Je m’attendais à des militaires aguerris. Ou à une armée de « para » couteau entre les dents. Ou à des Forces spéciales, des types du GIGN, d'hirsutes guerriers. Et aussi à une horde de fachos, crânes rasés tatoués, et moi tout squelette au milieu de leurs gros bras. Mais je n’ai rien vu de tout ça durant les 48 heures de « stage aguerrissement forêt et close combat ». Non. Juste quelques pratiquants du club de Krav-maga du coin, des plus ou moins trentenaires qui se cherchent, des habitués de « bootcamps ». Et surtout des anciens de l’armée, nostalgiques du « Service ». Pas l’ombre d’un scoop, en tout cas, à Viviers-sur-Chiers, au « stage commando » du Pays-Haut (Meurthe-et-Moselle). Mais le pire n’est-il pas justement cette guéguerre discount et bon enfant ? Ce week-end d’« immersion en milieu hostile », pas si compliqué que ça finalement, prémaché aussi bien pour des cadres d'Air France que des employés de la SNCF ? Le compte-rendu prolixe de notre infiltré spécial.

Récit d'été 2/3. Article paru dans le quinzième numéro du NJJ (automne 2016).

 

Jour 1. 17 h 11

« Si ton grand-père est légionnaire, c'est un grand homme »

 

Le type attend dans la cabine de sa fourgonnette jaune, le regard droit. Sur le parking de la gare, quelques voitures, peu de monde. À vrai dire il n’y a que ce type. Je termine mon pâté lorrain, dernier repas que je parviens à avaler à l’aide de brassées de sodas, la boulangerie de Longuyon n’avait pas grand chose de salé en ce vendredi après-midi d’Halloween.

Je renverse mon paletot sur le banc le plus proche, ainsi que mon sac militaire, une hotte noire étanche outrageusement lourde, le genre de truc qui t’arrive plus haut que la tête, monté sur plusieurs niveaux exprès pour faire rire les morveuses en tournée de bonbons dans les ruelles tristes de ce bled d’à peine 6 000 âmes du haut de la Meurthe-et-Moselle, ancien carrefour ferroviaire où le minerai du fer croisait le chemin du charbon venu du Nord. Mon attirail fait détourner le regard du type, il me remarque enfin, exactement comme je m’y attendais en le voyant. Il baisse sa vitre, j’ai à peine besoin de me présenter. « Toi aussi t’es là pour le stage de close combat ? Vas-y entre, mets-toi à l’avant. »

Assis à côté de lui, j’observe la balafre naturelle de ses joues, deux tranchées qui se rejoignent sur un sourire figé, une tendresse arrachée sur le front par des rides, un regard plissé sur les cernes d’une vie qui n’a pas dû être bien complice avec le sommeil, une gueule de militaire en somme, une gueule de traviole, éternellement penchée sur la droite façon Allain Leprest, la mélancolie en moins, la rage discrète en plus. On fait connaissance pour tuer notre avance, il s’appelle Jean-Paul et c’est peu dire qu’il ne faut pas être novice en arts martiaux pour comprendre les disciplines qu’il pratique :

« Je fais du Self, un peu d’Aïki quand j’ai le temps, du Jijibé et aussi du Krav (1).

Ah ouais, quand même... Au fait, tu as quel âge ?

69 ans. »

Ça pose le bonhomme.

 

Fan absolu des Forces spéciales

 

Depuis maintenant onze ans qu’il est en retraite, ses journées, ses weekends sont dédiés aux sports de combat. « Je me limite aussi. À la maison une princesse m’attend, elle ne me dit jamais rien mais si j’étais tout le temps absent, bon, ça irait bien cinq minutes quoi...

— Des stages de close combat comme celui-ci, tu en as déjà fait ?

— Oui. C’est surtout des bootcamps que j’ai faits à Strasbourg, avec le club de Krav.

— Des bouts de quoi ?

— Des bootcamps, c’est une méthode d’entraînement inventée par l’armée américaine, ça se passe dans la nature aussi, sur plusieurs jours, y a un mélange de combats, apprentissage de survie, maniement des armes, etc. »

Le jour où il a appris qu’il avait loupé le stage d’aguerrissement organisé au club de tir de Longuyon en septembre 2014 avec Marius, la star du film Forces Spéciales, figure emblématique des Bérets verts, Jean-Paul ne s’en est pas remis : «C’est un copain du Krav qui me l’a appris. Il m’aurait mis un coup de couteau en pleine poitrine c’était la même chose. J’aurais préféré qu’il ne me dise rien

Quand il vient à me poser des questions sur mes motivations et que je déballe l’histoire imaginaire de mon grand-père légionnaire, il pose un regard respectueux sur moi : « Ah ! si ton grand-père est légionnaire alors c’est un grand homme. Ah ! tu ne peux pas avoir mieux à la maison, là tu as été à bonne école. » J’aurais mieux fait de la boucler. Va falloir assumer, maintenant...

Jean-Paul aussi était militaire, une certitude inscrite sur son visage, mais il préférait servir en Allemagne, dans l’artillerie, c’est plus rigoureux là-bas, il dit.

 

Le kaki comme l’évidence

 

L’heure du rendez-vous approche. Plus besoin de montre : le ballet des quatre-quatre et autres pick-ups nous l’indique. Ressortent de ces bagnoles faites pour être remarquées de loin d’épais gaillards qui portent le kaki comme une évidence, et le barda comme la dernière tendance. Rares sont ceux qui osent s’affubler de vêtements plus courants. Ou alors ils assument tellement ne pas être faits pour porter même le plus discret des treillis qu’ils peuvent se fondre tout de même sans problème dans le décor. En fait, il n’y en a que deux qui peuvent faire tout ce qu’ils voudront, rien qu’au flair on percevra leur malaise : le journaliste et moi.

Quand je dis le journaliste, je parle du journaliste officiel, en reportage pour le Républicain Lorrain. Il porte une veste sans manche, qu’on lui aurait sûrement enviée lors d’une immersion chez les pêcheurs à la truite le long de la Meurthe, mais voilà, il s’avère qu’on s’apprête à passer 48 heures de « stage aguerrissement forêt et close combat, immersion en milieu hostile ».

Lilian, l’organisateur, membre – comme la majorité des participants – du club de Krav-maga du Pays-Haut, emmène une première fournée à Viviers-sur-Chiers, petit village situé à moins de cinq kilomètres de Longuyon. « Profitez », dit l’un des gars en prenant place à l’arrière de la voiture tout-terrain, « c’est la dernière fois qu’on est assis confortablement. » Constat lucide.

 

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1 : Si l’on traduit le jargon, cela donne respectivement les sports suivants : Self-défense, Aïkido, Jiu-Jitsu brésilien et Krav-maga. Ce dernier pouvant être défini comme une méthode d’autodéfense d’origine israélo-tchécoslovaque combinant des techniques issues de divers sports de combats (boxe, judo, lutte...) et employée par l’armée israélienne pour se défendre au corps-à-corps face aux assaillants.

 

 

Jour 1. 18 h 36

« L'instinct de survie, la seule chose à laquelle on devrait penser »

 

Rapport de larrivée : La voiture sest arrêtée sur un petit parking situé près d’un terrain privé bordé par un chemin de fer, ça fait très camp de boy-scouts américain, très refuge de forêt du Minnesota, réveil du clairon à six heures du matin, youkaïdi youkaïda, avec un petit étang de moins de cent mètres de diamètre, de l’herbe autour, une cabane en bois, une grande tente collective juste à côté et un drapeau au pied du ponton, sans bannière étoilée ceci dit, mais un bleu blanc rouge qui flotte tout fier dans l’air. Où se trouvet-on ? « Sur le terrain d’un ami, Édouard Jacques, tu sais, l’ancien député-maire UMP de Longwy, m’avait appris Lilian au moment où je lui réglais les 150 euros de frais d’inscription. C’est là que ses enfants viennent faire la fête, parce que c’est des gros fêtards dans la famille des Jacques. » Voilà notre terrain de jeu.

 

Ça y est, nous sommes pratiquement au complet, 24 gaillards alignés plus ou moins militairement. À notre arrivée, Frédéric Cuvelier, notre instructeur, nous accueille, mains derrière le dos, à sa manière : « En ligne ! C’est pas la colo ici!» Ça doit faire partie du personnage...

Frédéric Cuvelier ? Je pourrais le décrire comme la version française de Stallone, c’est-à-dire avec une panse un peu plus large et les cheveux en moins par rapport à l’original, mais avec tout de même une allure puissante, marquée par des épaules rageuses qui dessinent un corps en fusée, prêt à décoller à chaque instant. Je pourrais. Mais l’image qui me vient à l’esprit, là tout de suite, c’est celle du général Bigeard savamment imité par l’humoriste Guy Montagné. Le même!

« D’un père militaire membre d’une unité spéciale et d’une mère issue d’une famille de bûcherons et de charpentiers », Fred est le fondateur de « Survivor Attitude™ » et se présente sur les sites Internet de sa société comme « ancien d’unité spéciale, baroudeur, spécialiste de la survie en zone hostile ». C’est donc ce petit patron qui, lorsqu’il ne passe pas à la télé – rien qu’en mai dernier il apparaissait sur « Chroniques du Sud » (France 3), « Échappées belles » (France 5), le magazine « E=M6 »... –, délivre des conseils pour vivre, ou plutôt survivre en pleine nature, loin de l’aliénation de la société, sa bite et son couteau pour unique bagage, le tout pour 300 euros en moyenne les trois ou quatre jours. Stages « commando », « de survie intensif », « de survie froid », « de survie urbaine »... il y en a pour tous les goûts. Et pas uniquement pour les amoureux de close combat et les apprentis marginaux qui rêvent de se couper du monde.

Vous travaillez au sein d’une multinationale et avez toujours voulu vous sentir into the wild mais juste le temps d’un week-end ? « Créateur d’instants inoubliables », Survivor Attitude et son équipe de « spécialistes des stages outdoor tonic pour entreprises » est là pour vous ! « Depuis 5 ans, lit-on sur le site, Microsoft, Orangina, M6, Ikéa, GFE, Smef, Stance, Capgemini, SNCF et bien d’autres entreprises [on pourrait aussi citer Axa, Decathlon...] ont pu constater les bénéfices de nos stages pour l’entente et l’efficacité au sein de leurs équipes. » Un succès basé sur une recette simple : adoucir, pour ne pas dire commercialiser le survivalisme – dont l’objectif initial est de préparer aux cataclysmes et d’anticiper des situations post-civilisationnelles – afin qu’il s’adapte à la culture managériale, basée elle aussi sur des notions de « dépassement de soi » ou de « gestion de stress ».

En s’adressant potentiellement aussi bien à un simple « collaborateur » qu’à un DRH (voire au PDG), le site Internet propose, à travers son offre de stages, d’« imprimer un état d’esprit qui sert l’intérêt commun dans vos démarches professionnelles et donc dans vos résultats ».

 

Coming out belliqueux

 

Nina a une montre et moi une lampe de poche, on se complète bien, je me mets avec elle le temps du premier exercice du stage, un repérage rapide du terrain destiné à analyser au pas de course ses particularités, ses défauts, etc. Je me laisse guider par l’instinct de ses 17 ans effervescents, sa crinière châtain éclatée voltige dans tous les sens sous la lumière grise de ce soir qui point mais qui n’est pas encore tout à fait soir. Seule fille du stage, elle n’a pas froid aux yeux. C’est sa première expérience commando, comme moi, elle est venue d’un peu plus haut que Longwy, elle fait du Krav, plus tard j’apprendrai qu’elle travaille déjà, serveuse dans un bar en Belgique, et qu’elle compte bien entrer dans l’armée prochainement. J’essaye de suivre son rythme, rapide, saccadé, même si je ne comprends pas trop où elle me mène, personne ne semble comprendre l’enjeu véritable de l’exercice d’ailleurs, et pas mal de gars s’inventent des pièges inexistants. De retour à la base, nous dédions les premières pompes aux retardataires, non sans les ponctuer à chaque flexion de bras par un sympathique « Merci les copains ! »

 

S’ensuit une longue séance de tours d’étang, au pas rapide cela va sans dire, sac sur le dos évidemment, vingt bons kilos de malheur recrachés sur nos épaules, quelques flexions extensions sur la route pour bien compléter l’échauffement, le tout – détail qui a son importance – en soulevant un énorme tronc d’arbre, douze bonhommes par tronc, deux troncs, Fred parle de poutres, «la poutre c’est ce qui va vous apprendre à créer de la cohésion», une cohésion qui pèse lourd alors, mais au moins nos deux équipes sont constituées pour le week-end.

C’est au moment où, de retour à la zone d’exercices, notre petit coin d’herbe, nous devons traverser la poutre sur toute sa longueur pendant que les autres la portent avec, évidemment, fardeau sur le dos, que l’Antillais choisit de faire son coming out. L’Antillais, un colosse nonchalant que Fred surnomme ainsi depuis le début. Les deux hommes ont l’air de bien se connaître et je vous épargne la comédie que jouait l’Antillais depuis son arrivée en se pointant un poil en retard et totalement à contrecœur. Voilà qu’il perd subitement son air renfrogné et dévoile désormais son vrai visage, «je suis John votre deuxième instructeur», et il se présente comme étant des Forces spéciales, membre carrément des Commando Opération Spéciale (2), paraît même qu’il est Tahitien, pas Antillais, j’ai du mal à suivre son discours impromptu, déjà bien occupé à esquiver les mollets de ceux qui s’aventurent sur le tronc.

« Je ne suis pas là pour vous enfoncer, ni pour vous piéger, je ne le fais pas avec mes gars, je ne vois pas pourquoi je le ferais ici, John poursuit les présentations. D’ailleurs, si j’étais à votre place, le tronc ça fait longtemps que je l’aurais posé, je ne l’aurais même sûrement jamais porté. Parce que c’est inutile, c’est totalement débile. Quand c’est légitime, il faut aussi savoir refuser les ordres qu’on vous donne. Il faut savoir faire preuve de désobéissance dans certains cas.

— On a bien dit dans certains cas », anticipe Fred.

 

Je bouffe donc je fuis

 

La séance de porter de tronc s’est achevée sur un exploit : trois d’entre nous ont soulevé cet haltère terrible de sève et de sueur, seulement trois... Notre meneur (qu’on a dû désigner, parce que « sans meneur, ça ne peut pas fonctionner, il faut quelqu’un qui donne les ordres dans le groupe et qu’on écoute ») notre meneur, donc, trouvait la tâche impossible, «Et comment tu peux savoir que c’est impossible, puisqu’ils n’ont pas essayé ?» avait alors répondu Fred, subitement soixante-huitard, « Il ne faut jamais parler à la place de tes hommes. Ils ne prendront jamais d’initiatives, jamais de prises de risque avec du paternalisme comme ça. Ils te suivront, comme des moutons. » Et maintenant, John complète par un débriefing sur l’individualisme, ce mal qui ronge notre société : «On fait parfois des stages avec des entreprises, des managers de boîtes comme Air France. Les mecs ont du talent, on le voit, ils ont un bon niveau, mais ils font comme on leur a appris et comme ils transmettent à leur tour : ils ne pensent qu’à leur gueule. C’est comme ça la société maintenant, chacun avance dans son coin, il n’y a plus de cohésion, et c’est pour cela qu’elle se casse la gueule.»

Ces discours me paraissant si progressistes, je me tournerai vers Fred pour vraiment comprendre le fond de leur anti-capitalisme viscéral : « S’il y a de la souffrance au travail, philosophera-t-il, s’il y a de la dépression, des choses comme ça, c’est parce qu’on est dans une société où l’homme n’a plus qu’à appuyer sur un bouton pour répondre à ses besoins naturels. Puisque tout est automatisé, l’homme perd son instinct de survie et il a le temps de penser à autre chose, à se prendre la tête sur des sujets auxquels il n’aurait jamais pensé s’il devait trouver, chaque jour, comment il va manger, où il va dormir, etc. L’instinct de survie, c’est la seule chose à laquelle on devrait penser, or on est le seul animal quasiment qui n’a plus besoin d’y penser car tout est à portée de main. » C’est vrai quoi, à quoi bon écrire des journaux, des livres, des thèses ou, pire, les lire ? Le système y avait déjà songé, à nous arrêter de penser, en nous gavant de divertissement. Mais le fondateur de Survivor attitude a mieux : vivre d’amour, d’eau fraîche et de cueillette. Toujours plus économique qu’une Playstation.

Justement, mettons-nous à la pratique sans plus tarder : toute notre bouffe est confisquée et conservée dans une malle. Malle fermée et rangée pour le week-end. « On ne vous laissera dormir que le plus strict minimum, nous rassure John, pour la nourriture et l’eau c’est pareil, on ne va pas vous laisser sans manger ni boire, mais dans les plus petites proportions pour tenir 48 heures. Ne vous inquiétez pas, on connaît notre métier, on connaît les limites du corps, c’est notre quotidien. »

 

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2 : Sur Internet, on peut toutefois facilement trouver le CV de John sur lequel figure un parcours solide et original, car à côté de ses « 20 ans de carrière » parmi les « forces spéciales de l’État », il a notamment été consultant « Chorégraphe technique de Combat » pour La Mémoire dans la peau, Transporteur 2, Taken ou encore Forces Spéciales, consultant « gestion du stress et de la sécurité au travail » pour le second groupe hôtelier au monde (Hilton), et a fait pas mal de protection rapprochée pour des ministres ou ambassadeurs à l’étranger, dont... Angelina Jolie, ambassadrice de l’ONU au Kosovo au début des années 2000.

 

 

Jour 2. 11 h 34

« Pas vu pas pris. Pris, pendu. Et sodomie ! »

 

Rapport de la veille au soir : La nuit fut rude. À 20 heures à peine, nous étions déjà sous la tente,allongés sur nos sacs, nos sacs accrochés à nous, « car s’il vous faut prendre la fuite et qu’il n’est pas déjà sur votre dos, vous vous retrouvez à poil ». Et ça n’a pas manqué ! Quand nos instructeurs ne se tapaient pas la cloche à la pizzeria du coin, comme ils s’en vantèrent aux types de corvée de piquet exprès pour qu’on entende, ils rythmaient les premières heures de la soirée par de fausses attaques terroristes à coup de pétards. À la moindre alerte, pfffuit, on devait sortir, tout engourdis par le sommeil, frissonnants sous la lune. Tout le reste de la nuit on a attendu que, sous l’effet de groupe, la chaleur corporelle de chacun agisse comme l’énorme radiateur promis.
Mais elle n’est jamais venue, la foutue chaleur, malgré la bonne volonté que mirent mes collègues dans quelques pets bestiaux largement prévisibles dans ce genre de circonstances. Au lever, nous avons eu le privilège de courir après notre petit-déj’, deux rations de survie cachées dans l’herbe, sucré, salé, salade de riz, veau marengo, des trucs qui te réveillent la gueule – littéralement – dans le pâté.

 

En cette fin de matinée, pendant que nous apprenons les rudiments de la construction d’une planque en milieu naturel (hostile, évidemment) et que nous sommes tous plus ou moins terrés sous une bâche recouverte de tout un tas de feuillages afin d’être confondus bien bien avec le décor, nos instructeurs en profitent pour se faire griller au barbecue des poissons de premier choix, dont nous n’avons droit qu’aux relents poisseux de la friture qui flotte dans l’air, fumet d’écume visqueux qui offense notre faim. Et ils prennent leur temps nos commandos, ils arrosent même le tout d’ambitieuses canettes de bière, pendant que le journaliste pose ses questions calepin à la main. J’en profite pour m’approcher et écoute l’écho de leur conversation, notre deuxième instructeur développe un projet dont il fera allusion plus tard au reste du groupe. John est en train de monter sa propre structure spécialisée en stages commandos, comme Fred, et pour cela il prépare un véritable terrain de jeu en Bretagne (3). La chose qu’il ne nous précisera pas, mais qu’il confiera au journaliste, c’est que ce camp d’entraînement s’inscrit dans un projet plus vaste de « guerre contre les musulmans ». Va-t’en savoir s’il blague...

Rien de tout cela ne sera relayé dans l’article du Républicain Lorrain qui paraîtra trois jours plus tard. En revanche, on peut découvrir, sur une page complète, un beau résumé bien lisse du week-end qui pourrait servir d’outil de communication aux instructeurs. Et pour cause : ces derniers ont explicitement demandé au journaliste d’avoir un droit de regard sur ce qui allait être publié. Le dimanche midi, en effet, Fred profitera de l’ambiance détendue pour nous confier: « Vous inquiétez pas pour le journaliste : j’ai exigé d’avoir un droit de regard sur les photos et les articles. Tout ce qui sera diffusé sera passé par moi. » Lilian, l’organisateur, m’avait dit la même chose en riant : « Le journaliste peut venir à condition qu’on vérifie ce qu’il a écrit, des fois qu’il écrirait des conneries. » Ledit journaliste m’a confié, en aparté, qu’il est bien obligé de respecter cette demande, cela fait partie du deal, mais il n’avait l’intention de montrer à Fred que «le papier principal» et pas le reste.

L’ordre du rassemblement est donné. Comme chaque fois, notre chef d’équipe nous compte, John repère une anomalie. « Je ne vous connais pas, mais en un coup d’œil je vois qu’il en manque deux », et effectivement les deux retardataires se pointent, « On était cachés sous notre abri, ça fait trois quarts d’heure qu’on dormait », me chuchotent fièrement ces filous, deux potes qui se sont connus à l’armée, dont l’un bosse actuellement au Parlement européen à Luxembourg. L’équipe au complet, John annonce la suite : « Maintenant que le journaliste est parti, si vous avez des softair [répliques d’armes] vous pouvez les sortir, on est entre nous. » Rire collectif.

 

Vingt-trois moules-burnes sous un tronc

 

Notre week-end est rythmé en bonne partie par une maxime de Fred : « Pas vu pas pris. Pris, pendu. Et sodomie ! » À l’armée, en somme, tout est permis tant qu’on n’est pas chopé sur le fait. Les Filous n’ont pas attendu bien longtemps après le départ des deux instructeurs lors de cette courte pause accordée en début d’après-midi pour l’appliquer concrètement. Ils passent par la fenêtre de la cabane, ressortent des rations plein les bras, professionnels les gars, et généreux avec ça, tout le monde a droit à sa part. La sacralité de l’instant saupoudre d’une saveur particulière cette bouffe sous vide. Richard, un blond aux joues creusées, déguste dans son cul de bouteille découpée un sirop de pêche comme un Millésime dans un verre à pied. D’autres finissent les derniers centilitres d’eau laissés par les instructeurs.

Au moment où ces derniers reviennent, c’est comme s’ils lisaient sur notre visage à quel point nous nous sommes fait plaisir, Fred scrute ce qu’il reste de son repas, « j’ai cru que vous aviez été jusqu’à lécher l’assiette », puis il se rend dans une démarche balancée de suspens avec John dans la cabane. Les deux hommes ressortent, le verdict tombe : «En rang ! lance John. Et plus vite que ça !» On se doute fortement de la peine encourue, et quitte à ce que le couperet tombe, mieux vaut que ce soit pendant que le soleil est parmi nous. « Vous vous mettez en slip et tee-shirt, et vous gardez vos baskets. » Ça se précise. « Vous me portez le tronc d’arbre tous ensemble et vous faites le tour de l’étang, c’est parti ! »

On s’exécute dans notre nouvelle tenue de combat, je mesure le ridicule de la situation, vingt-trois moules-burnes en dessous d’un tronc – et, rassurons les féministes, une vingt-quatrième tout aussi ridicule en collant. Arrivés aux trois quarts du chemin, John nous propose sympathiquement de poursuivre cette originale expédition dans l’étang, premier contact avec l’eau, juste les pieds, bordel, ça réveille, on trempe le slip maintenant, anesthésie angoissante, rétractation immédiate, virilité paralysée. Arrivés en plein milieu de l’étang, la vase avale nos chaussures et l’eau nous mord jusqu’au milieu du tronc, mais épargne tout de même notre buste. John règle ce détail, «mettez votre tête dans l’eau !», on suit timidement son conseil, on insulte l’eau cette belle salope, «non, fait John, qui ajoute un détail, mettez votre tête dans l’eau tout en baissant la poutre», on place le tronc d’arbre, jusque-là à hauteur d’épaules, dans le creux de nos bras, « allez on dit : merci les copains qui se sont servis dans la réserve », on répète en chœur, « merci les copains qui se sont servis dans la réserve ! », et schploufff, on relève la tête, j’aperçois Jean-Paul, le presque septuagénaire, qui a du feu dans le regard, un plaisir dans la souffrance, « merci les copains qui se sont servis dans la réserve », et schploufff, il relève la tête, le visage ruisselant de détermination, les yeux incendie, expression de tueur, mental d’acier, galvanisé par l’effort jusqu’à l’étau de sa mâchoire.

 

Le réchauffement impudique

 

Nous retournons soulagés vers la berge, la pente boueuse glissante est franchie, victoire, le soleil nous réchauffe déjà, John brise nos espoirs, « retournez dans l’eau aider les derniers à vous rejoindre », les autres sautent à l’eau, schploufff, je les rejoins avec moins d’entrain, splitch, on les aide à monter, puis il faut encore en récupérer un, deux, trois, à qui John a demandé de faire semblant de se noyer. Une fois enfin tous réunis sur la berge, nous nous serrons les uns les autres dans un cercle de chaleur humaine, bras collés aux épaules, bloc de virilité qui dégèle, l’effort accompli trouve sa récompense dans cette mêlée où l’enthousiasme se transmet en un frisson simultané, et je comprends tout à fait, à cet instant précis, ce que ces hommes et cette nana compressée par notre libido bouillonnante viennent chercher, cette satisfaction du dépassement, ce partage de la violence, cette solidarité spontanée, cohésion retrouvée loin de l’individualisme ambiant, voire pour certains de la solitude. Cette humanité réveille tous les sens, y compris les plus insoupçonnables : « Attention à ne pas trop se coller non plus, dit un baraqué, je l’ai jamais eue si petite et si dure la queue, c’est bizarre, c’est comme si je bandais en minuscule. »

John conclut l’exercice comme le feraient les coachs à la fin des films de football américain, avec un bon ralenti : « Tout à l’heure, quand on vous a laissés une petite heure, on n’était pas dupes, on savait que vous alliez aller dans la réserve. C’était prévu, même. Mais je suis sûr que vous le saviez, que vous vous attendiez à en payer le prix. Ça faisait partie du jeu et j’ai l’impression que ça vous a plu. Vous avez pris plus de plaisir en sachant parfaitement ce que vous risquiez, je me trompe ? Et vous savez quoi, vous avez parfaitement assumé. Quand on parlait de cohésion, c’est exactement ça, c’est ce que vous êtes en train de faire en ce moment, soudés dans le froid, et je vous vois fiers de vous. » Nous nous changeons, culs à l’air, corps encore dopés d’endorphine, pas non plus au point de faire ressortir de leur tanière certains membres recroquevillés. Nous sommes prêts pour passer le reste de l’après-midi à « driller ».

 

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3 : La structure a été créée depuis (en juillet 2015) et est facilement trouvable sur Internet. L’offre de stages varie de la « survie en famille » à «l’aguerrissement type commando», voire carrément au « stage réservé aux professionnels du métier » dont le but est d’« approfondir vos connaissances » en matière de « matraque télescopique », « carjacking », « home-jacking », « poursuite et menotte », « tir d’investigation »...

 

 

Jour 2. 16 h 43

« La plus belle période de ma vie »

 

Rapport de lexercice de drill : Il ma fallu un moment avant de comprendre que la principale arme du week-end, en fait,c’est une balle de tennis et que les fameux Tango, les terroristes que nous devons « neutraliser » au cours de nos longues séances de drill, sont incarnés en vérité par des moules à tarte en aluminium. À l’imaginaire de faire le reste. J’avais légèrement surévalué l’effort. Je pouvais ranger mon testament.

 

Je m’attendais à tout avant d’arriver à Viviers-sur-Chiers. Déjà parce que Lilian, l’organisateur, évoquait la présence potentielle de cinq Commandos Marine, voire du GIGN, bref, le grand jeu. Parallèlement, et bien que je n’aie pas à me mêler de sa vie privée, impossible de ne pas remarquer sa fâcheuse tendance à mentionner « J’aime » sur Facebook aux « Templiers de France » ou encore au « FAIS », le « Front anti-islamiste du salut », tout en se faisant le relais d’organisations d’extrême-droite comme les « Patriotes résistants » symbolisés par un écusson bleu blanc rouge sur lequel un commando pose armé prêt à attaquer sous l’inscription « Touche pas à notre drapeau ».

Mais aussi parce que la suite de mes pré-recherches journalistiques très poussées (sur Wikipédia) m’avaient amené à cette définition du close combat : « Sport créé pour la guerre (contrairement aux sports de combat), il se caractérise par un amalgame de techniques létales, ou tout au moins incapacitantes ». Et l’encyclopédie en ligne de préciser : « Les techniques de combat à mains nues » sont « les plus dangereuses, les plus puissantes, et les plus simples que puisse générer le corps humain », « choisies et adaptées pour marcher dans des conditions de stress maximum, et sur quelqu’un qui ne se laissera pas faire ». Quant au drill, il est défini comme un « entraînement extrêmement sévère ou stressant qui permet de rendre les personnes entraînées aptes à exécuter leur mission en minimisant les effets de la peur ou du stress, en particulier dans un contexte militaire ».

 

La nostalgie du régiment

 

En réalité, nous ne ferons rien de tout cela. Loin des « Para-commandos » et des anciens légionnaires d’obédiences plus ou moins fachos imaginés, les participants qui m’entourent, s’ils ont connu l’armée, n’ont pas excédé les quelques années de service (souvent deux années, parfois quelques mois) et se sont pour la plupart reconvertis dans l’entreprise. Passés les premiers instants du stage, très intenses, durant lesquels mes coéquipiers n’en mouftaient pas une, laissant penser que l’effort requis n’était à leurs yeux rien d’autre qu’un banal exercice, la suite permit de révéler le profil un peu plus précis de ces amoureux de la guéguerre, qui ont en fait davantage d’années d’expérience sur PlayStation que sur le terrain.

L’un des plus expérimentés a été militaire durant six ans. Coupe au bol arrogante, cheveux torsadés rasés sur les côtés style moderne führer qu’il plaque régulièrement en arrière, rangers montantes aux pieds qui laissent réfléchir les éclairs blancs des rayons du soleil, Jordan, la trentaine, a été maître-chien sur la base aérienne de Nancy-Ochey, militaire presque par famille. Son frère, son oncle, sa tante y sont passés eux aussi. À cause des restrictions budgétaires de l’armée, « il fallait toujours gratter du personnel, je suis parti avant qu’on me mette au chômage », Jordan a rejoint le Luxembourg et s’occupe de la logistique dans une entreprise de services électroniques à domicile qui emploie une cinquantaine d’employés. « J’ai quasiment pas dormi depuis hier quatre heures du matin, l’heure à laquelle je me suis levé pour aller travailler. Pour être ici à 17 heures ça a été dur, j’te raconte pas. »

Et justement, son patron, à Jordan, est présent aussi au stage : Olivier, un ami de l’organisateur, a goûté à l’armée aussi, vite fait, juste une dizaine de mois, le temps du « Service », à Bitche. Christian, 40 ans, entré à l’armée à 19 ans, a connu lors de ses quelques années d’expérience le 7ème régiment d’hélicoptères de combat de Nancy-Essey et le 151ème régiment d’infanterie de Colmar (dissous depuis 1997) ; il s’est également rendu sur plusieurs zones de conflit. Aujourd’hui, il est électricien au Luxembourg et pratique le Krav-maga. Pendant un temps mort, il égrenait avec Jordan non sans nostalgie les nombreux régiments dissous depuis qu’ils ont arrêté leur carrière militaire.

 

Proches des idées du FN mais sans plus

 

Deux amis de 45 ans chacun, l’un chauve l’autre barbu, ont tous deux passé deux ans à l’armée. L’un travaille dans une société d’électricité fournisseuse de conducteurs électriques aux professionnels, l’autre dans la sidérurgie. Pendant que nous mangions, ce dernier me faisait part de son regret pour ce qu’il considère comme «la plus belle période de ma vie», l’armée, notamment sa mission en Centrafrique. Puis les deux amis me confiaient leur mal de vivre dans cette société pourrie par sa maladie l’individualisme, tous deux d’accords pour rejeter la faute sur le système néolibéral et pour se montrer hostiles envers les politiques de tous bords, même si, paradoxalement, ils sont en adéquation avec le discours du FN. « Droite comme gauche c’est tous les mêmes, des pourris une fois qu’ils arrivent au pouvoir, moi je n’ai jamais voté de ma vie et je ne voterai jamais », dit dans le même registre Jordan, encore moins convaincu par le parti nationaliste, alors qu’il habite l’un de ses bastions : Hayange.

Parmi nous, un habitant de la vallée de la Fensch est également sidérurgiste, Fred l’appelle Viking, j’imagine que la carrure du gars, taillé carré comme sa barbe rousse qui jaillit de son menton, n’y est pas pour rien. Viking n’est pas militaire, mais il a pratiqué et pratique encore quelques sports de combat, dont le kick-boxing. Il a déjà fait deux ou trois autres stages avec Fred dans les Alpes. « Mais ça n’avait strictement rien à voir, c'étaient des stages de survie. Pendant quatre cinq jours tu apprends à te débrouiller dans la nature. Le soir tu manges sous les étoiles, tu te fais un feu quand tu le veux. Fred en stage de survie et Fred en stage commando, c’est deux personnes différentes. » Quelle est l’origine de la motivation de Viking pour se taper ces stages à plusieurs centaines d’euros qui nécessitent, de surcroît, un voyage de plusieurs heures de voiture ? « Tu approches la trentaine, tu te demandes qui tu es, où tu vas, ce que tu vaux. Tu veux apprendre à te connaître vraiment, connaître tes limites. Apprendre à te dépasser. »

Parfois les profils sont inattendus, car très éloignés de l’univers militaire. Un torréfacteur suisse n’en est pas non plus à son premier stage avec Fred ; l’instructeur doit représenter une valeur sûre à ses yeux car il a bien dû parcourir huit à dix heures de route aller-retour pour se faire ce « weekend commando » comme on se ferait un « week-end de tourisme » dans l’un des pays frontaliers – il ne s’est d’ailleurs pas privé de repartir un peu avant la fin pour visiter plein d’entrain le zoo d’Amnéville. On retrouve également, parmi les participants, un informaticien dans une banque du Luxembourg, « qui doit être joignable à tout moment », un technicien de surface dans une piscine du Pays-Haut pratiquant le Krav-maga ou encore un jeune homme habitant du Pays-Haut et pratiquant de Krav lui aussi, passionné de moto en parallèle, pas la vingtaine, mais déjà en « intérim dans une entreprise luxembourgeoise de matériaux sur le sol ». Ces derniers cités ne sont pas militaires, pas plus que Julien, 26 ans, « fabricant d’escaliers en inox et en bois », qui dernièrement a annoncé à son entourage son intention d’entrer dans l’armée, lui qui se sent « depuis toujours militaire dans l’âme ».

 

Manier les armes pour tuer... l’ennui

 

Quand je l’interroge sur ses motivations, Richard, lui, serre fort fort la mâchoire et me répond conquérant qu’il est là «pour en chier ! et pour faire autre chose que des week-ends à vélo ou au paintball». Ce jeune quadragénaire éprouve un besoin flagrant, ostensible même, de pimenter sa vie. L’armée aurait pu être l’épice qu’il cherche pour se défouler l’esprit, il a d’ailleurs fait son service militaire, deux années à Bitche, « mais je n’ai pas voulu y entrer, j’aurais pu, j’étais vraiment bien à l’armée, le seul problème c’est qu’au bout de cinq ans, il y avait un examen à passer, et moi qui n’étais pas très bon à l’écrit je ne me sentais pas en mesure de l’avoir. Or si je le loupais, ils ne me gardaient pas et je me retrouvais sans rien, j’ai préféré arrêter avant. » Sa reconversion dans le civil l’amène à exercer aujourd’hui le métier de chauffeur de poids lourds. Sa pulsion combative du coup, il la satisfait du mieux qu’il peut dans le sport et le divertissement : s’il a pratiqué un peu d’aïkido « trois, quatre ans, peut-être bien cinq, jusqu’à ce que je reçoive en très peu de temps deux coups de couteau en bois près de l’œil », ses principaux hobbys restent avant tout Metal Gear Solid, un jeu vidéo d’infiltration, et le paintball donc, sport qui consiste à shooter sur ses adversaires des billes de peinture à l’aide d’un lanceur.

C’est d’ailleurs un ami du paintball qui lui a parlé du stage commando. Malgré le coût du week-end, Richard n’a pas hésité un seul instant : « Je gagne 1 800 euros par mois, donc je suis pas à 150 euros près non plus. » Grand blond à la démarche hésitante, doué d’un humour involontaire, Richard est de nous tous, sans hésitation, celui qui parvient le plus à jouer le jeu, et même à vivre son rôle. Richard c’est ce personnage attachant, très sincère très solidaire, qui n’a pas besoin de grand chose de plus qu’une balle de tennis pour se sentir investi d’une mission commando en terrain ennemi. Au cours de nos longues séances de drill consistant à répéter dix fois au moins la même séquence d’extraction d’otage, lui, loin d’être lassé, ressentait même un stress excitant à l’idée d’être nommé par Fred chef d’équipe. «Bon les gars, il discourait tout solennel, tout tendu, c’est déjà pas facile pour moi d’être leader, comprenez-moi, alors on va s’organiser tous ensemble, hein, vous, les B2, allez, vous vous avancez près de la zone, je veux un rapport dans cinq minutes, c’est parti !» Mon voisin se retenait de bailler. Moi de rire.

Mais quand même, au fond de moi, un malaise persistait, une question restait en suspens : comment ne pas voir dans cette radicalisation tranquille le témoignage d’un climat social littéralement explosif ? Ici, l’expression tuer le temps prend tout son sens. Et qui sait jusqu’où on est prêt à aller pour mettre un peu de piment dans sa vie ? Que ne ferait-on pas juste pour se faire frissonner l’âme ? Pour prouver, surtout, autant à soi qu’aux autres, ce qu’on vaut vraiment quand le travail ne remplit plus, depuis longtemps, cette fonction ?

Tant que les armes sont en plastoc, passe encore... Mais au regard de l’époque que nous traversons, toutes ces belles énergies en quête de sensations fortes, frustrées en temps normal par l’indifférence de la société, ne forment-elles pas une formidable potentielle réserve de volontaires, qui pour les mêmes raisons qu’ici (retrouver les plaisirs simples, la cohésion et une certaine forme de reconnaissance) feraient la même chose ailleurs, mais sans jouer cette fois ? Le fossé entre la théorie et la pratique est-il si large ?

 

 

Jour 3. 13 h 32

« C'est ce qu'on faisait au Tchad pour rendre la peau blanche aux femmes noires »

 

 

Rapport de la prise d’otage : Samedi soir, temps fort du week-end que nos instructeurs n’ont cessé d’annoncer, depuis le début, avec gravité et suspense. Au final, après des heures d’attente et d’hésitations, fameusement gavé par ces jeux interminables, je me suis surpris à sortir le premier l’otage (une copine à Fred venue renforcer exprès le dispositif scénique, des gros moyens donc), avant de l’emmener, avec mon équipe, dans les hauteurs de la forêt. C’est là que Tango Fred, remplaçant les moules à tarte dans le rôle du terroriste, m’est tombé dessus brutalement. Game over, pour moi. Prisonnier, j’ai dû passer le reste de la nuit rigoureuse sous une chapelle glacée en compagnie de la vierge Marie et d’un type qui se les caillait tellement qu’il fit... un feu juste... sous des sapins. Pour éviter l’embrasement complet de la forêt, je lui ai proposé de partager mon duvet. Autant dire que la nuit fut rude, une fois encore...

 

Un petit attroupement s’est formé près du barbecue fumant en ce dimanche midi. Il ne nous reste plus que, cet aprèm, l’initiation au close combat à proprement parler, un passage en revue de quelques techniques somme toute sommaire, rien de bien méchant, et notre première expérience commando prendra fin. L’ambiance est relâchée, détendue. Incomparable aux premiers instants, déjà loin. Les quelques centilitres de bière octroyés par nos instructeurs en guise de pot de départ n’y sont pas pour rien. La fatigue et le creux au ventre aident les bulles à monter. Heureusement on va pouvoir se rassasier à notre guise, les instructeurs n’allaient tout de même pas nous laisser repartir le ventre vide, quatre lapins bien en chair, bien affriolants sont au menu. Vivants, les lapins. Cela fait partie de la formation, évidemment, de savoir comment les dépiauter et les préparer. Une technique de survie indispensable. Un jeune qui semble expérimenté guide un plus ancien dans son apprentissage de la cruauté bestiale. Les deux hommes hésitent sur la façon de rompre les vertèbres de l’animal qui se laisse pendant tout ce temps cruellement attendrir par les caresses trompeuses de son assassin.

Hormis quelques personnes qui préparent le barbecue, le plus gros de notre effectif se masse près du fil élevé entre deux arbres où va se dérouler le spectacle de la pendaison, « attends un peu, je vois rien », puis encourage les protagonistes à commencer le rituel obscène, « allez vas-y ! ». L’apprenti se décide à écraser, il était temps, le tranchant hésitant de sa main droite pile en dessous de la nuque du lapin qu’il tient par les pattes, il a dû voir ça dans un film ou je ne sais où, mais avec la pression malsaine que lui confèrent toutes ces paires d’yeux ébahis posés sur lui, sa technique improvisée et précipitée ne donne rien, la bête est toujours vivante et se débat plus que jamais.

L’expert tente alors de rattraper le coup, il noue les pattes arrière de notre futur repas au minuscule nœud coulant attaché au fil, tellement minuscule qu’il en serait mignon le nœud, puis il tape furieusement le crâne de l’animal perché hilare, qui nous accorde quelques cabrioles nerveuses, quelques secousses épileptiques dans son final pitoyable avant de devenir tout immobile, enfin soulagé de tout le poids de nos regards. La suite est classique : égorgement, écoulement d’un mince filet de sang qui relie la gorge au sol, dépeçage, retrait du pénis, incision de l’abdomen à la cage thoracique, découverte des entrailles tiédasses, extraction des viscères, et surtout « bien faire attention à ne pas percer la vessie sinon la viande aurait un sale goût ! » (Info pratique : il suffit pour éviter cela de pendre le lapin par le cou, ainsi, au cas où la vessie se perce, l’urine se répand par terre et non sur la viande.)

 

Les Charcot en treillis

 

Vu les difficultés que rencontrent les deux hommes pour retirer la peau, les instructeurs proposent, pour le lapin suivant, d’utiliser une méthode bien plus simple : découper un petit cercle autour de chaque patte de façon à retirer la peau de bas en haut, c’est fluide et efficace, tellement simple qu’on a l’impression que le lapin a un pyjama de poils qu’il suffit de retirer. « C’est ce qu’on faisait au Tchad pour rendre la peau blanche aux femmes noires », blague un ancien militaire, sans être relevé. Participer à un stage commando sans avoir un avant-goût du plaisir dominant qu’est le pouvoir de retirer l’âme d’un être vivant, même minuscule, aurait été j’en conviens bien frustrant. Il y a tant de fascination devant la facilité déconcertante à prodiguer la mort et à s’adonner aux jeux interdits de la dissection perverse, du voyeurisme morbide. Si le professeur Charcot eût vécu notre époque, nul doute qu’il aurait pu compter au rang de ses disciples bon nombre de mecs du genre de ceux qui m’entourent, des mecs qui sous couvert d’expérience scientifique enrichissante se rincent l’œil sur les bienfaits de la souffrance, et prétextent des nobles causes pour exprimer leur brutalité.

Quand arrive le deuxième lapin, un réflexe poignant s’empare toutefois de quelques spectateurs attendris : « Écartez-le du premier lapin mort pour ne pas qu’il le voie, ça le ferait paniquer. » L’instructeur John propose de se charger du troisième lapin, il souhaiterait partager une méthode qui semble l’amuser : dépiauter et découper l’animal en le gardant vivant le plus longtemps possible, « vous pourrez le voir bouger alors qu’il n’aura plus de peau... » Un humour décapant. Mais Fred calme son pédagogique enthousiasme et lui demande de ne pas aller jusque-là. John se contente donc de nous montrer une façon de dépiauter bien plus efficace que ce qu’on a vu précédemment, qui consiste à prendre la dépouille du lapin par la peau du dos, cela forme un gros pli qu’il suffit d’inciser. Il reste alors à planter deux doigts de chaque main à l’intérieur et de tirer la peau vers les extrémités, en cinq secondes à peine le lapin est nu, sa chair rosée au contact de l’air libre. Mais d’abord John tient à prouver qu’en tournant la tête du lapin à 360° sur lui-même on peut lui briser infailliblement mortellement les cervicales. Comme s’il maniait un énorme boulon ou un accessoire du genre, John s’emploie donc avec ardeur et frénésie à dévisser la tête qui dépassait de cette toute mignonne touffe de poils.

Évidemment il rate son coup, et retente à nouveau pendant que la bête se débat, et souffre sous sa grosse main d’assassin, elle souffre jusqu’à son dernier soupir, elle souffre, elle souffre, la bête, non sans nous faire culpabiliser, puisqu’elle émet des cris insoutenables, un chant du cygne terrible, grinçant, sa meilleure arme contre notre folie humaine. Au bout d’un moment forcément, le lapin capitule, épuisé, étranglé, John poursuit sa charcuterie avec ses yeux de tueur halluciné, deux champignons nucléaires laiteux qui jaillissent de leurs orbites en sang, tandis que la dépouille qu’il travaille continue d’être secouée de spasmes puissants, « c’est rien ça, c’est les nerfs... ».

La peau du lapin est maintenant quasiment épluchée, John s’apprête à ouvrir l’abdomen, mais voilà que le scénario le plus redouté se produit : la bête se remet soudain à gesticuler, à vivre, à se débattre dans un accès de résistance et de souffrance qu’on voudrait irréel. John reste impassible, juste un peu embêté car ça fait moche, pas présentable cette chair mouvante, cette vie persistante, après tout c’est de la bouffe. Il a dû mettre fin au massacre d’un coup de hache dans le cou je crois, je n’ai pas regardé la suite.

 

(Dé)nouement bestial

 

Bon, tu nous décris sur deux pages comment des mecs ont tué des lapins pour se faire leur casse-dalle, d’accord, c’est émouvant ces pauvres amis de l’homme qu’on éventre impunément, c’est sûr que c’est beaucoup plus propre dans les supermarchés, quand la bestiole est méconnaissable, sous vide, emballée-pesée prête à réchauffer, bout de viande vendu sans la moindre trace hurlante.

C’est n’avoir rien compris !

C’est moins à leurs méthodes de tuerie que j’en veux qu’à leur recherche inavouée, peut-être inconsciente, de la férocité gratuite et inutile, du plaisir de faire mal et de contempler le supplice, de la jouissance toute puissante qui entoure les expérimentations dans les profondeurs du carnage. Et puis, si vous tenez à la manger votre viande rouge souffrance, votre chair d’agonie, à la limite, tant mieux pour vous, si c’est votre conviction. Mieux vaut clamser en s’étouffant que de finir tout à fait con !

Quant à celles et ceux qui me comprennent, si ça peut vous rassurer, eh bien, à la fin, Jules, l’un des plus jeunes du stage, même pas vingt ans, le cinquième lapin, le seul épargné, il l’a emporté avec lui, Jules, pour pas qu’on le tue gratuitement. Peut-être l’acte le plus courageux que j’aurai vu en 48 heures...

 

Médhi Tai

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