Au secours, revoilà Journaliste d’un Jour ! Jusqu’au 7 octobre, la 23ème édition de cette opération initiée par le quotidien L'Alsace permet à 1 700 lycéens de découvrir le monde de la presse. Jusque-là destinée aux établissements alsaciens, J1J commence à s’étendre, doucement mais sûrement, dans le reste de la Grande Région. Les journalistes en herbe pourront ainsi répondre aux commandes « suggérées » par les institutions « partenaires » et le Crédit Mutuel (propriétaire des treize quotidiens régionaux de l’Est). Un enrichissant apprentissage de la censure quotidienne qui nourrit chaque jour de résignation les journalistes dans les rédactions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Article paru paru dans le seizième numéro du NJJ (été 2017).

 

Pour une fois que ce n’était pas un journaliste qui encensait un élu. Mais l’inverse... « La presse écrite est l’un des piliers de la vie démocratique du pays », blablatait Philippe Richert lors de l’ouverture de la vingtième édition de l’opération Journaliste d’un Jour, lancée par le quotidien L’Alsace à destination des lycéens. Le président du Conseil régional d’Alsace (puis du Grand Est, jusqu’à sa démission récente) ne manquait pas de phrases creuses, ce jour-là, pour dire combien il lui importait que « la passion de l’information et son éthique soient transmises aux jeunes », tandis que le journaliste de L’Alsace soulignait que J1J c’était « des bénéfices induits au profit de nos futurs citoyens » et que le rectorat de l’académie de Strasbourg était tout content de relever « la correspondance exacte du cahier des charges de J1J avec l’éducation aux médias et l’éveil du sens critique des élèves qui y est lié ». Il est vrai que plus de 30 000 lycéens ont pu, au fil des éditions, devenir journalistes le temps d’une journée grâce à cette opération qui consiste à publier un supplément spécial de 36 pages durant tous les jours d’une semaine une fois l’an (souvent au mois d’octobre). Au début, seuls les lycées alsaciens étaient concernés par cette opération. Mais la Lorraine et la Champagne-Ardenne commencent doucement à s’y mettre depuis l'édition 2016, Grande Région oblige. L’Est Républicain, Le Républicain lorrain et Vosges Matin sont donc désormais aussi de la partie – même si l’extension à tous les quotidiens du Grand Est n’en est qu’à ses débuts. Et vous voyez, c’est drôle, mais, comparés à nos confrères, on se demande si c’est réellement « au profit de nos futurs citoyens » que « des bénéfices [sont] induits »...

Quatre articles par jour commandés aux lycéens

Un jour, un drôle de mail nous parvient. Un transfert anonyme, disons. Le mail est signé par la journaliste de L’Alsace qui coordonne l’opération. Elle s’adresse à une membre du personnel d’un lycée alsacien chargée de faire l’intermédiaire entre le journal et ses collègues enseignants. « Le thème développé par les lycéens sera l’économie, annonce la coordinatrice. Sur la dizaine de sujets traités, il faudra englober un sujet suggéré par notre partenaire le Crédit Mutuel. Pouvez-vous s’il vous plaît choisir un article parmi les thèmes proposés ci-dessous ? » Le premier thème se veut une réflexion philosophique : « Quel avenir pour la carte bancaire ? Paiement sans contact avec le téléphone et les applications / « wallet » du type Fivory. » Le second thème sera celui retenu par les lycéens. Le voici : « Une banque mutualiste c’est quoi ? Notion moderne ou révolue... Différence entre actionnaire et sociétaire. » Chacune de ces deux « propositions » est accompagnée du numéro de téléphone et de l’adresse mail d’un « correspondant ». Précisons que le mail se termine par... @creditmutuel.fr

Sujets à moitié imposés, intervenants pré-selectionnés... Où sont donc les grandes valeurs qui vendaient du rêve : « éthique », « éducation aux médias », « éveil du sens critique » ?

Je décide donc de contacter la coordinatrice de l’opération pour mettre tout ça au clair. « Ce sont les sujets proposés par nos partenaires, dit-elle par téléphone. Après, voilà, on les traite... Ils sont partenaires. C’est des sujets qui peuvent intéresser les jeunes, savoir comment gérer un compte ou le budget ou la téléphonie... Quant à la Région Alsace, elle me suggère en amont plusieurs pistes de réflexions, plusieurs idées de sujets qui pourraient intéresser les lycéens. Sur les cinq sites, je choisis deux lycées qui peuvent traiter ce sujet. Donc deux sujets sont proposés par jour par chacun de nos deux partenaires historiques : deux par la Région Alsace et deux autres par le Crédit Mut’.

— Quatre commandes par jour ! Et ça fait partie du partenariat ?

— Bah, c’est pas imposé. Et de toute façon, dans la mesure où les sujets sont intéressants, moi, je valide.

—  Et ça fonctionne comme ça depuis le début ?

— Depuis le début, oui.

— Donc depuis 22 éditions ?

— Oui, c’est ça. Mais bon. C’est anecdotique. Je pense pas que ça puisse vous intéresser dans le... Votre article, ça va être à quelle destination, en fait ? »

 

Mieux qu’une plaquette de com’

« Anecdotique », je veux bien. Sauf quand le résultat final publié dans les colonnes du supplément est mieux que la commande initiale. On vous laisse juger par vous-mêmes...

« Les sociétaires ont leur mot à dire », titreront carrément les lycéens chargés de cette « enquête » qui ressemble pourtant davantage à une plaquette de com'. L’article est d'ailleurs essentiellement basé sur les propos du « chargé de communication du Crédit Mutuel » himself.

Pour moi, c’était très clair : on avait orienté des gamins à faire la propagande gratuite d’une banque qui possède le principal groupe de presse quotidienne régionale du pays, dont... le journal dans lequel ils écrivent (précisons encore que L’Est Républicain, Le Républicain lorrain, Vosges Matin, L’Alsace, Les Dernières Nouvelles d’Alsace... les treize quotidiens de l’Est de la France sont à 100 % la propriété du Crédit Mutuel). Mais vous allez voir que c’est plus subtil que cela.

Ne dites surtout pas copier-coller

Cette fois, c’est la chargée de partenariats pour le Crédit Mutuel que j’appelle. Une dame charmante, vraiment. Malgré mon coup de fil inopiné, elle répond spontanément à mes questions, tant elle s’émoustille du fait de parler de la « démarche d’accompagnement des jeunes » mise en place par sa banque « dans la découverte des métiers et dans leurs choix d’orientation ».

« On a un rôle social », résume-t-elle. Mais j’ai le malheur de mettre fin à ce ton tout à fait affable auquel j’avais droit depuis le début en posant sur la table la question des sujets « suggérés » par le Crédit Mutuel...

« Je ne prépare pas l’article pour qu’ils le publient, si c’est ça votre question, tient à préciser l’employée de la banque à qui parler.

— Ce n’est pas ce que je dis. Je dis que les responsables du lycée reçoivent un mail avec des intervenants prémâchés...

— Remettez juste les choses dans l’ordre. Vous avez des enfants de 16, 17 ans. Ils ont quatre heures pour écrire un article. Quatre heures, d’accord ? Ça ne peut pas être un travail d’investigation, ils n’ont pas trois semaines hein. Ils arrivent le matin et il faut qu’en l’espace de quatre heures ils parviennent à produire un article sur un angle précis. Donc le travail leur est mâché : "Si vous avez des questions, vous pouvez vous renseigner là, là et là." »

Du journalisme selon le Crédit Mutuel...

Laisser juste ce qu’il faut de temps aux jeunes pour leur donner l’illusion d’aller « sur le terrain » mais pas assez cependant pour les inciter à s’émanciper de la séance de copier-coller des informations qu’on leur a soigneusement préparées.

Copier-coller, oups, que n’ai-je pas dit là ! J’ai droit à toute une série de remontrances de la chargée de partenariats du Crédit Mutuel commençant généralement par « Les lycéens ont le choix », « ils font ce qu’ils veulent », « ils ne sont pas obligés de », ou même « ils ont un cerveau, ils peuvent réfléchir par eux-mêmes ». Tiens, je n’y avais pas songé...

« Mangés par le chargé de com’ »

D’un côté, ce ne sont que des « enfants » juste un peu paumés qu’il faut aider. Mais de l’autre, ils ne sont pas non plus tout à fait teubés – et donc s’ils font l’éloge du Crédit Mutuel, par exemple, c’est évidemment un « choix ».

Un sacré choix, oui. Penchons-nous sur le fonctionnement alsacien de l’opération, cela donnera un bel aperçu de ce qui attend les lycéens lorrains et champardennais dans un avenir très proche (peut-être pour l’édition 2018 ?). Ainsi, chaque jour pendant une semaine, deux classes de lycéens pouvant représenter jusqu’à une cinquantaine d’élèves sont accueillis à 7 heures dans l’un des cinq sites rédactionnels alsaciens (locaux, médiathèques, etc., mis à disposition par les villes partenaires). Une partie d’entre eux est envoyée faire la promotion du journal et distribuer les exemplaires de la veille dans les rues de Sélestat, Colmar, Mulhouse, Saint-Louis et Strasbourg, tandis que le plus gros des troupes, qui se destine à la rédaction, est pris en charge par un journaliste secondé par un à deux pigistes. La conférence de rédaction a lieu à 8 heures, le retour des reportages théoriquement à 10 h 30 et tout doit être bouclé pendant la pause du midi – « 14 heures dernier carat » – pour que le journal soit imprimé l’après-midi même afin que les jeunes puissent tenir le résultat entre leurs mains dès 18 h 30 au centre d’impression de Mulhouse.

Je téléphone maintenant à la journaliste de L’Alsace chargée d’aiguiller les jeunes auteurs du légendaire article intitulé « Les sociétaires ont leur mot à dire ».

« Ils se sont fait complètement manger par le chargé de com’, reconnaît-elle très franchement. Ils n’auraient jamais dû aller le voir. C’est un chargé de com’... Il n’a répondu à aucune de leurs questions. Mais bon, voilà, ils ont aussi appris ce que c’est. » Et d’ajouter qu’à aucun moment les lycéens n’ont voulu faire la com’ du Crédit Mutuel : au contraire, « ils voulaient se montrer critiques vis-à-vis de la dérive du système coopératif du Crédit Mutuel qui est de moins en moins coopératif justement ». Et c’est la journaliste elle-même qui, pour contrebalancer le discours de l’intervenant « officiel », leur a fourni « d’autres interlocuteurs qui démontaient la version idyllique de la banque mutualiste où tout le monde à son mot à dire... »

Alors comment les lycéens qui voulaient se montrer « critiques » en sont-ils arrivés, malgré les encouragements de la journaliste, à rédiger un papier qui est l’opposé exact de leurs intentions de départ ? La journaliste répond à cela que leur « résultat n’était pas correct », que « leurs arguments n’étaient pas béton » et que leur texte ressemblait plutôt à une « dissertation ultra-gauchiste qui mélangeait tout ».

Vous êtes libres mais grouillez-vous ! On touche du doigt le fond du problème. Car la censure, aujourd’hui, n’a même plus besoin d’obliger un journaliste à pondre tel sujet, ou à l’interdire de publier tel autre. Ça paraîtrait tellement grossier. Surtout en pareil contexte. Non. La censure est plus pernicieuse que cela, et donc plus dangereuse. Elle dit : « Vous êtes libres mais grouillez-vous  ! » Et implicitement, donc : « Faites ce qu’on attend de vous si vous ne voulez pas vous compliquer la tâche. » Pourquoi se risquer, en si peu de temps, à traverser les contrées reculées et périlleuses qu’exigent l’investigation et l’enquête quand on peut fouler aisément le tapis rouge si rassurant que sont prêts à dérouler les Officiels, Directeurs en tout genre, Présidents de ceci, Élus de cela, et surtout communicants ?

La journaliste de L’Alsace a raison : « Le concept même de l’opération J1J, comme son nom l’indique, c’est qu’ils vivent exactement la même journée qu’un journaliste, avec les mêmes épreuves, les mêmes limites de temps, etc. C’est un style d’apprentissage, quoi. »

L’apprentissage du rôle du cadre. De plus en plus tôt. Et un cadre de plus en plus resserré, immuable – un filtre à la pensée. La vraie censure, en somme, c’est la censure du cadre ! Mais le cadre, au fait, qui l’impose ? Qui détient les journaux ? Qui demande de faire du chiffre et donc – implicitement – de faire toujours plus court, toujours plus « léger » – et donc toujours moins surprenant, plus du tout subversif ? Qui décide de mutualiser les coûts dans un premier temps, les contenus et les services dans un deuxième, avant de tailler carrément dans les effectifs dans un troisième ? En ce qui nous concerne, et ce jusqu’à preuve du contraire, c’est bien le Crédit Mutuel, non ?

Les traductions de la subvention

N’allez donc pas me faire croire que d’eux-mêmes, par « choix », les lycéens ont décidé que « leur » journal fasse office d’organe de propagande institutionnel. Car l’article sur le Crédit Mutuel, bien que particulièrement caricatural, n’est pas le pire. Jusqu’à l’édition 2015, le Conseil Régional versait 50 000 euros de subvention annuelle. Tandis que les villes « partenaires » fournissaient, juste derrière, les principales sources de financement publiques.

Il suffit de lire quelques-uns des titres des nombreux textes publiés à chaque édition pour se rendre compte de la façon dont se traduit la contrepartie gratuitement fournie par une armée de lycéens entièrement dévoués : « Être plus proches des concitoyens » pour une interview de la vice-présidente régionale chargée de la jeunesse et de l’orientation sur les bienfaits du passage à la Grande Région. « Démocratiser la culture » pour une rencontre avec une conseillère de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac). « Le quartier Wacken Europe, tout un business ! » pour un article vachement enthousiaste vis-à-vis de la construction d’un nouveau « quartier international des affaires » à Strasbourg. « Le Petit Rhin n’est pas un petit rien » pour un article sur le « chantier énorme ! » de la Petite Camargue alsacienne. Ou encore – mon préféré : « Le Super U de Masevaux va s’agrandir. » Vous imaginez deux secondes une Juliette ou un Bryan, 16 ans, débarquer le matin en conférence de rédac, mâchouillant un pain choco, et défendre corps et âme un sujet sur l’agrandissement du Super U de Masevaux, « parce que c’est trop cool » ! Non, soyons sérieux.

La pédagogie de Matt Pokora

« Le financement, on ne communique pas dessus. » Je téléphone, pour finir, au publicitaire de L’Alsace, qui gère les partenariats de J1J. Étant donné que le concours concerne chaque année 1 500 lycéens et qu’il est soutenu par des institutions publiques – à commencer par les différentes académies – j’ai eu l’outrecuidance de penser qu’il allait se montrer transparent sur la façon dont se traduisent les partenariats. Quelle tournure va prendre l’opération avec le passage à la Grande Région ? Quels financeurs ? Quelles contreparties ? Quel rôle du secteur privé ? Je n’aurai rien.

« On peut se tourner vers le privé, me concède-t-il néanmoins. Le tout c’est que ça se fasse dans une logique pédagogique. » C’est certainement en vertu de cette « logique pédagogique » qu’une pub pour Europa Park, « le meilleur parc de loisir du monde », propose de « S’ÉVADER. S’ÉCLATER. ENSEMBLE » à l’occasion d’Halloween. En vertu de cette logique, toujours, que Matt Pokora « t’invite à vivre les coulisses du My Way Tour sur Riffx.fr » sur toute la dernière page du journal – Riffx.fr étant le réseau social musical du Crédit Mutuel, qui ne manque pas une occasion d’ajouter en gros son logo. Ou encore que la remise des prix s’est tenue, avant la fusion des régions, au cinéma Kinépolis de Mulhouse ou à l’ancienne boite de nuit Macumba de Bartenheim. La pédagogie, mais oui. Si, à la dernière édition, chaque numéro de J1J était composé de sept pubs (deux pleines pages, quatre demi-pages et un quart de page), il est vrai que la plupart d’entre elles ne font pas la promotion d’institutions ou d’événements privés mais publics. Mais y a-t-il vraiment besoin d’encarts pubs pour faire de la pub dans J1J ?

« Je voudrais pas, exige le publicitaire de L’Alsace, je voudrais pas qu’on suppute que le Crédit Mutuel ou la Région demandent des publi-rédactionnels, pas du tout. C’est dans le cadre d’un programme. C’est pas des demandes d’articles : c’est des propositions. Comme on est dans une logique de territoire, ça se fait comme ça, c’est naturel. C’est pas des publi-rédactionnels. Il faudrait surtout pas qu’on aille vers ça. Je serais vraiment déçu...

— Ah, non. Je ne parle pas de publi-rédactionnels, mais de suggestions.

— Oui, complètement. Mais je ne veux surtout pas un article... J1J, c’est une super opération, qui est positive, qui existe depuis plus de vingt ans. J’insiste là dessus. Je ne veux surtout pas un article négatif sur ce dossier-là qui pourrait créer une polémique là où il n’y en a pas. »

Paul Aimick

 

Post-scriptum : Voilà ce qu'on en a encore déniché dans le premier numéro de l'édition 2017...

Commentaires   

0 #1 thérèse DELFEL 04-10-2017 07:41
Remarquable article de Paul Aimick qui démonte point par point les méthodes de com', pardon, "suggestions", qui remplacent progressivement le ... journalisme ! Qui lui, a au départ, une éthique et même une âme, une conscience de sa responsabilité. Les journaux régionaux sont de plus en plus clairement phagocytés par le crédit mutuel et ses "partenaires" industriels ... Affligeant ! :
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