« Des années qu'on a pas vu ça : l'occupation d'une salle de cours, jour et nuit, comme réponse à la suppression d'une licence », écrivait-on il y a quatre ans déjà. Si la licence CultureCom a bien été supprimée, la salle de la révolte est toujours occupée ! Toute la fac d'ailleurs est occupée ! À Nancy, la mobilisation contre la sélection à l'université – la loi Vidal et son monde – est exceptionnelle : plus de mille étudiants à la dernière AG ! Dont la (grande) majorité a voté « pour » la poursuite du blocage de la faculté de Lettres. On profite de cette période d'ébullition – qui ne fait que commencer, mai ne fait qu'arriver... – pour publier en ligne cette petite histoire de l'occupation de la salle de la révolte. Pas tant pour la nostalgie – mais plus pour avoir bien en tête que la contestation étudiante peut s'étendre et s'installer dans la durée avec pas grand chose. Alors avec mille personnes...

 

Article paru dans le onzième numéro du Nouveau Jour J (automne 2014)

 

« Cultivons la révolte. » Le message a le mérite d'être clair, écrit sur la façade vitrée d'une salle de cours située au rez-de-chaussé du campus Lettres et Sciences Humaines de Nancy. Une salle comme les autres, avec un nom qu'on ne retiendrait pas comme les autres, A028, si elle n'avait pas été le socle physique, fin 2013, de la contestation étudiante qui suivit la suppression d'une licence.

À sa droite, un escalier très emprunté. À sa gauche, un des plus gros amphis de la fac. Difficile de passer à côté de « LA salle », comme on l'appelle tous, qu'on l'occupe ou qu'on s'en méfie. Des messages colorés, tagués sur des pancartes, côtoient de temps à autre des étalages de fruits et légumes, des tables où s'empilent des livres et des journaux, ainsi que des canapés. Ces derniers ont du succès, et rares sont les moments où l'on y trouve pas des étudiants en train de bavarder, un café à la main.

« L’idée, c'est de faire un point d'information. Tout le monde peut venir boire un coup, parler avec d’autres étudiants, déclare un des permanents, Alan, qui rentre en troisième année de sociologie. On essaie de promouvoir le vivre ensemble entre les étudiants et aussi d’informer sur l'université, les transformations qu'elle a subie. » Plusieurs tracts scotchés sur la vitre ont pour sujet la loi LRU, ou bien la loi Fioraso (1).

Deux lois aux ambitions anoblies par des expressions creuses, « rendre l'université attractive », « sortir de la paralysie de la gouvernance actuelle », « rendre la recherche universitaire visible à l'échelle internationale », qui masquent des conséquences, réelles, concrètes, subies, par les salariés de la récente Université de Lorraine – les enseignants-chercheurs bien sûr, mais aussi les petites mains, secrétaires administratifs, femmes de ménage, etc.

 

Faire toujours plus gros en écrasant les « petits »

 

« Précarisation », « gel des postes », « privatisation », « fusion »... voilà plutôt les sentences qui résonnent dans la plupart des services. Les étudiants aussi ont pris de plein fouet la politique managériale de la nouvelle institution. Depuis janvier 2013 et le regroupement des trois universités nancéiennes avec l‘université de Metz en une seule entité, l'offre d'enseignements tend à se réduire drastiquement et à s’homogénéiser, et tout ça pour l'efficacité, pour des bonnes places aux classements internationaux, pour « créer un établissement de grande lisibilité internationale ».

Ainsi, la licence Culture et communication, dite « CultureCom », devait d'abord accoucher de deux licences : « Études culturelles » (ayant un autre intitulé à ce moment) et « InfoCom ». Une sorte de spécialisation des deux pôles de l'ancienne licence. Mais peu après la rentrée 2012, certains enseignants divulguèrent une information tenue à l'écart des étudiants : Études Culturelles n'ouvrira pas. Une décision influencée par l'appréciation défavorable (C, la pire note) de l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement. Le problème des « débouchés », bien sûr, est mis en avant. Les compétences contre les connaissances en quelque sorte. Nombre d'inscrits en CultureCom cette année là (dont la moitié au moins souhaitaient poursuivre dans cette licence en danger), se mobilisèrent, à coup de tracts, de manifs bruyantes dans les couloirs et dans la rue. Au final la licence est réexaminée et obtient son ouverture. À peine la première année d’Études Culturelles entamée, tombe un nouveau couperet : assez plaisanté cette fois, si la rentrée suivante doit voir figurer le nom de cette licence dans l'offre de formation, ce sera au mieux en tant que parcours d'un autre cursus, en Lettres Modernes par exemple. De nouveau, les étudiants font entendre leur voix et manifestent contre un adversaire bien déterminé. L’exaspération évidente en galvanisera certains, tandis que d'autres lâcheront prise. Résignés.

 

De la culture entrepreneuriale, oui ! Mais pas trop de culture quand même...

 

« La deuxième fois, je me suis dis "putain, pas encore !", se souvient Léa-Océane engagée dès la première menace. Mais en même temps, on s'est pas battu un an, on s'est pas arraché les tripes, pour maintenant capituler. C'était hors de question. » Ce sentiment est partagé par le comité d'étudiants, qui décide après une AG, spontanément, d'occuper une salle. A028 est investie alors qu'un cours y est donné. De novembre 2013 aux vacances d'hiver, l'occupation est intense, permanente, même la nuit. Finalement, la deuxième menace ne sera pas mise à exécution : Études Culturelles reste une licence à part.

Des enseignants-chercheurs attribuent cette décision à la mobilisation étudiante. C'est le cas de Paul Dirkx. Ce maître de conférence en sociologie de la littérature et de la presse évoque les transformations radicales à l'origine de ce bouleversement : « Cette salle A028, elle est très révélatrice de ce qui s'est passé dans ce petit mouvement social autour d’Études Culturelles. Mais en plus, ce qui s'est passé autour de cette licence est très emblématique de la dégradation de l’université française. En disant qu'on allait accroître l'autonomie on a évidemment contribué à l'affaiblir très fortement. Elle n'est pas tout à fait cassée, mais ne tient plus qu’à quelques fils... Désormais, l'Université de Lorraine est gérée comme une entreprise. Avec une énorme souffrance des petits personnels. Le sentiment d'insécurité sociale est galopant. »

« Je crois qu'il faut arrêter de flipper avec ça, relativise un autre enseignant, à quelques mètres de la salle occupée. Je n'ai jamais eu peur du privé, jamais. Ça peut être des espaces de liberté. J'ai travaillé dans des journaux privés, et les gens étaient même sous-employés. C'est ça qui les rendait malheureux. Il n'y avait pas d’objectif. » Il poursuit, d'un ton rassurant : « Les entreprises, c'est pas le diable ou des gens qui veulent asservir tout le monde. C'est un principe de management particulier. Le respect d'un certain nombre de règles sociales. » La ligne politique du gouvernement risquerait-elle de l'effrayer ? En février dernier, invitée au Salon des Entrepreneurs, la ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche d'alors, Geneviève Fioraso, résumait ainsi ses ambitions : « Il faut enseigner la culture de l'entrepreneuriat dès la maternelle. »

La salle de la révolte en vidéo !

 


A-t-on une seule fois entendu que « dans ces bureaux, c'est des néolibéraux » ?

 

Des propos mesurés, mais un intérêt sincère, pour Joseph Romano, prof de sociologie à la fac : « C'est bien, dit-il. Heureux de savoir que des étudiants prennent des initiatives hors cadre. » Seulement, côté étudiant, il n'est pas rare d'entendre que, « de toute façon, dans cette salle c'est des anarchistes ! » L'inverse, évidemment, semble moins aller de soi : a-ton seulement une fois entendu que, « de toute façon, dans ces bureaux c'est des néolibéraux ! » ? Je me risque à imputer cette désertion des idées contestataires – révolutionnaires serait un gros mot, du coup – comme la conséquence de nos années de discours enchantés, dépolitisés, dénués de conflits sociaux, entendus depuis l'enfance, à la télé, dans les pubs, des manuels d'Histoiré aux plaquettes des licences universitaires. D'où, peut-être, ce malaise souvent partagé : « Tu vois, la salle, tu t'y sens pas à l'aise. » Un autre étudiant en sociologie, lui, parle de « barrière symbolique qui s'est créée » entre ses occupants et la masse d'étudiants du campus.

Occupant des lieux dès les premières heures, Will s'excuserait presque pour les éventuels éléments de décor ou le mobilier trop connotés « à gauche» : « On a quasiment rien mis sur la vitrine qui soit d'un parti ou d'un syndicat. Peut-être deux trois autocollants. On a écrit "Ouvert", "Chaque étudiant est le bienvenu", on met des canaps en dehors, le café est gratuit, on a fait jouer un groupe à l’intérieur en disant que tout le monde pouvait venir, on a fait une bouffe à l’extérieur en faisant de même. Et même là, les gens voient encore une barrière. Là tu te dis, qu'est-ce que tu peux faire, quoi ? »

Plusieurs militants anarchistes, disons-le, ont bien appuyé le comité d'étudiants. Dont Alan et Will, par exemple. Sans eux, d'ailleurs, le mouvement n'aurait certainement pas pris la même tournure. Car si pour certains, ils inspirent de la méfiance et au mieux quelques interrogations sourdes quant à leur passion pour le noir et l'originalité de leur look, pour d'autres, ils ont joué le rôle de mise en perspective entre les problématiques propres à leur fac, à leur licence et les décisions nationales (comme la LRU), voire internationales (comme le processus de Bologne (2)).

Léa-Océane a ainsi trouvé dans le discours des libertaires ou encore des militants de l'Unef quelques fondements de sa conscience politique : « Les militants ont apporté un discours plus général. J’étais centré sur ce qui se passait en Études Culturelles, et jamais j'aurais pu tenir un discours sur la marchandisation de l'université. Eux pouvaient partir de notre exemple pour aller plus loin. » Elle plaide pour un appui militant sans récupération de ce type dans les luttes étudiantes. Alan partage ce point de vue, mais y voit une limite : « Je pense que ça apporte une certaine expérience. Une expérience de pratique militante, que tout le monde n'a pas. Après, le danger, c’est que certains s'érigent en leader. »

 

Le printemps de la salle

 

Au retour du printemps, la porte de la salle était tout le temps ouverte, du matin au soir. Certains y mangeaient, d'autres révisaient, écouteurs enfouis dans les oreilles parfois, période déjà incomparable cependant aux toutes premières semaines de lutte, quand les étudiants, de CultureCom et de sept autres licences menacées, l'occupaient plus furieusement encore, y passant même leur nuit, organisation bien huilée, relais calibrés pour protestation permanente.

À l'image de Léa-Océane, certains étudiants redoutaient un gaspillage des énergies au détriment d'une amplification du mouvement : « Je pense qu’on y a perdu beaucoup de force. Le noyau d’étudiants s'est perdu ici. » Le prof Joseph Romano décelait quant à lui un fait nouveau dans les pratiques d'occupations de lieux, qu'il compare à ses propres expériences dans des collectifs étudiants : « D'une certaine manière, c'est un type d'action dans la continuité des expressions étudiantes que j'ai pu observer ici. Lors des mouvements contre le CPE, la LRU, il y a eu des occupations, des blocages. Mais sur les dix dernières années, il est apparu clairement que les étudiants, lorsqu'ils s’engageaient dans des actions, il leur fallait un lieu, qui allait jusqu'à un lieu de vie, où ils pouvaient dormir, préparer des repas, des tracts... L’occupation devenait très vite un enjeu d'assise politique pour continuer l'action. Et ça, si on regarde mai 68, des événements antérieurs, le rapport à l'occupation, c’est pas nouveau. La nouveauté, je pense, c'est la continuité même de l'occupation. Au-delà d’une grève, d’une action revendicative. »

Alan se rappelle des premiers temps et de l'objectif fixé dès le début : « Recréer un lieu politique où les gens peuvent venir, parler librement, débattre, confronter leur point de vue ». Débattre, d'accord, mais encore fallait-il la participation des usagers de l'Université de tous les horizons, en vue d'une mobilisation massive – et non pas cantonnée aux habitués des luttes. « Que ce soit pour les mobilisations contre la loi Fioraso ou pour sauver Études Culturelles, ajoute-t-il, on s'est rendu compte que les étudiants n’étaient pas sensibles à tout ça. Pour la salle, c'est pareil. On avait beaucoup de mal à faire entrer les gens. Alors on s'est dit qu'il fallait faire des projections, des événements culturels. »

C'est ainsi qu'on s'est retrouvés, un soir, à regarder entre étudiants et professeurs, comme aux bonnes heures, le documentaire de critique des médias Les Nouveaux Chiens de garde. Autant dire qu'il fallut l'arrivée de l'appariteur pour mettre un terme aux deux longues heures de débat qui ont suivi.

Un autre soir tiens, c'était la Chorale des Sans Nom qui venait répéter. Retentirent alors, dans notre salle, des chants révolutionnaires et des rythmes qui incitent à la fête et à l'indignation, Una mattina mi son alzato, O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao, ce qui eut le don de nous stopper dans nos activités pour nous rassembler autour de la troupe.

 

Pousser vers la sortie... à la rentrée

 

De ces premiers temps, pas si lointains pourtant, j'en retiens cette ambiance, cette chaleur, souvenirs indissociables de sensations nouvelles et d'une odeur surtout. L'odeur de tout un panel de nourriture d'abord, du pain, de la charcuterie, des crudités, des pots de confiture, plein de boissons, disposés sur des tables le long de la vitre. Puis de l'odeur des canapés usés, généreusement troués, et qui manquent d'engloutir les fesses posées dessus. Le tout forme un mélange particulier, que j'associe à chaque moment vécu dans cette salle, mes heures passées à prétexter une partie d'échecs pour refaire le monde avec un étudiant que je n'aurais certainement pas connu en d'autres circonstances.

Il y avait le froid aussi, le froid comme meilleur allié de la convergence. Peut-être vingt ou trente personnes se massaient-elles bien au chaud bien blottis dans la salle lorsque l'hiver mordait les oreilles. Ça en faisait du bruit ! Pendant que la bibliothèque du campus oblige à un silence religieux.

Il y avait le tableau enfin, le fameux tableau noir, tout saturé de craie. Avec des inscriptions jusque dans les recoins. Avec des grilles aux lignes chancelantes pour les dates des réunions, les idées d’événements à organiser ou encore les tâches à effectuer : nettoyage de la salle, bouffe à apporter, tracts à imprimer... Avant les vacances, on retrouvait plutôt des inscriptions sans cohérence, des bribes de mots, des traces de gommages brouillons à la main. Ne restent plus qu'une façade, des slogans : « La véritable maison de l'étudiant », par exemple, comme pour y croire encore. Car il faut y croire, sinon l'Université risque de récupérer la salle pour faire de cette histoire une anomalie vite rangée, une exception qui aura confirmé un temps la règle néolibérale.

Un ultimatum a été posé : la salle aurait besoin de revenir à son institution pour veiller à respecter des normes de sécurité cruciales. Il faut partir en somme, quitter les lieux avant que des moyens, disons, plus coercitifs, moins cordiaux, ne soient employés pour dégager gentiment les occupants. Des étudiants devraient s’entretenir bientôt avec des responsables administratifs. Ils n'entendent pas céder si facilement, et l'année scolaire qui vient réservera sans doute son panel de révoltes et de désobéissances estudiantines.

 

Maxime Simone

 

DERNIÈRES NOUVELLES : Près de quatre ans après cet article, même si elle a changé de lieu, voire de nom, la salle de la révolte est toujours là, toujours occupée ! Plus exactement, elle a été réoccupée deux bons mois avant l'occupation de la fac complète. Tout un symbôle.

1 : En 2007, la loi LRU a accordé aux universités une maîtrise totale de leur budget sur le modèle de l'entreprise. Si Nicolas Sarkozy s'en félicite en faisant son bilan, en 2012, il craint toujours que resurgisse une « peur des chefs d’entreprise » rendant néfaste cette nécessaire « modernisation ». En 2013, la loi Fioraso enracine un peu plus le rapprochement études/emploi via la nécessité pour chaque étudiant de développer un « projet personnel et professionnel » en vue de s’adapter aux demandes du marché du travail.

2 : Officiellement vu comme l'« harmonisation des diplômes » européens, il a résulté de ce processus amorcé en 1999 le système de crédits ECTS capitalisables et le nouveau cycle d'études « Licence Master Doctorat » français afin « d’améliorer la compétitivité du système d'enseignement supérieur européen à l’échelon mondial ».

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