personnes...

 

Si Pierre Mutzenhardt avait quitté son écran...


Et maintenant mettons que Pierre Mutzenhardt ait quitté son écran pour se rendre à l'assemblée générale. Mettons qu'il ait senti ces horizons qui se confrontent, ce fond de l'air politique, cette vie qui grouille comme jamais elle n'a grouillé dans la fac. Mettons qu'il ait entendu ce discours d'un étudiant noyé sous l'approbation : « Pourquoi on est pour le blocage ? Parce qu’on a peur aussi. On a peur de l’avenir qu’on nous propose. Les cours, on les fait, c’est possible. Venez, on vous attend. Le blocage, il vous attend. Le savoir, il vous attend. La lutte, elle vous attend. C’est ensemble qu’on va le faire, avec les cheminots, avec les retraités, avec les infirmières, avec le personnel… »

Mettons ensuite que Pierre Mutzenhardt ait été lui aussi, de la partie, assis sur l'herbe, au milieu du vent et des éclaircies, aux côtés des centaines d'étudiants de l'université qu'il préside. Mettons qu'il ait pu voir ces deux amphis qui font office de bureaux de vote géants, un « pour » le blocage, l'autre « contre ». Qu'il ait pu participer à ce moment terrible, ce vote humain, ce bouchon interminable devant l'amphi des « pour », qui se remplit, qui se remplit, d'abord assis sur les sièges, puis derrière les sièges, puis debout sur les escaliers, bref partout. Mettons qu'il ait pu sentir ce quelque chose d’exaltant, cette impatience bouillonnante. Et enfin l'annonce des résultats, l'apothéose tranquille, lorsqu'un étudiant atteint – tant bien que mal – le pupitre de l’amphithéâtre et clame : « 738 pour nous, et pour eux… » – faux suspens, qui retient juste un peu plus l’explosion de joie – « …quatre cent soixante… »

Alors peut-être Pierre Mutzenhardt aurait-il mêlé sa voix au cri de la foule, immense, rageur, dans cet amphi habitué aux voix feutrées des cours magistraux. « On-a-gagné, on-a-gagné ! » Peut-être aurait-il fait partie de cette assemblée mouvante, de cette déferlante qui s'est poursuivie puissante dans les rues, une centaine d’étudiants qui fêtaient la victoire et manifestaient gaiement dans Nancy, en déjouant l’encadrement de la police, en déambulant dans la gare, dans des ruelles étroites, ou sur des axes importants. En allant où bon leur semble.

Alors peut-être Pierre Mutzenhardt aurait-il trouvé l'assemblée générale plus légitime que la concentration des pouvoirs dans les mains d'un seul homme, avant de déclarer l'autogestion comme seule forme d'organisation autorisée à partir de maintenant !

La gueule de bois de la victoire


Allez. Cessons de rêver. Pierre Mutzenhardt ne s'est évidemment pas pointé en assemblée générale. Mais, pour autant, il n'a pas (encore ?) ordonné une évacuation musclée qui finit en sang, comme ce fut le cas à Tolbiac vendredi. Certes. C'est malheureusement sans compter sur les chiens de garde qui lui mettent la pression de toutes parts pour l'inciter à lâcher la meute de CRS sur les étudiants qui font bouger la fac comme jamais on avait vu auparavant et qu'on appelle pour autant « bloqueurs ». Ce qui, pour L'Est Républicain, s'apparente à de l'audace...

Le quotidien du Crédit Mutuel se moque, en effet, dans son édito du 17 avril, des « patrons d’universités frileux et prompts à se gratter la tête » qui « se livrent à un tango ridicule » et « s’accordent des délais interminables pour "évaluer la situation" ou se cachent derrière la souveraineté de leurs "conseils d’administration". Parfois, ils se font audacieux et appellent les CRS, mais là encore, c’est un pas en avant, puis deux en arrière. »

Quelques pages avant, et c'est la revendication de trois malheureux étudiants qui « exigent carrément que le président de l’université fasse appel aux CRS pour débloquer le campus de lettres », qui fait les gros titres ! Et c'est ainsi que l'avocat mandaté par le fameux trio pour engager une action en justice se retrouve à faire le buzz jusque sur le plateau d'Europe 1...

S'il en est un qui ne se gratte pas la tête en tout cas c'est bien Laurent Hénart. Interviewé par L'Opinion – le journal de la première fortune de France, Bernard Arnault – le maire de Nancy (patron du Mouvement... radical) promet de ne pas y aller par quatre chemins : « S'il (Pierre Mutzenhardt) ne parvient pas à débloquer la situation par la négociation et la discussion, il faudra recourir aux moyens d'ordre public nécessaire. »

 

Un dialogue des matraques pour débloquer la fac ?


Au lendemain de la dernière assemblée générale (environ 300 participants) jeudi dernier, qui a reconduit le blocage de la fac à l'unanimité, pas étonnant que les étudiants en lutte aient reçu un coup de fil menaçant des plus hautes sphères de l'Université. « Une secrétaire de Pierre Mutzenhardt a appelé une représentante de l'Unef pour annoncer que si on ne dégageait pas de la fac ce soir, ils nous enverraient les flics et... déposeraient des plaintes nominatives contre plusieurs d'entre nous », nous confie une étudiante. Manque de bol : si un avocat est prêt à mener une procédure contre Pierre Mutzenhardt afin de débloquer rapidement la fac, d'autres, plus nombreux, de l'ordre des avocats du barreau de Nancy, sont du côté des étudiants et ont participé à l'assemblée générale au nom de la convergence des luttes (la veille de la présentation en conseil des ministres de la loi de programmation pour la justice).

« Quand on leur a annoncé que l'université comptait porter plainte, ajoute l'étudiante, les avocats qui nous soutiennent ont rigolé. Sur quel motif ? Sur la base de quelles preuves ? Et surtout, qui serait visé par ces plaintes ? Pourquoi untel et pas tel autre ? Ça ne tient pas la route... »

Et il n'y a pas que des avocats, du côté des étudiants en lutte. Il y a aussi des cheminots, des opposants au projet d'enfouissement des déchets nucléaires à Bure, du beau monde qui converge de plus en plus : la manif contre Macron et son monde qui a eu lieu juste après l'assemblée générale, jeudi, a rassemblé plus de 2000 personnes. De quoi, peut-être, faire passer l'envie à Pierre Mutzenhardt, et les chiens de garde qui aboient derrière lui, de se montrer trop audacieux...

 

Maxime Simone et Paul Aimick

 

>> À LIRE :
« La fac était déjà bloquée, par le conseil d'administration ! », par un professeur de l'Université de Lorraine (site de l'Université du sapin de Nancy 2)
« Pourquoi nous nous opposons à la sélection à l'entrée de l'université » (manif-est.info)

 

N. B. : Toutes les photos proviennent de la page Facebook des étudiant.es nancéien.nes en lutte.

1 : La naissance officielle de ce « Grand établissement », regroupant les trois universités nancéiennes avec l'université Paul Verlaine de Metz, remonte au 1er janvier 2012. Il a fallu attendre le mois de mai 2012 pour que l'élection du président ait lieu.

2 : La Région Grand Est, Metz Métropole et la Métropole du Grand Nancy désignent chacun une personnalité extérieure également. C'est ainsi qu'ont obtenu leur ticket pour le conseil d'administration Valérie Debord (Les Républicains), Gilbert Krausener, un ancien salarié du Centre de recherche et développement ArcelorMittal de Gandrange devenu proche du maire de Metz Dominique Gros (PS), et François Werner, le maire de Villers-lès-Nancy, gendre d'André Rossinot, ancien dirigeant du Fonds de Garanties des assurances obligatoires de dommages (FGAO), qui avait placé « un gros paquet de millions dans des paradis fiscaux », selon les révélations du Canard enchainé en novembre 2014 (Werner parlait, lui, de moins d'un million d'euros).

3 : Qui, d'ailleurs, vantera le « sens de l’accueil à la fois convivial, directif, priorisé » et le « sourire qui éclaire un visage volontaire et enthousiaste » de Victoire de Margerie dans L'Est Républicain ? Philippe Rivet, le journaliste attitré aux sujets concernant le monde universitaire.

Commentaires   

+1 #1 Antoine Perrin 24-04-2018 12:50
Superbe article! Je me demandais si vous alliez vous emparer de ces événements un jour, c'est fait! Et de quelle manière!
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