La Moselle, laboratoire de l'industrialisation des expulsions ?

Il semblerait qu'organiser la ghettoïsation ne soit plus suffisant. Jusque-là, les pouvoirs publics décourageaient les candidats à l'asile en leur proposant des conditions de vie insupportables tout en feignant l'impuissance lorsque des situations d'urgence, pourtant courues d'avance, se répandaient sur les trottoirs. Tout laisse penser désormais qu'une nouvelle étape est en train d'être franchie par l'État et que l'expulsion massive des exilés constitue le cœur de son nouveau programme. Alors qu'Emmanuel Macron a promis des «mesures plus dures», à Metz, le terrain est déjà prêt pour les mettre en œuvre.

 
« Nous reconduisons beaucoup trop peu... » « Nous laissons s’installer des centaines de milliers » de personnes dans un « no man’s land administratif »... « Nous sommes inefficaces dans la reconduite... » Jamais Emmanuel Macron n'avait fait preuve d'autant de sincérité et d'autocritique. Devant les Préfets de la France entière, ce 6 septembre, le chef de l'État se livre entièrement sur les dysfonctionnements de... sa politique répressive envers les demandeurs d'asile :
 


« Longtemps, je le sais, le dogme a été de dire : "Laissons faire la queue pendant des matins et des matins pluvieux à celles et ceux qui viennent demander l'asile, ça va les décourager." Il y a ça dans le cerveau reptilien collectif. Mais qui a traversé l'Afrique et la Méditerranée, qui revient d'Afghanistan ou que sais-je n'est pas découragé par les matins à la préfecture ou la préfecture de police, je vous le dis très franchement. On peut continuer très longtemps, ça ne marche pas, ça ne marche plus. »


Un mois plus tard, interpellé au sujet du meurtre de deux étudiantes à Marseille, tuées par un Tunisien en situation irrégulière, le Président déborde à nouveau d'ardeur et de dévouement pour prendre « des mesures plus dures » et «faire ce qu'on doit faire». À savoir « une nouvelle loi en matière d‘immigration et d‘asile », afin de « durcir les règles » et «d’être intraitables sur ce sujet». Censé être adopté dès le premier semestre 2018, ce projet de loi promet déjà de faciliter et d'accélérer les expulsions des personnes en procédure Dublin ou encore de prolonger la durée légale d'enfermement de 45 jours à trois mois pour les étrangers en attente d'expulsion.


De la ghettoïsation à la fabrique d'expulsions ?


Cela a au moins le mérite d'être clair. On savait que « le consensus républicain autour de notre tradition d'accueil et d'asile » n'avait jamais véritablement eu pour objet d'empêcher les demandeurs d'asile d'atterrir à la rue - il eût suffi sinon d'ouvrir à peine un dixième des 8 400 logements dénombrés par l'Insee rien que pour Metz. On savait plus ou moins que la tendance actuelle consistant à séparer des « vrais » réfugiés les « migrants économiques » était un prétexte pour justifier tout ce travail de découragement des prétendants à l'asile - surtout un excellent moyen de faire du zèle à l'électorat d'extrême droite tout en se prétendant humaniste. On sait désormais que le but de l'État n'est plus seulement d'écarter, de repousser le problème. Non. Le but, maintenant, est clairement de l'expulser. Expulser au sens premier. Au sens industriel.


L'aboutissement ultime serait même d'empêcher certaines populations de partir de chez elles. De tuer littéralement le problème dans l'œuf.

Ainsi, un « plan d'action » censé « renforcer, aux frontières de l'Albanie, les contrôles des départs vers la France et les autres pays de l'Union européenne » a été fièrement annoncé par le cabinet du ministère de l'Intérieur dans un courrier destiné au Collectif mosellan de lutte contre la misère. Alors que le collectif pointait du doigt les « conditions indignes » dans lesquelles vivaient les occupants du camp Blida, le « conseiller spécial » de Gérard Collomb se crut rassurant en précisant que « tout est mis en œuvre pour diminuer les délais de demandes d'asile » et de citer « l'objectif ambitieux » fixé par le Président de la République - en référence au projet de loi annoncé plus haut : « Actuellement, le délai moyen d'une demande d'asile est de 14 mois. L'objectif annoncé est de 6 mois. »

Vous trouvez indignes les conditions de vie des occupants du camp Blida ? Nous aussi ! Mais ne vous en faites pas : bientôt ils seront si vite expulsés qu'il n'y aura plus de camp. Telle est, clairement, la teneur du message du cabinet du ministère de l'Intérieur. À Metz, « une mission déconcentrée » de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), l'établissement public qui rejette ou accepte les demandes d'asile, est dores et déjà annoncée par le chef de cabinet de Gérard Collomb.
 

Photographies prises au camp Blida le 15 novembre, jour du démantèlement.


Le chantage convainc mieux que la matraque

 
En attendant de pouvoir faire joujou avec « les dispositions législatives actuellement en préparation », Gérard Collomb lui-même a écrit aux Préfets de la France entière, le 20 novembre, pour dire que, faute de mieux, ces derniers pouvaient user et abuser des outils déjà à disposition. Et justement, la Moselle, véritable laboratoire de l'industrialisation des expulsions, n'en manque pas, d'outils.

Ainsi le département possède l'un des sept Dispositifs de préparation au retour (DPAR) testés par le ministère avant d'être étendu sur l'ensemble du territoire. « Avec un taux de mise en œuvre des éloignements qui oscillent entre 60 et 65%, s'enorgueillit le ministre de l'Intérieur, ces dispositifs produisent des résultats encourageants en termes d'éloignement des demandeurs d'asile déboutés, y compris en famille. » Merveilleux, n'est-ce pas ?

Adoma a donc, quelle surprise, été mise sur le coup, pour gérer cette structure pilote basée à Vitry-sur-Orne, à une vingtaine de kilomètres au Nord de Metz, dans un immeuble de quatre étages qui servait de foyer pour travailleurs, notamment les anciens ouvriers de l'usine Gandrange d'ArcelorMittal. La presse la présentait, en septembre 2015, comme un « dispositif expérimental beaucoup plus humain que les centres de rétention ». Eh ben voilà ! De l'expulsion humaine, enfin ! D'ailleurs on ne prononce plus ça, « expulsion ». Cette toute première « maison du retour » apprend aux demandeurs d'asile en fin de droit « à faire leur deuil de la France et [tente] de les convaincre de repartir chez eux de manière positive », oui, « positive », car vous conviendrez que « c’est plus agréable que de rentrer encadré par les forces de l’ordre », dixit la préfecture de Moselle. « On a dû signer un papier pour être transférés ici. On nous a dit que si on n'acceptait pas, la police nous trouverait n'importe où, nous expulserait de force, et nous obligerait à retourner tout de suite chez nous », dixit une personne assignée à résidence, à Vitry-sur-Orne, dans un reportage à TF1.
 
Pourquoi se plaindre ? Chaque résident perçoit huit euros par jour et par personne. Plus une aide au retour de 300 euros par personne. Prenez l'argent et cassez-vous. Tel est le prix pour éviter les remous. Car ce n'est pas un hasard si la décision de lancer ce dispositif a été prise quelque temps après la pitoyable tentative d'expulsion, en pleine sortie scolaire, de Leonarda, une collégienne originaire du Kosovo, qui déclencha une polémique dans tout le pays.
 

De la rapidité à dégager les déboutés dépend la « fluidité du dispositif national d'accueil »


Dans son courrier, Gérard Collomb invite également les préfets « à avoir davantage recours au placement en local de rétention administrative (LRA), pour une durée maximale de 48 heures ». Le nombre de places en centres de rétention administrative devrait augmenter également. Tandis que celui de Metz est déjà plein (70 places), la réouverture du centre de Strasbourg-Geispolsheim (34 places) est par exemple annoncée pour janvier prochain. Pour cela, les préfets pourront s'appuyer « dans la recherche d'identification » des étrangers sur l'un des six « pôles interservices d'éloignement » du pays, dont celui de Metz, forcément de la partie. Un vrai guide pratique de l'expulsion, cette lettre !
 

Le lendemain même de sa diffusion, le bureau de l'éloignement et de l'asile de la préfecture de Moselle convoquait par courrier tous les demandeurs d'asile qui font l'objet d'une procédure Dublin et qui sont hébergés à l'ancien lycée Poncelet de Metz, réquisitionné spécialement suite au démantèlement du camp Blida. Vingt-deux personnes étaient gentiment invitées à se rendre à la préfecture afin d'être « remises aux autorités » du premier pays européen par lequel elles sont entrées. Une façon fort polie de leur signifier que leur obligation de quitter le territoire français (OQTF) peut tomber à tout moment.

Le ministre de l'Intérieur nous apprend également que les demandeurs d'asile déboutés doivent « systématiquement », «dès que possible», faire l'objet d'une OQTF. Comprendre : pas de temps à perdre. À peine la décision de rejeter leur asile est-elle prise que les préfectures doivent être informées « en temps réel », « par voie électronique et de manière automatisée », pour aller vite, encore plus vite dans l'éloignement des ressortissants des pays tiers - leur « mise en œuvre effective » constituant « un axe essentiel, pour notre pays, de l'équilibre de notre procédure d'asile et de la fluidité du dispositif national d'accueil ». Et vive la République !
 

« On ne peut pas faire entrer tout le monde dans des cases » (dixit « celle qui a démantelé les camps Blida »)


Toutes ces belles annonces devraient réjouir « le service spécialisé de la préfecture » dont l'un des membres déclarait au Républicain Lorrain - qui en fera son titre - que « ce n'est pas simple d'expulser quelqu'un ». Quel boulot difficile, c'est vrai, on n'en parle jamais assez. De 500 procédures d'expulsions en 2016, on est passé à 600 en 2017 pour la Moselle. Et ça pourrait être plus fluide s'il y avait davantage de moyens pour traiter les « 200 dossiers en retard ». Car il faut bien les traiter, tout de même. À moins que... Non ! « On n'a pas le choix », précise la « source ».

Le policier, lui aussi « spécialisé » - faut-il comprendre « spécialisé » en expulsions du coup ? -, le policier cité semble se plaindre, entre autres choses, du temps des retenues administratives (au cours desquelles les autorités procèdent à la vérification du droit au séjour) car elles « ne peuvent durer que seize heures », rendez-vous compte ! Le projet de loi portant sur l'immigration, ça tombe bien, prévoit de durcir cette retenue et de la faire passer à 24 heures.

La preuve que le discours exprimé par les plus hauts sommets de l'État se répercute directement jusqu'à l'échelle qui nous intéresse : Metz. « La quasi-totalité de ces personnes ont vocation à quitter le territoire, parce qu’elles ne viennent pas de pays en guerre », se permet de juger madame Chabeau, l'ex-Directrice départementale de la cohésion sociale, qui était en charge des démantèlements du camp Blida. Interrogée par le Républicain Lorrain, elle « sort de son rôle » pour affirmer, au sujet des 2500 « personnes vulnérables » qui ont été hébergées à Metz depuis le 1er janvier 2017, la chose suivante : « Il faut aider ces gens à vivre dans leur pays », « On ne peut pas faire entrer tout le monde dans des cases. » Du Macron tout craché.

Peu importe, dès lors, que « les migrants albanais fuient le pays le plus pauvre d'Europe », comme le rappelle Reporterre. Puisqu'il n'y a pas de guerre, l'Albanie est de facto estampillé « pays d’origine sûr » par le Conseil d'État, bien qu'il ne protège pas sa jeunesse de bosser « sept jours sur sept, dix heures par jour, pour à peine 180 euros par mois ! » d'après les personnes citées par le quotidien de l'écologie. Qui explique les raisons de l'exil massif des Albanais : menaces de vendetta, violences conjugales, discriminations sexuelles ou ethniques...


« Les écoutes policières prouvent que la Moselle est perçue comme une terre bienveillante par la mafia qui les fait venir » (le journaliste du Républicain Lorrain)


« Le démantèlement du camp Blida a été l'occasion pour les autorités de faire un travail de tri humain. » Sandrine Worms n'a pas attendu le « jour d'après » pour s'atteler à l'éprouvant travail de suivi des anciens occupants du bidonville. Le démantèlement, elle l'a vécu de l'intérieur du camp, 24 heures d'affilée présentes sur place avec d'autres membres de son collectif Rébellion Blida. De quoi se faire une idée précise des méthodes employées par les services de préfecture au moment où les mille personnes qui y vivaient étaient transférées dans toutes sortes de structures d'accueil (hébergements d'urgence, lieux désaffectés réquisitionnés, Centre d'accueil pour demandeurs d'asile...).
 

« Ils étaient regroupés en fonction de leur statut administratif, a-t-elle observé. Il y avait la rangée "dublinés", la rangée "procédure accélérée", "procédure normale", etc. Mais pas que... Il y avait également des sous-catégories du type "hommes seuls handicapés..." » La logique est poussée jusqu'à son paroxysme : « On sait que le lycée Poncelet accueille plutôt des hommes seuls "pré-expulsables", on y a regroupé les demandeurs d'asile qui arrivent au bout de leur procédure, etc. Les casernes de Montigny-lès-Metz, réquisitionnées elles aussi, c'est plutôt pour les familles qui ont fait une demande de titre de séjour pour raisons médicales. S'y trouvent toutes les personnes malades de cancers, de syndromes dépressifs graves, d'hépatites B et C que j'ai suivies. L'objectif de ce regroupement est clairement de faciliter les expulsions. » Ça ne loupera pas. Tout ce qu'elle redoutait s'avérera. À peine quelques jours plus tard...
 
Paul Aimick (texte) et France Timmermans (photos)
 

Article mis à jour le 06/12/2017.

Commentaires   

0 #1 Gédécé 04-12-2017 13:41
merci pour votre enquête, dont ce quelle laisse à percevoir me révulse au plus haut point, comme la photo de ces enfants parqués derrière un grillage, pendant que les CRS rigolent.... PDM.
Citer

Ajouter un Commentaire