Un « campus à vocation mondiale ». Un « processus irréversible et vital pour notre région ». Ou même un « outil d’excellence au service des étudiants et un levier de rénovation socio-économique pour la Lorraine » (1). La presse régionale ne tarissaient pas d'éloge sur l’Université de Lorraine au moment de sa création, en janvier 2012. Aucun article, pas une seule seconde de JT, en revanche, sur la pression et la dégradation des conditions de travail que subissaient au même moment les femmes de ménage, le personnel administratif et technique. La fierté régionale avant tout ! Tandis que nos confrères s'extasiaient face à la fusion des quatre ex-universités (Nancy UHP, Nancy 2, Nancy INPL et Metz Paul Verlaine) en un unique Grand établissement, seul notre canard (encore un peu étudiant, à l'époque) rapportait les conséquences que tout cela impliquait pour le petit personnel. Un reportage toujours d'actualité cinq ans après...

 

Article paru dans le neuvième numéro du NJJ (été 2013).

 

À Artem : « Pour ramasser derrière, y a pas de problème »

 

« Transversalité », « alliance », « réunion » entre « les arts, la technologie et l’industrie »... Le 30 novembre 2012, dans les locaux flambants neufs du campus Artem, on ne manquait pas d’expressions pour évoquer la synergie des différents acteurs participant à la création du « plus gros chantier universitaire de province ». Pour l’inauguration de la première tranche des travaux au coût total de 211,6 millions d’euros, il n’y avait que du beau monde : André Rossinot, président du Grand Nancy, Michel Dinet, alors président du Conseil général de Meurthe-et-Moselle, Anne Lauvergeon, fondatrice d'Areva (devenu Orano), présidente du conseil d'Artem, François Pélissier, président de la Chambre de commerce et d'industrie 54, ou encore Pierre Mutzenhardt, président de l'Université de Lorraine. Une méga-teuf à l’image du projet : fédérateur. Même les agents de service y étaient conviés. À leur manière... « On n’a pas été invités à l’inauguration, vous pensez bien. Par contre, pour ramasser derrière, là, y a pas de problème, on était présents. » Camille* avait dû réaliser une « prestation spéciale » avec quelques-unes de ses collègues.

« Le midi, on était venus 1 h 30 pour faire les toilettes et le hall. » Et le lendemain de l’inauguration, pour ramasser les « restes de petits-fours qu’on retrouvait à droite à gauche », leur chantier avait commencé plus tôt que d’habitude. D’habitude, il commence à 5 heures et se termine à 7 heures 30. Après, on peut voir les employés à la sortie se dépêcher de conduire leurs gamins à l’école ou rejoindre leur prochain chantier. Une situation encore inconnue au début des années 2000, quand les agents de service étaient directement embauchés par l’École des Mines de Nancy, la première école installée dans les locaux d’Artem. Aujourd’hui, elle passe par une entreprise extérieure, Onet. Peut-être cette externalisation fait-elle aussi partie de la stratégie de l’École qui « entend s’affirmer, tel que l’envisage son Directeur, comme une “école 3.0” ». Une modernité qui a le mérite d’être rentable : en 2 h 30 par jour, les femmes de ménage ont plus de travail que lorsqu’elles étaient à temps complet sur l’ancien site de l’École des Mines, d’après Camille. « Au début des années 2000, il y avait 17 femmes de ménage à temps complet, toutes employées par l’École. Aujourd’hui sur Artem, il y a 8-9 employés extérieurs qui, à une exception près, travaillent seulement 2 h 30 par jour. En tout, on est passés de 119 heures travaillées par jour à seulement 23 heures. » Heureusement, entre les anciens et les nouveaux locaux, une chose n’a pas diminué : la surface de travail. Elle a même augmenté. « Sur l’ancien site, nous avions 12 000 m², à Artem c’est 20 000... »

 

LE CHIFFRE : 855 000 EUROS
Si je vous dis que c'est la somme claquée pour un projet artistique consistant à dorer à la feuille d’or 40 plaques d’égout, vous me répondez que je me fous de votre gueule, pas vrai ? Mais si je vous dis qu'une fois dorées, ces plaques d’égout ne sont plus seulement des plaques d’égout mais des « Ronds d’or », et que leur dispositif « est pensé comme un signe visible dans l'espace et constitue un symbole fort de l'activité, de la prolifération et de la disparition », là, avouez, franchement, ça en jette ?
Ainsi deux Artistes majuscules, spécialisés dans l'« absurde » et les « œuvres labyrinthiques », ont-ils remporté l'appel à candidature du « 1 % artistique » lié au chantier Artem, géré par le Grand Nancy et financé par l'alliance des trois écoles qui la composent ainsi que par la Région lorraine (donc, si ça peut vous rassurer, chaque fois que vous foulerez ces plaques d’égout, pardon, ces Ronds d'or, pensez qu'il y a un peu de votre fric sous vos pieds).
Précisons que ce projet fait partie d'une œuvre plus vaste encore, baptisée par les Artistes « La peau des choses ou l'aspirateur et le cosmos ». Ne rigolez pas. Le Grand Nancy précise que tout ceci est « en parfaite compréhension avec la philosophie d’ARTEM ». Pas très étonnant, finalement, quand on sait que, à terme, cette école rassemblera (entre autres) les Beaux Arts et... l'ICN Business School.

 

En fac de sciences : « Y a aucun dialogue »

 

Vu la difficulté des conditions de travail des femmes de ménage embauchées par des entreprises extérieures, pouvoir « faire ses huit heures » d’un coup deviendrait presque une chance. Ainsi Francine et Muriel, 50 et 52 ans, agentes d’entretien dépendant de la fac de Sciences, bénéficient de situations privilégiées : elles commencent à 6 heures et terminent à 14 heures 15. À deux, elles doi-vent nettoyer quotidiennement un bâtiment composé d’un rez-de-jardin, d’un rez-de-chaussée et de quatre étages. Ce qui représente 5 000 m² en tout. Privilégiées, on vous dit... « Depuis que je suis ici, Muriel c’est déjà la troisième qui vient. Les autres filles ne sont pas restées. Elles n’ont pas tenu le coup.

— Et si vous dites à des titulaires de venir ici, personne ne voudra, renchérit Muriel. Elles disent qu’il y a trop de travail. »

 

Francine et Muriel n’ont pas eu leur mot à dire, leur situation d’agent contractuel étant trop précaire pour se le permettre. Leur contrat est renouvelé – ou pas – tous les six mois. Et cela fait huit ans que ça dure pour l’une, quatre ans pour l’autre. L’Université joue parfois sur ces situations instables pour en demander toujours plus à son personnel. Jusqu’à ce qu’il craque... Non-reconnaissance, précarité, stress, surcharge de travail... une accumulation qui amena à l’inévitable : les deux quinquagénaires tombèrent en dépression coup sur coup. Un mois d’arrêt maladie pour Muriel, qui explique : « Là ce n’était plus possible. C’est un mal-être de travailler dans des conditions comme ça. Mal payées, mal-être... J’ai toujours aimé faire le ménage, mais là on vient parce qu’on n’a pas le choix. » Pour sa part, Francine dit avoir alerté la médecine du travail, les syndicats ou encore la médiatrice lorsque ça n’allait pas bien. « Mais l’administration ne veut pas que ça se sache, parce que la fac de Sciences doit paraître bien à tout le monde. » Et d’ajouter : « Y a aucun dialogue ici. Aucun. » Avec elle, le terme dialogue prend un autre sens que celui de Pierre Mutzenhardt, le Président de l’Université, qui déclare à la presse : « Il faut faire dialoguer les savoirs. »

 

 

LE CHIFFRE : 27
C'est en milliers d’euros le montant de la prime dont a bénéficié Pierre Mutzenhardt, le président de l’Université de Lorraine. Il s’agit plus précisément d’une prime pour charges administratives d’un montant exact de 27 626,52 €. Elle a été accordée par le Conseil d’administration de l’Université lors de sa séance du 12 février 2012.

 

Au service des ressources humaines : on n'a « pas trop apprécié » la venue des syndicats

 

En début de saison, un souffle d’indignation soulève les Ressources humaines (RH). Le service dont la tâche consiste à gérer au sens large le personnel et les enseignants comporte le plus de cas de souffrance au travail. Tout un symbole. « Si ça continue, je vais me foutre en l’air », avait lancé une employée à bout de nerfs. Les syndicats sont avertis, le Directeur des Ressources humaines Michel Riquart aussi : « J’ai appris que vous faisiez venir les syndicats, j’ai pas trop apprécié. » La phrase nous est rapportée par Cécile*, une employée, le Directeur n’ayant pas souhaité répondre (il nous a habitué au NJJ : deuxième refus en un an). « Tout le service a été convoqué à l’une des trois réunions organisées », selon Cécile, et cela aurait suffi à Michel Riquart pour stopper le mouvement, « les syndicats n’ont rien pu faire pour nous ».

 

L’origine du malaise provient précisément de la fusion des quatre universités. Pour les employés, ce changement s’est traduit de multiples façons. Un afflux de travail, d’abord. « Avant la fusion, on était cinq RH pour mon service. Aujourd’hui, on n’est plus que trois. Trois personnes sont parties au moment du passage à l’UL, une seule a été remplacée. » Cécile dit avoir eu un campus à gérer en plus de ce qu’elle avait jusqu’alors. Dans la pile bien compacte de documents qu’elle nous montre, cela représente 90 dossiers en plus des 118 dossiers qu’elle avait jusqu’alors. L’organisation s’est quant à elle complexifiée, pour ne pas dire kafkaisée depuis le rassemblement des RH des anciennes universités nancéiennes au 30, rue Lionnois, là où se trouvait l’ancienne présidence de Nancy 1. « On se retrouve avec je ne sais combien de chefs, ajoute Cécile, c’est à n’y rien comprendre. » Les plus hauts gradés sont installés au Cours Léopold, à 2 kilomètres de leurs subalternes. Finalement, il n’y a qu’au niveau de l’ambiance que rien n’a changé depuis la fusion. Les personnels des RH travaillent en fonction de leur université d’appartenance. « On s’appelle les “ex-Nancy 2”, à côté c’est les “ex-Nancy 1”, puis les “ex-INPL”. » Pas très drôle comme atmosphère de travail. Heureusement, Michel Riquart a toujours la bonne blague. « Personne ne s’est encore jeté par la fenêtre ? » aurait-il demandé, inquiet pour ses employés en situation de grande souffrance au travail. Un humour décapant.

 

Franck Dépretz

 

1 : Citations extraites de La Semaine (11/10/2010) et Républicain Lorrain (27/09/2011).

*Prénom modifié.

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