Si la gestion du camp Blida repose sur le « travail remarquable » des bénévoles, pourquoi continuer d'être bénévole ?

Le camp Blida n'est plus ! Le bidonville d'État situé à Metz a été démantelé, la semaine passée, comme à chaque mois de novembre depuis 2013. Il aura fallu attendre des températures insupportables avant que les autorités ne daignent enfin épargner aux gens de vivre dans des tentes au milieu de la boue. Près de mille migrants ont été déplacés dans toutes sortes de structures d'accueil, bâtiments désaffectés réquisitionnés et hébergements d'urgence aux quatre coins de la Moselle (pour 60 à 70 % d'entre eux) et du pays (pour le reste), d'après la Préfecture. Notre équipe était sur place 24 heures durant, de la veille des opérations jusqu'au départ du dernier des 25 cars réquisitionnés pour l'occasion. Assez de temps pour se rendre compte de l'opération d'enfumage d'Adoma, qui tente de dégager les bénévoles du camp puis salue dans la presse leur « travail remarquable ». Reportage aux côtés de trois bénévoles de la première heure, présentes sur le camp depuis sa réouverture il y a sept mois.


Camp Blida, Metz, 15 novembre 2017, 01 h 45 du matin. « Là, vous venez de mettre cinq mecs au chômage. » On comprend que, pour tenter de nous rendre responsable de sa propre décision, l'homme qui se trouve devant nous doit être vachement important.
« Excusez-moi, mais vous êtes qui au juste ?
- Monsieur Bisiaux, B.I.S.I.A.U.X., directeur de l'établissement Est d'Adoma. Je vais vous demander de quitter les lieux, vous n'avez pas à être sur place. » Les vigiles n'auraient jamais dû nous laisser entrer sur le camp Blida. Par conséquent, cela mérite à ses yeux leur renvoi sur le champ !
 
« Pourtant quand on nous appelle à 22 heures parce qu'une famille vient d'arriver et qu'elle a besoin d'une tente, d'un matelas, et qu'on installe la famille, qu'on fait le boulot à votre place, là notre présence ne vous pose aucun inconvénient... » remarquent Céline, Mazou et Sandrine du collectif Rébellion Blida et Solidarité migrants Moselle, avec qui nous passons la nuit.
 

Les châteaux du ghetto

 
On se relève, alors qu'on était posés sous la tente - sous le « château » comme on dit ici, car pour le peu qu'un modeste assemblage fait de palettes ou de toiles honore la tente, l'emballe contre la boue, ça devient un château, c'est le jargon local, c'est comme ça, et c'est très beau. On était posés sous, donc, le château de Barmak (prénom d'emprunt), un jeune Afghan, qui nous invitait à prendre le thé pour sa dernière nuit sur le camp. La dernière nuit pour tous les occupants. Ils sont encore 800 ou mille, personne ne sait exactement combien (pas même la préfecture). Depuis sa réouverture il y a sept mois, le camp Blida a recueilli la majeure partie des 2000 « personnes vulnérables » qui n'ont pas été prises en charge par les services préfectoraux mosellans - celles et ceux voués à la rue - sur 4500 arrivées entre le 1er janvier et aujourd'hui. 
 
Et demain, à pareille heure, il ne restera plus personne, plus rien, hormis un champ de désolation, des châteaux sans vie, abandonnés en l'état, bibelots et ustensiles restés à leur place - comme si leurs propriétaires s'attendaient à revenir un jour. « Je ne dormirai pas, parce qu'à 4 heures, la police arriver... Je ne sais même pas où nous être emmenés, personne ne sait, on nous dit rien. J'espère juste rester en France, ici je me sens en sécurité », se confiait notre hôte, avant que l'on se fasse griller en flagrant délit de solidarité par monsieur Bisiaux, qui dit faire sa ronde nocturne quotidienne sur le camp. « Ça doit faire la deuxième ou la troisième fois, grand maximum, que je le vois après trois mois passés ici », glisse, tout bas, Barmak.
 
 

Les vigiles d'Adoma sécurisent... Adoma et les services d'État

 
Lorsqu'ils ont été transférés à Blida, le 11 avril dernier très exactement, les 150 premiers occupants du camp venaient de passer de longues semaines, voire davantage, sans abri, totalement livrés à eux-mêmes dès le mois de février. Le très officiel « réseau de solidarité des associations messines » (Fondation Abbé Pierre, Médecins du monde et Emmaüs) prit alors l'initiative, fin mars, de les rassembler et d'ouvrir un squat sur l'herbe des Jardins Jean-Marie Pelt, en veillant à placer leurs tentes légèrement à l’écart des allées très fréquentées. Délicate attention.
 
Comparé aux squats et camps illégaux précédents, Blida c'était presque le top... « On aurait préféré qu’ils soient sur du dur pour leur sécurité et leur bien être », regrettait juste une bénévole de la Fondation Abbé Pierre devant la presse. L'acceptation était totale...  D'autant plus que, cette année, les services de la préfecture allaient sortir le grand jeu en mettant sur le coup une entreprise publique, « spécialisée dans l’accueil des demandeurs d’asile », oui, oui, « spécialisée », pour « sécuriser les lieux » 24 heures sur 24. Adoma, donc.
 
Concrètement, cette sécurisation visait les bénévoles (méticuleusement contrôlés à l'entrée), les journalistes (régulièrement interdits d'accès) et les occupants eux-mêmes. Non pour empêcher une poignée d'hommes seuls de saccager et de terroriser le camp entier lors de nuits de violence. Mais plutôt pour pointer quotidiennement tout le monde, afin de sortir du dispositif d'accueil (en clair, mettre à la rue) toute personne qui aurait oublié de signer le registre.
 
Heureusement, rappela récemment le ministère de l'Intérieur, qu'un « réaménagement du site » a permis de « renforcer la sécurité des occupants et d'améliorer leurs conditions de vie sur place », et ce « notamment pour les personnes particulièrement vulnérables ». Ces lignes proviennent d'une réponse officielle du cabinet de Gérard Collomb à une lettre ouverte au Président de la République rédigée par le Collectif mosellan contre la misère. Lequel collectif dément ces affirmations : « La réalité consistait en un entassement de tentes et cabanes bordant des allées étroites, encombrées de détritus où prospéraient les rats. Les personnes craignant pour leur vie n’avaient d’autre issue que de s’éloigner hors des barrières du camp. » Quant aux vigiles, « ils ne protégeaient pas les personnes, mais la société Adoma et les services de l’État contre les regards extérieurs. Ces vigiles étaient garants d’une opacité contraire à toute démocratie. Ils n’ont jamais eu pour mission de s’interposer lors des altercations quotidiennes, inévitables dans la promiscuité de ce campement. »
 

Déléguer aux bénévoles les tâches impossibles à assumer

 
« On attend quoi, concrètement, monsieur ?
- La police, répond calmement monsieur Bisiaux.
- La police !
- Donc, vous, pour le peu qu'il y a de la solidarité entre la population locale et les réfugiés vous appelez la police et vous virez cinq de vos employés...
- C'est pas les miens ! »
Ouf, les vigiles travaillent pour une entreprise extérieure. Adoma pourra s'en débarrasser avec moins de remords !
 
Officiellement, la mission du directeur d'établissement d'Adoma, telle qu'il la décrira à la presse, est de « gérer le camp de réfugiés Blida », c'est-à-dire  de « coordonner les actions des associations et d'identifier les entrées dans le camp ». Bien entendu, cela ne consiste pas à gérer des cours de Français, des activités pour les enfants, ni même gérer des besoins humains, des problèmes de santé ou encore de l'accompagnement dans les démarches juridiques ou administratives. Mais alors gérer quoi, au juste ? Pas n'importe quoi, en tout cas. « Pas gérer des tentes sur un terrain vague », par exemple. Non,  non. Vous imaginez deux minutes une « société d'insertion pour le logement » telle qu'Adoma distribuer des tentes et des couvertures, et, de fait, officialiser la ghettoïsation organisée. Mieux vaut ne pas y toucher. Et déléguer cet aspect peu reluisant à « des associations de bénévoles qui ont fait un travail remarquable ». Ce seront ses mots. Deux jours plus tard, interviewé par le Républicain Lorrain, il sortira ça. Pour l'instant, face à Céline, Mazou et Sandrine, trois de ces « bénévoles qui ont fait un travail remarquable », il attend la police. Pour les dégager.
 
 
Mais cela n'a pas répondu à notre question. Que gère Monsieur Bisiaux en dehors des aspects sécuritaires déjà évoqués? L'installation de blocs sanitaires ! Bien qu'on le défie de s'y aventurer pour pisser, la trentaine de WC et de douches ajoutées depuis septembre (moment de sa prise de fonction) c'est lui !
 
Le 8 novembre, Jean-Marie Girier, chef de cabinet et « conseiller spécial » de Gérard Collomb, soulignait ces avancées hygiéniques dans son courrier destiné au Collectif mosellan de lutte contre la misère. Le camp Blida était décrit comme un « site humanitaire » pourvu de « conditions sanitaires correctes » !
 
« Ce que le Préfet de Moselle vous a fait valoir comme des "conditions sanitaires correctes" ou comme un "accompagnement" se présentait comme un bidonville insalubre où la survie dépendait des bons offices de bénévoles exténués », répondra dans un récent courrier Éric Graff, porte-parole du Collectif mosellan contre la misère. « Ces choses n’ont de sanitaire que le nom à en juger par l’écoulement des urines jusque dans les blocs cuisine installés à leur proximité. » Les risques sanitaires, en revanche, étaient bel et bien réels et « faisaient l’objet d’un inquiétant déni de réalité par l’Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) et la Direction départementale de la cohésion sociale (DDCS) que nous alertions à plusieurs reprises », poursuit Éric Graff, qui note que « des personnes atteintes d’hépatite B et C, ainsi qu’un enfant atteint de tuberculose, n’ont jamais reçu de mise à l’abri durant des mois ». 
 

Comment militer auprès des migrants
sans participer à la pérennisation du camp ?

 
On en oublierait presque que, Adoma ou pas, sanitaires ou pas, boue ou béton, elle reste indigne, révoltante, carrément absurde, la situation. Mais surtout évitable. Largement anticipable. Car depuis 2012 c’est le même, exactement le même scénario de misère qui s’écrit aux mêmes périodes de l’année. Depuis 2012, oui, chaque année on y a droit, au bidonville.
 
Mai 2012, un premier camp installé dans le quartier Bellecroix abritera jusqu’à 350 occupants avant d’être démantelé, puis reformé, puis déménagé en juin 2013 sur le parking de l’avenue Blida.
Naissance du premier camp Blida.
Qui abritera jusqu’à 800 personnes – sur le parking en béton, à l’époque ce privilège leur était réservé – au moment de son démantèlement en novembre 2013.
 
Et en 2014, re-rebelotte.
Reformation en août, démantèlement en novembre.
En 2015, des réfugiés installent leurs tentes devant la Plateforme d’accueil des demandeurs d’asile.
En 2016 aussi.
Et on en revient à leur déménagement sur le parking boueux déjà décrit.

La suite, vous la connaissez. Et c’est à croire que cinq générations de camps Bellecroix et Blida réunis n’y font rien. On prend (presque) les mêmes et on recommence.
À zéro.
C’est toujours le même camp qui perdure, en résumé.
D’année en année.
Presque à l’identique.
Quand il n’empire pas.
Alors, à quoi bon continuer de militer quand l'État se repose sur les bénévoles pour que des vivres soient apportés aux migrants, ainsi que de quoi survivre sous les températures atrocement froides, à l'image de cette nuit ?
 
 
Vaste question.
Qui anime bien des débats au sein des collectifs de soutien aux migrants.
Quand elle ne les déchire pas.
Pas plus tard que cette nuit, pile avant l'arrivée de monsieur Bisiaux, Sandrine nous résumait la réunion qui s'est tenue, quelques heures plus tôt, au sein de la mairie et qui rassemblait tous les collectifs messins solidaires des migrants.
« Je crois qu'il y a une conscience politique qui naît, disait-elle sous la tente de Barmak. Moi j'ai vu à la réunion ce soir que beaucoup culpabilisaient d'avoir aidé l'État, le système, à pérenniser le camp. Et ils en prenaient seulement conscience.
- On le sait tout ça, rétorquait Céline. Mais le problème c'est que, si on ne fait rien, les gens restent dans la merde, seuls, sans rien, sans tente ni nourriture.
- D'accord, mais on voit tous les ans des nouveaux bénévoles arriver avec zéro conscience politique et qui, un moment donné, se disent : "Mais bon sang, on fait quoi là ? On est en train de pallier à tout ? Ils feraient quoi, l'État, la Préfecture, si on n'était pas là ? Ils seraient peut-être obligés de réagir."
- Ou pas.
- Mais comme on n'essaye jamais, on ne peut pas savoir le "ou pas". »
 
 

Comme s'il n'allait pas y avoir, dès le lever du jour, 80 CRS armés de gaz lacrymo...

 
Le camp est calme cette nuit. Étrangement calme. L'an passé, la veille du démantèlement avait été une épreuve terrible, le camp était en ébullition, marqué par d'importantes violences. Cette année, rien. Une nuit presque ordinaire. Jusqu'à ce que la police arrive...

Appelée par monsieur Bisiaux, les agents entrent dans le camp et tentent de démêler la situation. Un attroupement de plus en plus important se forme autour de nous. Les hommes du camp rappliquent, pour voir ce qu'il se passe. Que peut bien vouloir la police à ces trois femmes présentes à leurs côtés dès la première heure ?
 
« Adoma agit dans le cadre d'une réquisition d'un terrain privé sur lequel vous n'avez pas à être, récite monsieur Bisiaux.
- Mais ça fait sept mois qu'on est là ! répète Sandrine devant l'agent.
- Tout ce que vous voyez là, ajoute Mazou, tout ce qui est tentes, matelas, vêtements, vaisselle, nourriture, c'est nous, les bénévoles, qui l'avons ramené.
- Oui, mais vous êtes là la journée, pas la nuit », feint de ne pas comprendre monsieur Bisiaux. Comme si cette nuit n'était pas particulière. Comme si cette nuit n'était pas la dernière.
 
Comme s'il n'allait pas y avoir, dès le lever du jour, 80 CRS armés de gaz lacrymo qui allaient débarquer devant le camp, ainsi que la Police aux frontières, et les personnels de la préfecture, de l'Office français de l'immigration, du 115, une soixantaine de travailleurs sociaux, pour prendre les noms, répartir les occupants par catégories, les trier en fonction de leur statut administratif.
 
Comme si les enfants n'allaient pas paniquer et pleurer au milieu des jouets dont on leur a fait don, trop volumineux pour entrer dans l'unique valise autorisée par personne.
 
Comme s'il n'allait pas y avoir une file humaine, de 6 h 30 à 21 heures, interminable, gorgée de familles entières congelées, stressées, attendant des heures que leur nom résonne aux haut-parleurs, gros lot de cette tombola humaine improvisée au micro, qui leur donne droit de prendre place sur les sièges vulgairement recouverts de bâches en plastique de l'un des 25 bus ou cars qui défileront tout au long de la journée, et qui les emmèneront vers des destinations inconnues, quarante au total, de la Bretagne au Grand Est, du Rhône-Alpes au Nord-Pas-de-Calais, de casernes, hôtels, lycée réquisitionnés en... centre de rétention administrative.
 
 
« Il commence à y avoir de la tension, remarque Mazou en s'adressant à l'agent de police. Regardez tous les gens autour de vous. Il faut juste une étincelle et...
- Oui, c'est pour ça, reconnaît l'homme en uniforme. J'ai surtout pas envie que... C'est ce que je disais à monsieur (Bisiaux). Et là, effectivement, ça monte. »
 
L'agent écoute attentivement Céline, Mazou et Sandrine leur expliquer qu'elles sont là comme tous les jours, mais en particulier cette nuit pour rassurer la population, assurer une présence amicale, apaisée. Plus le groupe qui nous entoure s'accroît, plus l'agent semble comprendre que le calme qui prévalait avant son arrivée n'est peut-être pas sans rapport avec la présence de ces trois femmes. Tout comme la sienne de présence n'est pas sans rapport avec la rumeur naissante, concert de voix d'hommes massés près des cuisinières, déserteurs de l'insomnie venus tutoyer des mains les plaques électriques pour chasser le froid et rendre l'inquiétude supportable.
 
 *
 
« Vous pouvez venir avec moi une minute ? » L'agent de police demande à monsieur Bisiaux de le rejoindre un peu à l'écart. Les deux hommes échangent un instant. Scénario improbable, l'agent quitte le camp, rejoint ses collègues dans la voiture de police et... repart. Le directeur d'Adoma semble bien seul face à nous, désormais, comme qui dirait laissé en plan.
 
Trop tard. Le camp Blida est réveillé. Il ne se rendormira plus. Il est 2  h 35. 
 
 
Paul Aimick (texte) et Marie Jérôme (photos)

Commentaires   

0 #4 Francinet Pascale 22-11-2017 08:55
Quand je pense au fonctionnement, certes pas idéal, mais loin des conditions que vous décrivez, de Grande-Synthe... et géré par de nombreuses associations de bénévoles, dont Utopia, avant que ce lieu ne soit repris par l'Etat, puis finalement démantelé... On sait faire, et on sait faire bien. Pourquoi cet endroit n'a t-il pas servi d'exemple? C'est bien un manque de volonté de nos gouvernants. Lamentable. J'ai vraiment honte.
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0 #3 Worms Sandrine 22-11-2017 07:47
:-|
J'ignore si je continuerai d'être bénévole dans de telles conditions, mais ce que je sais en revanche, c 'est que militer contre de telles injustices faites à des êtres humains, oui, je continuerai...Blida démantelé ne clôt pas le combat pour les droits de l'homme et droits des enfants!
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-1 #2 Eric Graff 22-11-2017 00:08
Merci pour ce beau récit des faits, tels que nous y avons assisté, à Metz, ville de la HONTE!
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0 #1 Catalan 21-11-2017 17:34
merci pour ces informations
J'ai participé avec la FAP la journée d'après à la récupération de la nourriture et des duvets mais se pose effectivement la question du sens de cette action et des suites hélas probables de cette absurde et scandaleuse gestion de l'arrivée de migrants venant de pays victime de la gestion politique et économique de cette terre
Bien cordialement
Isabelle
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