« Les associations en charge de l'hébergement social sont gérées comme des entreprises privées, sans le moindre accompagnement éducatif, humain. » Une ex-salariée d'un Centre d'accueil pour demandeurs d'asile témoigne. Récit de l'intérieur d'une gestion où « l'aspect matériel et la logique rentable priment sur l'accompagnement humain ».

Au cœur du démantèlement du bidonville de Metz (partie 4)

« Partout on entend que l'accueil des réfugiés coûte trop cher, mais si l'État prenait lui-même en charge les structures d'hébergement et d'accompagnement sans passer par autant d'"intermédiaires", les coûts seraient divisés par deux ! Les conditions de vie seraient enfin dignes ! Tout le monde  serait gagnant ! »


Cette fois, ce n'est pas une bénévole qui parle. Mais une travailleuse sociale. Une éducatrice spécialisée, plus exactement. Appelons-la Amélie. Amélie a travaillé plusieurs mois au sein d'un Centre d'accueil pour demandeurs d'asile (Cada), situé au sein d'un foyer géré par l'association pour l'Accompagnement, le Mieux-être et le Logement des Isolés (Amli), filiale du bailleur social Batigère. Il s'agit plus exactement du Cada de l'avenue Blida, qui se trouve juste à côté du bidonville tout juste démantelé. En charge d'environ 45 personnes (sur 120 occupants), Amélie faisait partie des trois travailleurs sociaux de l'établissement, auquel il faut ajouter une responsable et deux monitrices éducatrices. Actuellement au chômage, elle a choisi de dénoncer un fonctionnement où « l'aspect matériel et la logique rentable priment sur l'accompagnement humain ».


Surmenage


« Je n'avais pas l'intention de témoigner jusqu'à ce que ma direction m'accuse de... vouloir parler à la presse justement, au sujet de la maltraitance dont a été victime une famille du Cada (voir ci-dessous), ce qui constitue, pour eux, un "défaut de loyauté".


Fin novembre, je suis convoquée à un entretien disciplinaire, qui sera suivi d'une mise à pied conservatoire de trois jours (qui ne me seront jamais payés). Mon défaut de loyauté est assorti d'un second reproche : j'aurais été agressive et insultante vis-à-vis d'une collègue.


En réalité, un jour où je faisais de l'accompagnement social, en entretien avec un jeune afghan, ma collègue trouve que c'est le moment idéal pour faire le ménage ! Dans mon bureau ! Elle n'est pourtant pas femme de ménage : elle est travailleuse sociale, comme moi. Comme les occupants ont besoin de se livrer dans ces moments, je lui demande de bien vouloir quitter mon bureau. Une fois. Puis deux. Elle revient et là, c'est vrai, je m'emporte et lui demande de partir pour de bon, cette fois. C'est tout. Il n'y a eu aucune insulte. Les insultes, c'est de l'invention, pour me décrédibiliser. Mais cet épisode en dit long sur le fonctionnement : on en est arrivés à prendre plus soin des bâtiments que des êtres humains ! »


Sous-traitant d'État


« Au fond, la seule chose que l'on m'a vraiment reprochée c'est de ne pas être en accord avec la politique d'Amli. Qui consiste à voir, à travers les demandeurs d'asile, un moyen de faire du fric. On me reproche ma façon de faire, de prendre du temps avec les occupants, de leur proposer des activités pour les occuper, etc. Un mois et demi à peine après mon arrivée, je signalais le cas d'une femme battue. Cela faisait près de huit mois qu'elle subissait des violences conjugales et que le Cada ne faisait rien. Le Cada s'obstine sur l'aspect matériel, mais pas sur ça !


Les associations en charge de l'hébergement social sont gérées comme des entreprises privées, sans le moindre accompagnement éducatif, humain. Amli par exemple est une association de droit local alsacien-mosellan. Contrairement aux associations de loi 1901, elle n'est pas restreinte par l'interdiction d'avoir un but lucratif.


Au siège d'Amli, une employée n'a pas caché sa joie quand elle m'a avoué, je cite, que "depuis la création du camp Blida, les millions sont tombés !" Elle a clairement reconnu que la création du Cada Blida, ainsi que les quatre HUDA, hébergements d'urgence pour les demandeurs d'asile, ont été un moyen pour Amli de se faire de l'argent. Chacun de ces bâtiments est sous-loué à Amli ou encore à la SNCF.


C'est de l'argent jeté par les fenêtres, car tout ce qui est dépensé en "intermédiaires" (loyer, sociétés extérieures...) pourrait servir à financer un vrai système de relogement des réfugiés, sur lequel l'État aurait la main. C'est sûr, cela demanderait de l'énergie et du courage de recruter ses propres fonctionnaires. L'État préfère sous-traiter, ne pas s'embêter. Amli était conscient qu'un marché était à prendre. Et les pouvoirs publics, dépassés par la situation avec l'accroissement du camp Blida, n'avaient pas d'autres choix : Amli tombait on ne peut mieux. »


35 euros par tête et par jour...


« Amli et Batigère ont tout intérêt à ce que leurs structures d'hébergements affichent constamment complet. Dès qu'une famille ou une personne qui demande l'asile est déboutée, il faut qu'elle soit immédiatement remplacée par une autre. D'où un turn-over important.


L'office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) donne trente jours, en général, à la famille déboutée pour qu'elle puisse faire un recours ou quitter les lieux. Si, à l'issue de ce délai "de départ volontaire", elle n'a toujours pas quitté les lieux, la personne déboutée ne rapporte plus rien à l'entreprise. Pour Batigère, c'est de "l'indu", on dit à ce moment-là. Car l'État verse un montant journalier par demandeur d'asile "en règle". Même nous, on n'est pas censés connaître ce montant. C'est tabou. Je peux toutefois dévoiler celui du Cada de Blida, qui est de 35 euros. Par jour ! Et par occupant ! Et des occupants, il y en a 120 ! Je vous laisse faire le calcul.


Sauf que les frais de fonctionnement, c'est-à-dire le coût réel, n'est pas si élevé : un demandeur d'asile n'a jamais coûté véritablement 35 euros par jour. C'est plutôt autour de 20 euros. Mais que le travail soit bien fait ou pas, Amli percevra quoi qu'il arrive cette somme. »


Des cafards et des Olympiades


« Le risque d'un tel fonctionnement est d’entraîner tous ses salariés dans la recherche constante de petites économies. Tout ce qui n'est pas rentable, dès lors, est inutile.


Le mobilier. L'an dernier, les occupants du Cada étaient privés de tables et de chaises, manière de leur faire comprendre qu'ils ne devaient pas trop s'installer dans la durée. Ils ont droit à un minimum maintenant. Pour donner un ordre d'idée, on fait dormir des gamins jusque trois ans dans des lits parapluies pour bébé. Ce qui m'a particulièrement choqué, c'est ce couple d'Albanais qui a perdu l'un de leurs trois enfants, décédé des suites de problèmes cardiaques prématurés. Mes collègues voulaient à tout prix récupérer le lit vide de l'enfant. Le père s'y opposait, il était même prêt à payer ce lit, c'était symboliquement important pour lui, d'autant que sa femme était enceinte, ils attendaient un nouveau bébé. Une travailleuse sociale, un jour où je n'étais pas de service, a fini par prendre ce lit pour le "redistribuer" à une autre famille. Ce n'est même pas méchant, pour elle. C'est juste que cette rationalisation du matériel les obsède : leur métier est de tout faire rentrer dans des cases.


Le ménage. C'est aux occupants de s'en charger. Mais on ne leur donne aucun produit nettoyant... D'un côté l'entretien des locaux vire à la lubie pour Amli, de l'autre elle ne se donne pas les moyens de le mettre en œuvre. C'est d'ailleurs ce pourquoi le Cada est infesté de cafards. Une désinfection radicale coûterait trop cher, alors on continue de se contenter d'un nettoyage tous les quinze jours, histoire de montrer que quelque chose est fait même si, d'après un professionnel des nuisibles, c'est totalement inutile.


L'accompagnement et le développement social. Aucun projet pédagogique n'est mis en place. Les demandeurs d'asile sont lâchés dans la nature. On leur demande de parler français, mais ils n'ont aucun cours. On leur conseille de se rendre à la Permanence d'accès aux soins de santé (Pass) à l'hôpital Mercy, mais concrètement comment ils font pour y aller ? C'est à l'autre bout de la ville. Parce que des bénévoles d'une association (le Comsyr) se sont plaints, les demandeurs d'asile qui ne touchent pas encore leurs allocations ont obtenu une distribution gratuite de tickets de bus. Avant, ils n'en avaient même pas.


Les activités. Il y a bien eu des Olympiades auxquelles tout le monde était invité et pour Noël tous les occupants ont été à Rosselange en bus, comme si on ne pouvait pas le fêter à Metz. Tout est dans l'apparence. Ces événements sont faits pour en mettre plein la vue, ils nécessitent des dépenses importantes tout ça pour une journée. À côté de ça, j'étais bloquée dans tous les projets que je voulais mettre en place : jardin partagé, réparation de vélo, atelier de cuisine - des choses concrètes qui permettent aux gens de s'occuper, de leur éviter de tourner en rond. J'ai dû batailler pour mettre en place une tournée des lieux culturels et des points clés de Metz. C'est essentiel pour que les nouveaux arrivants puissent se repérer en ville, s'intégrer. C'est bien ça qu'on veut, pourtant, non ? Et j'étais la seule à proposer des préparations à l'audition de l'Ofpra, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, moment pourtant éminemment déterminant dans la demande d'asile des personnes. Forcément, ce genre de démarche demande du temps et de l'investissement. Chose qui n'est pas très encouragée... »


Blida-Cada-Blida : la boucle est bouclée


« Le plus hallucinant dans cette gestion est qu'on est amenés à héberger d'anciens occupants du camp Blida pour leur demander, quelques mois plus tard, de retourner exactement là d'où ils viennent... J'ai connu une dizaine de familles qui sont arrivées vers avril 2016 à Metz, ont dormi sur le camp Blida jusqu'à son démantèlement, le 8 novembre 2016, puis ont été mis à l'abri au Cada de Blida jusque mai 2017, car c'est à ce moment-là que la CNDA, la Cour nationale du droit d'asile, annonce les premiers rejets des recours. Une fois qu'elles sont déboutées, le directeur annonce à ces familles : "Vous avez trente jours pour partir." Forcément, que font-elles ? Pas le choix. Elles vont juste à côté du Cada, avenue Blida toujours, mais cette fois dans la boue du bidonville. D'autant que le camp Blida est très officiellement indiqué par l'Association d'information et d'entraide mosellane (AIEM) aux nouveaux arrivants sans-abris sur Metz comme le lieu où il faut se rendre pour espérer pouvoir dormir sous une tente...


Puis ces familles ont attendu le démantèlement suivant, de novembre 2017, pour être de nouveau mises à l'abri. Quant aux demandeurs d'asile qu'on hébergeait à ce moment-là au Cada, s'ils recevaient une réponse négative de l'Ofpra, ils se rendaient d'eux-mêmes sur le camp Blida. C'était le meilleur compromis qu'ils aient trouvé avec la misère, puisqu'ils savaient pertinemment qu'ils ne pourraient pas rester au Cada. Tant qu'à faire, autant passer quelques temps à la rue, sous une tente, se disaient-ils, si ça permet d'être rehébergés pour l'hiver, pas le choix.


Malheureusement, à ma connaissance, deux familles ont, manque de bol, reçu leur refus de l'Ofpra juste après le démantèlement. Elles devaient quitter le Cada au moment même où l'opération de relogement de tous les occupants du camp Blida venait de se terminer. Elles se sont donc retrouvées sans rien. Entièrement livrées à elles-mêmes. »



« Il demande à ma femme de payer 200 euros un bout de carrelage, sinon il la jette dehors avec les enfants ! »


« Chaque mois, la cheffe d'établissement me réclamait des cigarettes et une bouteille d'alcool. Elle s'est mise en colère un jour où je n'ai pas pu lui en donner. »

Atanas (prénom d'emprunt) résidait au Cada Blida, avec sa femme et ses trois enfants, de septembre 2016 à septembre 2017. Cet Arménien d'origine dénonce comment il s'est fait expulser du jour au lendemain, tandis que l'ami qui l'héberge actuellement nous traduit ses propos :


« On m'a accusé d'héberger des personnes extérieures dans notre chambre et de fumer dans les toilettes, ce qui est faux. Puis on m'a demandé de quitter le Cada le jour même. J'ai trois enfants, je n'ai même plus le droit de leur rendre visite. Heureusement qu'un ami m'héberge, car, officiellement, je suis à la rue. Juste après mon renvoi du Cada, c'est au tour du directeur de faire des menaces à ma famille. Il hurle contre ma femme et mes enfants, secoue le petit par le bras, l'accuse d'avoir cassé un bout de carrelage, menace de porter plainte. Il demande à ma femme de payer 200 euros sinon il la jette dehors avec les enfants ! Ma fille a filmé la scène avec un téléphone. La cheffe lui a demandé d'effacer la vidéo...»


Si les tensions étaient déjà persistantes, cet événement va mettre le feu aux poudres dans la relation qu'Amélie, alors éducatrice spécialisée dans le Cada, entretenait avec sa direction.


« J'ai dit à Atanas qu'il avait le droit de se rendre au commissariat et qu'il ne devait surtout pas supprimer cette vidéo, assume-t-elle. Et j'ai dit à mes supérieurs que, certes, Atanas n'a pas le droit de fumer dans les toilettes, ni de recevoir des visites extérieures, mais que, s'ils étaient avérés, ces faits sont tout de même bien moins graves que le demandeur d'asile qui a failli écraser un enfant sur le parking du Cada en roulant en voiture comme un fou. Et qui est toujours hébergé au Cada... »

 

 

Gestionnaires du social

 

Avec l'aide juridictionnelle, Atanas a pu se tourner vers un avocat et porter plainte pour « traitements dégradants et contraires à la dignité ».

« Entre temps, rapporte Atanas, j'ai été voir le directeur du Cada, je lui ai dit qu'il était filmé au moment où il s'est montré agressif, je lui ai demandé pourquoi il a réagi comme ça, et il a reconnu que, bon, finalement, ce n'est pas mon fils qui a cassé le carrelage. »

Mais Atanas n'a toujours pas le droit de franchir le seuil d'entrée du Cada. Son fils a fait une réaction due au stress engendré par l'altercation violente avec le directeur. Il a été voir un psy, mais ses allergies ne sont pas soignées, faute de moyens pour se procurer les médicaments :

« Après l'altercation, la travailleuse sociale a refusé de nous aider, ma femme et mes enfants sont restés trois mois sans assurance maladie. »


Pour Amélie, loin d'être un débordement, cet événement est révélateur du fonctionnement d'Amli :

« Le directeur du Cada Blida est comptable de formation, c'est un gestionnaire. Quand Amli est devenue, au début des années 90, une filiale de Batigère, il a fallu recaser tout le monde à de nouveaux postes. C'est ainsi qu'il est devenu conseiller en économie sociale et familiale, avant de prendre la tête de trois Cada. Il n'a pourtant pas été formé à l'éducation spécialisée. Comment s'étonner, dès lors, qu'il n'ait pas une réaction appropriée ? »



« Je viens de vous dire qu'on s'arrêtait là ! »


Suite à nos multiples relances, la chargée de communication d'Amli avait fini par nous concéder un court entretien avec Olivier Rigault, directeur général d'Amli. Mais juste avant qu'elle ait lieu, la rencontre fut brutalement annulée par sms. Nous nous sommes quand même pointés au siège d'Amli, pile au moment où la chargée de communication et monsieur Boukayouh, le responsable du Pôle hébergement d'Amli, tentaient de nous joindre par téléphone pour confirmer l'annulation. Manque de bol, on se situait juste à côté de leur bureau et la porte était vitrée, impossible de nous louper... La rencontre a donc eu lieu. Particulièrement improvisée. Et non sans une certaine tension, mais peut-être était-ce juste une impression...


« Je ne vous répondrai pas sur les éléments financiers, annonce monsieur Boukayouh. Mais je vais quand même vous répondre sur la philosophie générale. Nous sommes sur une mission pour le compte des services de l'État, qui fonctionnent via des subventions, subventions qui font l'objet d'un compte-rendu financier. Tout fond non dépensé est restitué. Les éléments financiers sont validés par les services de l'État à tous les niveaux de vérification et de contrôle. Au-delà de ça, je ne peux pas vous apporter plus d'éléments. »


Les 35 euros par tête et par jour ?

« Pour la quatrième ou cinquième fois, je vous réitère le fait que je ne communiquerai pas sur ces éléments avec vous. Mais votre chiffre est faux ! »


Amli se fait-elle une marge sur le montant journalier que l'État lui verse ?

« Amli est une association de droit local à but non lucratif. Quand vous employez des termes comme marge, c'est presque irrespectueux pour le travail qu'on fait au quotidien. »


Le cas de la famille Atanas ?

« Vous comprendrez bien que je n'ai pas de commentaire particulier à faire sur ce dossier. Je m'arrêterai là. »


La mise à pied de l'éducatrice spécialisée ?

« Je crois que vous n'avez pas compris, je viens de vous dire qu'on s'arrêtait là ! »

Propos recueillis par Paul Aimick

Dessins : Claire Cordel et Plop et KanKr

Ajouter un Commentaire