Le mensonge des jours d'après, l'ignorance des leçons d'hier

Tout était tellement prévisible... Le 15 novembre, les services de la préfecture de Moselle transféraient près d'un millier de migrants qui occupait le camp Blida, le bidonville de Metz, dans toutes sortes de structures d'hébergements. En promettant, à tous, de dormir « sous un toit », « au chaud ». Et en anticipant, déjà, le « jour d'après », afin que les « personnes vulnérables » arrivées au lendemain du démantèlement soient mises à l'abri elles aussi. Aucune de ces belles paroles ne sera tenue. Deux semaines plus tard, 200 personnes sont déjà de nouveau à la rue. C'est le même scénario que l'année dernière, et que celle d'avant encore, etc., etc. Le même, oui, mais en pire...

 
« Le camp Blida, à Metz, a été démantelé hier. Ses 800 migrants [plutôt mille en réalité] ont été répartis dans des centres d'hébergement d'urgence en Moselle, mais aussi partout en France. »

C'était sur France Bleu Lorraine Nord, le 16 novembre. Il était 7 h 45. L'invité du jour était le Secrétaire général de la préfecture de Moselle.

« Bonjour Alain Carton.
- Bonjour madame.
- Est-ce que tous les migrants du camp Blida se réveillent au chaud ce matin ?
- Absolument. »

Faux.
Le premier mot prononcé par Alain Carton est absolument faux.
 

Pas d'argent, pas de toit


Le soir même, sept mineurs isolés, jusqu'alors hébergés au Centre départemental de l'enfance, se retrouvaient sans abri. « L'aide sociale à l'enfance, suite à l'évaluation de leur dossier, a décrété que rien ne prouve qu'ils sont mineurs. Or, prenons l'exemple du gamin que j'ai pris en charge : il a, entre temps, récupéré les documents justifiant sa minorité. Si le Centre départemental de l'enfance avait fait son boulot, il ne l'aurait pas mis dehors », dénonce une bénévole qui vient en aide aux migrants.

Alors certes, ces sept jeunes hommes ne faisaient pas partie du camp Blida. Certes, la décision de les livrer à la rue ne dépend pas de la préfecture, mais de l'Aide sociale à l'enfance, et donc du Conseil départemental. Mais ils n'empêche : ils ne se sont pas réveillés au chaud. Et quand ils toquent à la porte du 115, et donc de la préfecture, voilà qu'ils doivent prouver qu'ils sont majeurs...
 

Les occupants de Blida, maintenant. Les centaines de personnes qui survivaient sur le camp jusqu'au 15 novembre ont bien été transférées dans l'un des 25 bus ou cars partis de Metz. Censés être emmenés vers toutes sortes d'hébergements d'urgence, bâtiments désaffectés réquisitionnés et autres Centres d'accueil de demandeurs d'asile (Cada), ils devaient tous se réveiller au chaud, donc, le lendemain du démantèlement. Théoriquement...

Selon des bénévoles, onze migrants envoyés à Charleville-Mézières sont repartis du lieu « d'accueil » qui leur était destiné après que les travailleurs sociaux leur aient réclamé, en contrepartie de leur hébergement, deux euros par nuit. Pas d'argent, pas de toit : aussi simple que ça. Or, certains exilés n'ont strictement rien, pas même l'allocation pour demandeur d'asile (6,80 euros par jour pour une personne isolée hébergée en centre). Ces onze personnes auraient tenté de retourner sur Metz le soir même. Difficile de savoir la suite de leurs mésaventures. Une bénévole a tout de même gardé contact avec un homme qui faisait partie du groupe : « Il est revenu de Charleville en stop et s'est rendu au lycée Poncelet, qui vient d'être réquisitionné pour accueillir les anciens de Blida. Il croyait y passer la nuit, mais l'entrée lui a été refusée... »

« Le comble, ajoute-t-elle, est qu'on peut considérer comme un refus d'hébergement le fait d'être reparti du lieu d'accueil, même faute de moyens. Théoriquement, ils risquent d'être interdits de leurs droits à l'hébergement, alors qu'ils ne demandent pas mieux que de dormir sous un toit... »

« Ce soir toutes les personnes du camp dormiront sous un toit » (lettre transmise le matin du démantèlement à tous les occupants de Blida)

Lors du précédent démantèlement, jusqu'au dernier moment, personne ne connaissait la destination des cars. Cette année, grande avancée, les chauffeurs étaient tout de même informés avant de démarrer. Les autres, en revanche... Les migrants pouvaient toujours deviner s'ils allaient se retrouver à l'autre bout du département ou à l'autre bout de la France. Quant aux travailleurs sociaux, ils ont appris qu'ils allaient accueillir des nouveaux arrivants... le jour même.
 

Sur Facebook, un témoignage en dit long. Celui d'une dame qui se présente comme travailleuse sociale dans un Cada du Sud de la France. Le 15 novembre, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) l'informe à 11 h 20 qu'un bus parti de Metz vingt minutes plus tôt va déposer au soir un couple dans sa structure. « Stupéfaction », écrit-elle, «nous n'avons pas de places adaptées "couple"». À 15 h 30, l'Ofii national donne les numéros de téléphone des chauffeurs du bus dans lequel se trouve le couple. « Merci de les accueillir au mieux », est-il tout de même précisé. C'est sympa. En attendant, son supérieur refuse d'héberger le couple. La dame écrit : « Mais que va-t-il advenir de ces personnes ? Vais-je les retrouver demain matin devant notre porte ? » Contactée, la dame n'a pas souhaité donner davantage de précisions.

Nous ne connaissons pas la suite. Pour ce couple. Mais pour Chaké et Dikran (prénoms d'emprunt), deux Arméniens qui ont vécu une situation similaire en étant envoyés à Bordeaux, nous savons très exactement comment tout cela s'est terminé : à la rue.


Metz-Nancy en 12 heures en passant par Bordeaux


Le 17 novembre, soit deux jours après l'arrivée de Chaké et Dikran à Bordeaux, l'assistante sociale censée accueillir ce couple leur paye... un ticket de TGV direction Metz. Retour à la case départ !

« On nous a annoncé, en montant dans le bus, qu'on se rendait dans un lieu d'accueil à Nancy. Douze heures plus tard, on n'était toujours pas arrivés... », nous explique Chaké en russe que nous traduisent des bénévoles. « À Bordeaux, l'assistante sociale nous a renvoyés d'où l'on venait sans aucune raison. Ce n'était pas faute d'être expulsables : on est demandeurs d'asile, on n'a jamais eu d'obligation de quitter le territoire français, ni quoi que ce soit. » Vu le degré d'improvisation qui caractérise les démantèlements du camp Blida, on peut supposer sans trop éprouver de gêne d'un point de vue déontologique que  l'Ofii a envoyé ce couple dans une structure prévenue à la dernière minute et qui n'avait plus aucune place à lui accorder.

En attendant, malgré l'état de santé préoccupant de Dikran (blessé au pied), ces deux-là ont dormi dehors, sous la neige, plus de deux semaines parmi les « recalés » du démantèlement (on y reviendra).
 

Douze ressortissants de Blida ont bien dormi au chaud, la nuit du démantèlement, ça on en est sûrs. Embarqués dans les fourgons de la police aux frontières devant tout le monde, ils ont été hébergés... au Centre de rétention administrative, dernière étape avant l'expulsion. Deux familles avec des enfants de deux à sept ans ont donc dormi dans un lieu de privation de liberté, situé, ça en dit long, à côté de la maison d'arrêt de Metz-Queuleu. Le droit international interdit pourtant la pratique : les mineurs ne doivent pas être enfermés, selon les conventions de Genève ratifiées par la France. L'une de ces deux familles a déjà été expulsée, envoyée de force dans un train en partance vers l'Allemagne. Quatre hommes ont également été envoyés au centre de rétention, mais sont toujours sur le territoire français, bien que deux d'entre eux aient subi une tentative d'expulsion. Quant à la deuxième famille, aux dernières nouvelles, elle était... à la rue. « Le 115 nous dit qu'il n'y a plus de place pour elle », assure-t-on, côté bénévoles.


De l'hôpital à la palette de chantier


Au micro de France Bleu Lorraine, Alain Carton confirme que deux familles ont été emmenées en centre de rétention en vue d'être expulsées car elles étaient « déboutées de leur droit d'asile » et « se maintenaient de façon irrégulière sur le territoire national ». Mais le Secrétaire général de la préfecture ne trouve pas utile de préciser que la mère de l'une des familles, celle actuellement à la rue, a de gros soucis de santé qui ne lui ont pas laissé d'autre choix que de faire une demande de séjour pour raison médicale.

« Parmi les personnes ainsi piégées [lors du démantèlement], note Éric Graff, le porte-parole du Collectif mosellan contre la misère, se trouvait un couple avec deux enfants de cinq et six ans. Nous les connaissions pour avoir à trois reprises alerté, en vain, la directrice de la Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DCCS), Madame Anoutchka Chabeau sur leur particulière vulnérabilité. La mère des enfants souffrait de problèmes gynécologiques très douloureux, attestés par quatre certificats médicaux que nous lui communiquions. Quelques jours encore avant le démantèlement du bidonville, elle avait été transportée à l’hôpital, avant de revenir dormir sous sa tente isolée du sol par une palette de chantier. »
 

Allez savoir pourquoi nous avons titillé madame Chabeau, en plein démantèlement, au sujet des expulsions, alors qu'elles n'avaient pas encore eu lieu. Est-ce parce que nos talents de devins se sont révélés ce jour-là ? Ou juste parce que les méthodes des autorités administratives sont trop grossières, tellement prévisibles ? Lors de sa traditionnelle conférence de presse - qui s'est tenue à peu près sur le même bout de trottoir que celle de l'année précédente, et que celle de l'année d'avant, etc. - nous demandons à la représentante de l'État : « Pourquoi y a-t-il la présence de la police aux frontières ?
- Je sais pas, je l'ai même pas vue, répond la directrice de la DDCS. Sur un site où il y a potentiellement des personnes en absence de titre de séjour, ça ne me semble pas anormal qu'ils soient là en observation. »
En observation, mais oui. 
Comme lorsque la Police aux frontières jette dans sa fourgonnette ce couple, sous le regard impuissant et les pleurs de leur gamin de cinq ans...
 

Les recalés des « jours d'après »


Et quand on lui demande si des familles risquent de se retrouver, lors des jours prochains, en centre de rétention comme il y a un an, madame Chabeau s'énerve en entendant de pareilles « contre-vérités » : « Vous imaginez bien que, quand je fais partir un bus vers l'Aquitaine, c'est pas pour les faire partir vers un centre de rétention. C'est des gens qui sont en demande d'asile, qui vont sur des places Ofii. Donc arrêtons de dire n'importe quoi ! C'est clair ?! » Très clair...

Comment croire madame Chabeau, dès lors, quand elle répète aux journalistes que ses services anticipent déjà « le jour d'après », belle formule censée prouver qu'elle est consciente que la fermeture du camp Blida ne signifie pas la fin des arrivées de nouveaux migrants chaque jour vers Metz. Si l'on pouvait tirer deux secondes les leçons de l'année passée, ou même de celle d'avant, on pourrait éviter une situation largement prévisible. Déjà écrite, c'est à croire.

On se souviendrait qu'il avait suffi de quelques jours seulement, après le démantèlement, pour que plusieurs dizaines de personnes se retrouvent de nouveau à la rue, totalement livrées à elles-mêmes du coup, puisqu'il n'y avait plus de camp, et par conséquent plus de bénévoles (les premiers temps du moins). On se souviendrait que, dispatchées dans tout Metz, elles s'étaient finalement regroupées sous le pont de l'avenue Blida, recréant un mini-camp à quelques dizaines de mètres du gros camp qui venait de fermer deux semaines plus tôt.
 

Sous le pont avenue Blida, décembre 2016.


Sous les températures glaciales de décembre, une cinquantaine de femmes, hommes et enfants n'avaient rien d'autre que des tentes pour s'isoler. S'isoler pas seulement du froid... Le ballet infernal des voitures qui roulaient à quelques mètres d'eux sur la route départementale très fréquentée s'ajoutait à la pression policière - trois à quatre contrôles de papiers quotidiens qui commençaient à 6 heures et se terminaient dans la soirée. Seul moyen pour les autorités d'éradiquer la misère : rendre la vie insoutenable aux gens. Tandis que les policiers marquaient d'une croix jaune les tentes « vides », les employés de Metz Métropôle se chargeaient de les embarquer dans leur fourgon pour les jeter aux ordures. Le plus souvent, les personnes qui occupaient ces tentes n'étaient pas parties définitivement. À leur retour, elles n'avaient strictement plus rien...


Un nouveau bidonville à deux pas (et deux semaines) de l'ancien


Pour cet hiver, en tout cas, madame Chabeau nous assure qu'elle compte « mettre à l'abri les personnes vulnérables qui continueront d'arriver ». Et que le camp Blida restera fermé. Définitivement ? «Autant que définitivement puisse se faire...» Ça en dit long.

« Si demain matin, il arrive 2 000 personnes, nous n'aurons pas les moyens de les mettre à l'abri », conclut madame Chabeau. Mais il n'a pas fallu 2000 personnes pour que ses services soient débordés : 200 ont suffi. Un dixième.

Même pas deux semaines après le démantèlement, le 29 novembre, les services de préfecture reconnaissent que 200 personnes sont (déjà) de nouveau à la rue. Et que, comme par hasard, le nombre de demandes d'asile et de nouveaux inscrits au Dispositif premier accueil géré par l'AIEM (Association d'Information et d'Entraide Mosellane) s'élève également à 200... Le calcul n'est pas bien compliqué : aucune place, ou presque, n'était prévue pour les personnes qui allaient arriver sur Metz au lendemain du démantèlement. Les propos tenus par madame Chabeau, que les journalistes se sont empressés de rapporter, étaient faux. Eux aussi.

Sur ces 200 personnes sans abri, une cinquantaine ont été aperçues, dès le 28 novembre, près de l'ancienne Plateforme d'accueil des demandeurs d'asile (Pada), située avenue Blida. Un nouveau bidonville se reformait. À deux pas de l'ancien...
 

Réquisition citoyenne au gymnase, 2 décembre 2017 (photo CMLCM).


« Refoulés d'Allemagne (...) ils ont tous téléphoné au 115 qui leur répond invariablement qu'il n'y a pas de place. Ils sont là perdus au milieu de leurs bagages », avertira Marie-Paule, une militante, sur Facebook. Ils seront une soixantaine, au final, et on ne comptera plus les enfants et les bébés parmi eux. Tous à la rue. Sous la neige. « Il a fallu littéralement harceler les services de l’État pour obtenir quelques miettes, s'indigne Éric Graff dans ce message du collectif, à savoir la mise à l’abri pour [une] nuit, et pas la suivante, des nourrissons et de leurs parents. Demain matin, à sept heures, on les remet sur le pavé, juré, promis, craché, foi de préfet, de maire et de haut fonctionnaire. »

Ce 2 décembre, le Collectif mosellan de lutte contre la misère et des bénévoles appartenant à d'autres groupes ont permis à ces familles d'être épargnées du froid en prenant l'initiative de réquisitionner un gymnase en plein match de basket-ball. Quarante-quatre personnes y ont passé une première nuit, tandis qu'une vingtaine d'autres étaient soudainement hébergées par le 115. Certaines d'entre elles n'étaient pas de nouveaux arrivants, et c'est là le plus inquiétant. Dans le lot, il y avait d'anciens occupants du camp Blida. Qui étaient là avant le démantèlement. Et qui se sont retrouvés de nouveau à la rue, après...
 
Nous y reviendrons plus en détails une autre fois. Mais s'il est une chose à retenir pour le moment, c'est que ce mouvement de solidarité citoyenne, quasi improvisé, mine de rien pourrait bien éviter un scénario d'enfer similaire à celui qui s'est écrit, il y a un an exactement, sous le pont de l'avenue Blida. Mais encore faut-il que les pouvoirs publics acceptent cette « solution » faute de l'avoir trouvée. La crainte partagée par tous les bénévoles est que les autorités qui ne sont pas parvenues à sortir de la rue ces femmes, hommes et enfants (nourrissons inclus) les y replongent.

« En toute objectivité, j’ai toujours raison » (la tasse de thé de madame Chabeau)

Reprenons chronologiquement au 29 novembre. Ce jour-là, révélation exceptionnelle de nos confrères du Républicain Lorrain : la tasse de thé de madame Chabeau porte l'inscription « En toute objectivité, j’ai toujours raison » ! Si - et on cite le titre - si « celle qui a démantelé les camps de Blida » est récompensée d'un beau portrait dans le quotidien lorrain, c'est parce qu'un évènement de taille justifie qu'elle confie ses remises en question et les « monologues singuliers » qui la tourmentent parfois la nuit... Car madame Chabeau prend du galon et passe Directrice régionale et départementale de la Jeunesse et des sports et de la cohésion sociale du Grand Est. Autrement dit, l'ex-DDCS devient cheffe de l'ensemble des DDCS. Sa « persévérance » a payé...

Quant à Raphaël Pitti, délégué municipal à l'urgence sociale, humanitaire et sanitaire, il a reçu les insignes d'officier dans l'ordre national de la Légion d'Honneur des mains du maire de Metz, Dominique Gros. «Héros de notre époque», le «médecin humanitaire, spécialiste de la médecine de guerre» a été distingué pour ses actions en Syrie, au Liban, dans le Golfe ou en ex-Yougoslavie. Blida n'est pas cité. À croire qu'il n'y a qu'à l'autre bout du monde qu'il excelle.

Tout un symbole, si l'on y songe. L'État récompense les deux figures incarnant l'urgence sociale à Metz, que ce soit pour la mairie ou pour la préfecture, pile au moment où la gestion catastrophique des « personnes vulnérables » déborde jusque sur les trottoirs. Pile au moment où le vernis des belles paroles craquelle comme la neige craquelle sous les pieds des recalés des « jours d'après ».
 

Réquisition citoyenne au gymnase, 2 décembre 2017.


Le 29 novembre toujours, Jean-François de Talencé, le successeur « par intérim » de madame Chabeau, menait une réunion en mairie, auprès d'une responsable d'Adoma et d'une quinzaine de représentants du secteur associatif qui viennent en aide aux migrants. C'est lui-même qui a reconnu que 200 personnes étaient actuellement sans abri, selon nos sources, présentes à la réunion : « Monsieur de Talencé a déclaré qu'il ne pouvait pas héberger les nouveaux arrivants "eu égard aux règles de sécurité". » De fait, avec 650 anciens occupants du camp Blida mis à l'abri sur Metz, les lieux d'accueil de la ville semblent (déjà) saturés. Mais pas question d'en réquisitionner de nouveaux : « eu égard aux règles de sécurité », les températures hivernales glaciales de la rue sont sans doute plus conformes.

Et puis, ce n'est pas comme si Metz regorgeait de logements vides (8 400 d'après l'Insee). Interpellé sur ce paradoxe, monsieur de Talencé répond qu' « il est plus facile de mettre en place un modèle de vie collectif facilitant l'action globale sur les groupes ». Faut-il comprendre, derrière ce merveilleux phrasé, que les autorités préfèrent savoir les migrants regroupés dans des bâtiments désaffectés, par exemple, afin d'exercer un contrôle plus efficace sur eux ?
 

Après l'expulsion « positive », les départs « naturels »


Réquisitionné exprès en vue du démantèlement, l'ancien lycée Poncelet accueille, selon le nouveau Directeur de la cohésion sociale, 135 personnes sur une capacité de 120 places. Le lendemain de la fermeture de Blida, plus de 190 hommes seuls y étaient hébergés... Il n'a donc pas fallu attendre le « jour d'après » pour que tout soit plein.

Plusieurs dizaines d'entre eux seraient « partis de leur plein gré », d'après les propos tenus en réunion par la responsable d'Adoma qui nous ont été rapportés. L'objectif de la société d'insertion pour le logement serait d'atteindre «naturellement» le nombre de 120 occupants. Avant de reconnaître que, tout aussi « naturellement », quatre personnes mises à l'abri au lycée Poncelet font l'objet d'une obligation de quitter le territoire et une dizaine d'autres auraient leur dossier examiné en ce moment. L'un d'entre eux aurait accepté de son plein gré un retour volontaire dans son pays d'origine. « Naturellement », bien sûr...

Ce n'est pas tout. Ces chiffres avancés en réunion seraient incomplets. Vingt-deux occupants supplémentaires auraient reçu l'une des lettres de convocation au « bureau de l'éloignement et de l'asile » de la préfecture que nous avons pu consulter. Et qui indique très clairement aux personnes concernées qu'elles font « l'objet d'un arrêté prononçant [leur] remise aux autorités » du premier pays européen par lequel elles sont entrées. « Tous les "dublinés" du lycée Poncelet ont été convoqués, affirment les bénévoles qui suivent la situation de près. Quatorze d'entre eux se sont rendus à la convocation. Ils peuvent recevoir une OQTF à tout moment. »
 

Juste après le démantèlement, Sandrine Worms du collectif Rébellion Blida avait déjà repéré le cas d'un jeune Afghan qui venait de recevoir une lettre de la préfecture le convoquant au service chargé de l'éloignement des étrangers. « Il s'y est rendu. On lui a demandé de retourner en Norvège, où il a déjà été débouté deux fois. » Il s'agit, précision importante, d'un migrant « dubliné », qui, en vertu du règlement Dublin, doit faire sa demande d’asile dans le premier pays européen où il a été contrôlé, en l'occurrence la Norvège. Or, la Norvège a passé des accords avec l'Afghanistan destinés à faciliter le retour des exilés au pays. « S'il retourne en Afghanistan, sa vie est menacée. Soit il prend l'avion, soit il prend la fuite et se retrouve à la rue. » Monsieur le Secrétaire général de la préfecture pourra toujours arguer qu'il a choisi de ne pas dormir au chaud de lui-même.

« Ce n’est pas génial, mais c’est mieux qu’à Blida et en tout cas ce n’est pas inhumain » (un responsable du lycée Poncelet)

Parmi les lieux réquisitionnés exprès pour les « jours d'après », nous n'avons pas encore évoqué les casernes de Montigny-lès-Metz, gérées par AMLI (association pour l'Accompagnement le Mieux Être et le Logement des personnes Isolées). Elles regrouperaient les familles qui ont fait une demande de titre de séjour pour raisons médicales. Mais impossible d'en savoir davantage, puisque personne ne peut y accéder. Aucune visite autorisée. L'opacité la plus complète.

À Forbach, un ancien hôtel Ibis où 78 chambres ont été ouvertes pour l'occasion fait quelque peu parler de lui, car le maire s'agace dans la presse de l'absence de concertation dont la préfecture a fait preuve. Et non car des personnes sont délogées sans motif, comme le cas de ce couple avec trois enfants qui nous a été rapporté...

Au lycée Poncelet, enfin, les informations ne manquent pas. Un responsable (sans doute d'Adoma) est cité dans le Républicain Lorrain : « Ce n’est pas génial, mais c’est mieux qu’à Blida et en tout cas ce n’est pas inhumain. » Si c'est pas inhumain, alors...
 

Les bénévoles sont refoulés à l'entrée. Sauf lorsqu'Adoma a besoin d'eux pour régler des tensions, apaiser un conflit, par exemple. La « société spécialisée dans l'accueil des demandeurs d'asile » sait faire appel aux bénévoles, en urgence, en pleine soirée dans ces cas-là. Pour la nourriture aussi, Adoma se repose sur un collectif de bénévoles et sur la banque alimentaire. Qui, forcément, font avec les moyens du bord. « La fois où l'on s'est rendus au lycée, nous rapporte-t-on, le repas c'était huit caisses de hot-dogs industriels dont la date de péremption était dépassée depuis trois jours. Il n'y en avait même pas assez pour tout le monde. »
 
« Un toit pour l'insertion, la solidarité en actions » (slogan d'Adoma)

Le ménage est confié à une société extérieure, tout comme la sécurité. Trois vigiles sont présents la journée, quatre la nuit. Mais il n'y a aucun travailleur social pour accompagner les occupants dans leurs démarches quotidiennes. La Directrice territoriale d'Adoma a assuré lors de la réunion qui s'est tenue en mairie, le 29 novembre, que deux travailleurs sociaux vont être embauchés, ainsi qu'une responsable de site. « Mais ils n'auront pas pour mission d'assurer l'accompagnement juridique. » Ne parlons pas de cours de français, ni même d'activités... Ce genre d'initiatives pourra toutefois être assuré par des associations conventionnées.

Le réveil est fixé à 7 heures. Interdiction d'occuper les chambres de 8 h 30 à 18 heures. Officiellement, les parties communes restent accessibles en journée. Mais de parties communes justement, il n'y a pas grand chose. Hormis un minuscule hall qui peut contenir à peine quelques dizaines de personnes sur 135 occupants... Pas de table, pas de chaise. Aucun espace pour se poser. Convivialité zéro. La nuit, des chambres de tailles équivalentes peuvent aussi bien contenir cinq personnes que 18, qui se trouvent alors entassées. Interdiction d'entrer au sein des locaux passées 21 h 30. La porte est définitivement close pour toute personne qui aurait la sotte idée de découcher rien qu'une fois. Régime militaire. Carcéral à la limite. Mais pas inhumain, en tout cas. C'est l'essentiel.

Ah. Et puisqu'on en est au passage de description de la misère, encore une chose. Passées 22 heures, les chauffages sont coupés dans les chambres. La nuit, ça caille. Là aussi, monsieur le Secrétaire général de la préfecture, les migrants ne se réveillent pas au chaud.
 
Paul Aimick (texte) et France Timmermans (photos)

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