Dans la nuit du 18 au 19 juillet 2011, Xavier Baligant, père de famille belge de 29 ans, est abattu sur une aire de repos de l'A31 de trois balles de gros calibre, alors qu'il était aux toilettes. Ses deux enfants l'attendaient dans la voiture. Une triste histoire, c'est sûr. Mais une histoire qui vend, un feuilleton qui s'écrit au jour le jour, du suspense, de l'émotion, de l'insécurité à portée de main, tout ce que la presse régionale aime. Récit en images de la fabrique d'un fait divers vu des coulisses de la rédaction jusqu'aux cinq colonnes à la Une.

Récit d'été 3/3. Version web de la BD parue dans le neuvième numéro du NJJ (été 2013).

 

 

Il y a trop d'enjeu pour se contenter des faits. Soit Xavier Baligant est une victime du hasard, qui s'est trouvé comme on le lira, « au mauvais endroit au mauvais moment », et c'est bingo, car tout le monde pourra se reconnaître dans son histoire, le mythe du « ça peut arriver à n'importe qui ». Soit cet « employé modèle », ce jeune homme « sans histoire » et « sans casier judiciaire » menait en réalité une double vie, faite de trafics, de trucs dont personne ne pouvait le soupçonner, un vrai réservoir à fantasmes, et là, c'est carrément le gros lot.

 

 

Car en attendant la fin de l'histoire, gros problème : les enquêteurs ont vérouillé le dossier pour éviter de faciliter la fuite du ou des tueur(s), dont on ignore tout. Rien ne sortira dans les jours prochains. Il s'agit donc de remplir du vide, en attendant. Et pour ça, le moins que l'on puisse dire est que le Républicain Lorrain sait se montrer créatif. Sa recette en cinq règles (avec, chaque fois, les hyperliens menant aux articles originels que nous citons).

 

Pour un premier article, l'utilisation du « peut-être » (six fois, dont un dans le titre), du conditionnel (trois fois), de l'interrogation (sept fois) sont alors indispensables. Mais pas autant que l'atmosphère inquiétante qui se glisse parmi les suppositions de la journaliste. Exemple : « S’agit-il d’une bande de détrousseurs sévissant sur les aires d’autoroute, n’hésitant pas à lâcher des gaz soporifiques dans les voitures des passagers endormis, le temps de les voler ? » Ta-ta-ta !

 

 

 

 

 

 

Oui, c'est bien la journaliste qui pose de dos, cachée par la capuche de son k-way, pour illustrer un article dont le titre résume plutôt bien la part d'informations qu'il contient : « Meurtre sur l'A31 : Toujours pas d'explication » Heureusement, il y a la photo. Qui confère à ce simple grillage aplati des allures graves, suspectes. « Est-ce le chemin emprunté par celui ou ceux qui ont tiré sur Xavier Baligant pour le détrousser ou régler des comptes ? » Mystère...

 

 

 

 

Après avoir publié en Une de tous leurs journaux une photo de Xavier Baligant prise sur sa page Facebook, sans le moindre consentement des proches de la victime (qui n'ont de toute façon pas été consultés), les journalistes harcèlent le père de Xavier Baligant, « terré chez lui », refusant de répondre à leurs questions. Pas grave : s'ils n'ont pas le père, il reste toujours aux journalistes la possibilité d'aller recueillir les larmes des grands-parents.

 

 

 

 

 

Quand on a vraiment fait le tour, qu'on a épuisé toutes les idées, il reste toujours la possibilité de faire parler le premier venu, à condition de lui trouver un semblant de légitimité. Ainsi, et ce n'est pas une blague, « Érik, routier, a "vu des tas de trucs" », titre le Républicain Lorrain ! (Notez l'utilisation des guillemets pour souligner l'authenticité « des tas de trucs » qu'a vus Érik...) Et quels trucs ! « Quand vous voyez deux voitures se croiser, un gars qui en sort, qui donne un sac à l’autre, vaut mieux pas savoir. Ça magouille sec », nous éclaire Érik, qui « préfère dormir là où c’est bien éclairé, et où il y a des stations services, du monde. C’est plus sûr ».

 

Le dénouement final ne venant pas (l'affaire n'a toujours pas été résolue, six ans après les faits), le Républicain Lorrain se contentera de tirer une morale de cette histoire. Puisque « prostitution, braquages, vols organisés se développent » sur l'A31, il est grand temps de se pencher sur « la question de la dangerosité des aires d'autoroutes ». Tout ceci, évidemment, « sans basculer dans la psychose collective ». Vous pensez bien.

Dessins : Antoine HLT
Scénario : Franck Dépretz

Ajouter un Commentaire