Radio Caraïb Nancy fête ses trente ans. Ça en fait des générations d'animateurs, de bénévoles, de petites mains, de nouveaux, d'anciens, qui se sont succédé dans les studios de la radio associative de la cité du Haut-du-Lièvre. Autant de notes qui ont résonné et qui résonnent encore chaque jour sur le 90.7 FM. Si la radio était une énorme partition, Arielle Christoflau est assurément, depuis 2002, l'arpège de RCN. Portrait.

 

Casquette noire sur cheveux oranges cuivrés, couleur du moment, Arielle m’accueille dans les studios de Radio Caraïb Nancy (RCN). Retraitée de l’association depuis juillet 2016, elle ne peut se résoudre au silence et continue d’œuvrer au sein de cette station dont elle fut responsable d’antenne pendant 13 ans.

Amoureuse de la radio associative, libre et sans publicité, cette « vraie teigne », comme elle se définit elle-même, fait ses classes de 1978 à 1982 au cœur du mouvement pirate. Si le printemps des radios ensoleille l’année 1977, il faut attendre juillet 1978 pour qu'éclot à Nancy Radio Mirabelle. Avec Alain Jeunet, son principal animateur et compagnon d’Arielle, la station nancéienne diffuse aléatoirement jusqu’à la fin 1979. Les rares enregistrements sont aujourd’hui introuvables, la plupart des courtes émissions étant réalisées en direct, quasiment improvisées.

« Alain Jeunet était un véritable anar, se souvient Arielle. Un homme exécrable en tant que mari, mais fabuleux en tant que militant et homme de radio. » Il est de ces lanceurs d’alerte qui piquent et dérangent les politiciens locaux comme lorsqu’il se porte candidat aux élections législatives de 1978. Prudente, Arielle préfère rester en retrait. Le couple a deux enfants et les arrestations aux motifs parfois douteux ne sont pas improbables en ces temps-là...

 

L'émetteur dans le landau du bébé

 

Début 1981, après la fin de l’expérience Radio Mirabelle fin 1979, ils créent une nouvelle radio pirate, à Metz, où ils viennent d’emménager - la « Première radio libre de l'Est en stéréo ! » : Radio Graoully, du nom d’un dragon qui aurait habité la ville avant de la dévaster !

Arielle attrape le virus de la radio, pile au moment où les « pirates » risquent un mois d'emprisonnement et entre 10 000 et 100 000 francs d'amende (loi n° 78-787 du 28 juillet 1978). Monopole de la radiodiffusion oblige... Il faut donc user de subterfuges pour tromper les policiers qui cherchent l’émetteur de Radio Graoully partout. Partout sauf... dans le landau du bébé. C'est là qu'Arielle le cache, entre les couches culottes et le biberon de sa fille d'un an ! Les policiers repartent bredouilles, sans songer à contrôler cette paisible mère de famille en promenade.

À partir de 1982, la légalisation des ondes et l’obtention d’un local, au fond d’une impasse, rue Nexirue à Metz, donnent de l’élan à l’équipe de Radio Graoully. Un émetteur de 100 watts permet une plus large diffusion qu’avec le matériel amateur utilisé jusqu’alors. Les galères financières sont compensées par une dynamique humaine et associative exceptionnelle : la radio compte une centaine de bénévoles actifs, des soirées dansantes sont organisées tous les samedis soirs pour générer des fonds, un réseau d’échanges d’émissions est même mis en place jusqu'à Marseille avec Radio Galère ou avec des équipes sur Lyon, Paris et la Bretagne...

 

« Ça baisait jusque dans les studios ! »

 

« À partir de là, raconte Arielle, on ne nous embêta plus, nous avions un local, un émetteur, plein de bénévoles, un journaliste qui présentait les informations tous les matins et tous les soirs, etc. Nous avions le vent en poupe !

J’animais une des premières émissions homosexuelles, "Sens dessus-dessous", en direct de minuit à 2 ou 3 heures du matin. Je travaillais avec des prostituées. Nous abordions toutes les thématiques autour de la sexualité. Des auditeurs nous téléphonaient, disaient où ils se trouvaient. Ils cherchaient un plan cul, et ça marchait ! Maintenant, on nous ferait fermer la radio. Ça baisait jusque dans les studios ! Nous devions fermer les stores et nous barricader. Les fachos encerclaient le local, on recevait des bouteilles sur les murs. Nous étions obligés d’appeler les flics pour sortir !

Puis tu reviens à la réalité. On te donne une fréquence, tu as le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) au cul ! »

 

L’aventure Radio Graoully se termine en 1982. Arielle et Alain divorcent peu de temps avant, la zizanie s’installe au sein de l’équipe. Untel prenant parti pour l’un, untel pour l’autre. « On se faisait la gueule à la radio. Je suis partie, Alain a rejoint Radio France Outremer (RFO), Radio Graoully s’est arrêtée », témoigne Arielle qui n’en pas pour autant baissé les bras et quitter le monde hertzien.

 

20 ans d'Émission censurée

 

Avant la période pirate, Arielle était monteuse offset dans une imprimerie, mais, après 1982, c’est pour des radios privées qu’elle va travailler : Rock’in chair, une station montée par un fils de riche qui voulait s’amuser, puis Radio Sourire, avant, en 1991, de signer avec Radio France. C’est au sein de la station publique qu’Arielle apprend à travailler ses émissions à la seconde prêt. Elle anime une rubrique littéraire mais la rebelle s’ennuie rapidement.

« Je suis partie au bout de trois ans. La direction m’a menacée d’être tricarde dans le métier ! Par la suite j’ai travaillé où je pouvais jusqu’à l’annonce de RCN, en 2002, qui cherchait une responsable d’antenne. La directrice de l’époque était très bonne pour les dossiers de financements. Ce fut l’opportunité que j’attendais ! »

Aujourd’hui, elle est une des plus anciennes, en pratique et en âge. Un peu amer cependant envers la nouvelle génération, « des jeunes-vieux motivés par l’esprit radio mais qui n’ont aucun message, ils font du divertissement », regrette-t-elle.

Le plus coriace restant certainement David Vincent, musicien et ancien membre du groupe Les Amis d’ta femme, qui poursuit le rock en solo ou avec ses Mutants. Il anime depuis plus de 20 ans L’Émission censurée au cours de laquelle il aborde des sujets sociaux, environnementaux, sur fond libertaire, et les illustre par des intermèdes musicaux de groupes engagés et révoltés.

Le moins que l'on puisse dire est que l'équipe d'animation actuelle est hétéroclite :

« Nous avons des gens de droite, des communistes, des anarchistes et même un mec du FN qui s’est reconverti ! Il y a énormément de militants avec nous. C’est la seule radio où ils peuvent s’exprimer. Ceux qui viennent poser leur candidature savent très bien que c’est un nid de rebelles, moi la première !

Nous sommes de plus très bien entourés dans le quartier. La radio est née ici, dans le quartier, avec les grands frères. Nous n’avons jamais aucun problème avec les jeunes. Nous avons un réel ancrage local. »

 

Petits compromis pour grande diversité

 

Ceci dit, selon les années, provoque-t-elle, « il faut savoir être un peu pute ». Pour toucher des subventions, l’accent est alors mis sur les tendances du moment : la discrimination, les handicapés, les jeunes, etc.

Mais cela est nécessaire pour continuer à faire vivre RCN, animer le quartier et rendre accessible ce média aux habitants et associations qui participent depuis le début à cette aventure. Assurément, c’est leur radio, leur moyen d’expression qu’il faut défendre et conserver à tout prix. Et puis, avec le mix social que représentent les différents animateurs, c’est un lien d’ouverture vers le monde et les autres cultures.

« La radio est très bien écoutée. Les gens cherchent un autre langage, une autre information, une autre musique. Nous avons su nous imposer avec des émissions très alternatives. »

Pour poursuivre l'aventure, la mise en place de partenariats s'est révélée inévitable. Avec des associations, des centres sociaux mais aussi avec... la Chambre d’agriculture de Meurthe et Moselle. Mais attention : pas question de faire de la pub ou de pactiser avec des industriels. Il s’agit plutôt d’animer, contre participation financière, une émission d’une demi-heure par mois en présence de producteurs agricoles locaux. Les sujets sont définis à l’avance et Arielle anime les débats, pour apporter, si nécessaire, une voix contradictoire et brasser les idées et les positions de chacun quant à l’agriculture aujourd’hui.

 

Faire du commercial ? Plutôt crever !

 

Après 13 ans de salariat à RCN, Arielle continue de tout donner en bénévole.

« La nuit je me réveille, je pense à la radio. Je ne sais pas être autrement, c’est en mouvement tout le temps ! »

En 2009, Arielle traverse cependant une mauvaise passe. Le président tente de faire du 90.7 FM une radio commerciale, les problèmes financiers s'accumulent.

« On a failli tout arrêter. Ce fut un vrai branle-bas de combat pour appeler les auditeurs et les politiques à nous soutenir. Nous nous sommes battus pendant huit mois, le CSA voulait nous reprendre la fréquence ! À la fin de l’année, il a cédé. C’est très rare que cet organisme revienne sur ses décisions. Mais de mon côté je n’aurais rien lâché. J’étais décidé à entamer une grève de la faim ! Par conviction et par passion. »

Mais Arielle a tant donné que son organisme a brûlé ses dernières cartouches. C’est le burn-out ! « Le jour où j’ai su que la fréquence nous était ré-attribuée, j’ai tout lâché ! » Sauf la radio, donc. Aujourd’hui, elle passe le relais à la nouvelle directrice d'antenne, Pauline Creusat, tout en continuant d’animer les ondes de sa gouaille révolutionnaire. Elle admet cependant que « même si nous sommes libres, il faut se restreindre, sinon on a des emmerdes ! »

 

Être un haut-parleur pour le Haut-du-Lièvre

 

Si son franc parler peut en gêner quelques-uns, elle se garde bien des noms d'oiseaux qui peuvent siffler à ses oreilles.

« En tant que responsable d’antenne, on s’occupe de tout. Sans compter qu’avec la promiscuité inhérente à notre local actuel, il faut très bien s’entendre ! »

Arielle reste honnête et sérieuse dans son travail et demande la même chose à chacun des animateurs :

« Un bénévole doit connaître son sujet à fond et préparer ses émissions, par respect pour l’auditeur. »

Depuis bientôt 40 ans, Arielle est une militante sociale que rien ni personne ne pourra contraindre au silence. Issue du milieu républicain et ouvrier, elle continue d’apprendre, sur l’autre, sur elle-même. Elle partage sa passion avec qui veut s’investir et reste à l’écoute, ouverte au monde et à ce quartier qu’elle connaît comme sa poche, où elle est connue comme la louve blanche ! Et si la radio s'apprête à déménager, le 1er juillet 2018, dans un local plus grand, ce n'est pas pour aller bien loin : RCN reste dans la cité qui l'a vu naître, le Haut-du-Lièvre, et continuera de donner la parole à ses habitants, depuis la rue Laurent Bonnevay. Seules quelques longueurs d’ondes la séparera de l’adresse actuelle, en somme, pour ne rien perdre des liens privilégiés qu’elle a construit avec la population.

L’esprit rebelle qui anime RCN n'est pas prêt de partir. Tout comme Arielle, qui poursuit l'aventure en temps que bénévole. À temps plein, bien sûr...

« Il y a tellement de choses à faire, à découvrir. Si j’arrêtais, je serais trop mal dans ma peau, je dépérirais. Je suis une droguée de la radio ! »

 

Jocelyn Peyret

 

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Commentaires   

0 #1 JOLY Bruno 16-03-2018 09:13
Très bel article sur une belle personne consistante qui donne envie d'écouter cette radio ! 8)
Amicalement
Bj
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