Comment passe-t-on des hôtels et restos les plus luxueux d'Europe aux petites soirées entre potes ? Dans son village wallon, Daniel Lessire déguste sa nouvelle vie loin du stress de l'une des plus grandes places financières, le Luxembourg, son ancien terrain de jeu. Ce Belge de 50 ans était cambiste, traduisez trader, avant de devenir brasseur artisanal.

Récit d'été 1/3. Article paru dans le onzième numéro du NJJ (automne 2014).

 

Même à Tintigny, commune belge de 4000 âmes à peine, Daniel Lessire a dû se méfier des requins. « La finance était pleine de ces gens-là. Et j’ai découvert que la bière aussi », dit-il en revenant du deuxième brassage de la journée. « Si les grandes marques devaient mettre tous leurs ingrédients sur les étiquettes, tu attraperais peur. Elles font tout pour gagner de l’argent sur les matières premières, et ensuite rajoutent des exhausteurs de goût et des agents moussants dans leurs labos. C’est de la chimie qu’ils font. » Après avoir commencé dans son garage avec des matériaux de récupération, son installation n'a cessé d'évoluer et même s'il ne peut rivaliser avec les mastodontes du secteur en Belgique, les Jupiler, les Chimay, il produit tout de même 1200 hectolitres par an, dont une bonne partie pour les Lorrains.

On trinque un coup à la santé des Millevertus, le nom de sa brasserie, ouverte depuis 2004, et Daniel se met à raconter comment son frère le fait entrer à la Sogenal (1), en 1982, comme courtier, un boulot un peu moins vertueux pour le coup. « J’avais une formation en langues et en économie, mais je ne comprenais pas dans quelle langue il me parlait. C’était un univers inconnu, qui se développait. » Le placement d’argent sur le court terme, l’achat-vente des devises : Daniel accepte et se met alors à faire l’intermédiaire entre les différentes banques de la place, représentées par leurs cambistes. En clair : certains veulent vendre du dollar, d’autres en acheter. Lui ? Il rapproche les deux, répond okay quand on lui crie « Je te donne cinq millions de dollars », fait gaffe à la moindre variation du cours des actions, avec cinq, six téléphones pour le tenir au courant et un stress omniprésent.

Le luxe absolu

Le soir, pas de repos, un autre type de boulot l'attend : « Je me devais d’être bien vu des cambistes, pour qu’ils traitent avec moi plutôt qu’un autre. Je les invitais à sortir dans les grands restos, les boîtes à putes, les gros concerts. Tous les courtiers faisaient ça. On était dans le luxe absolu. » Dans les bras de ce petit homme à lunettes et ceux de ses invités défilent les plus belles filles d'Europe, des Russes, des Tchèques, que même en rêve il n'aurait pas osé approcher. « C’était pour avoir les bonnes faveurs. Mon boulot consistait en quelque sorte à faire la pute. Je devrais pas te dire ça, mon frère l’est encore… » Ses yeux sourient. Je lui demande si je peux écrire tout ce qu’il me raconte, de peur que sa femme tombe sur l’article. « Oh vas-y, de toute façon j’ai changé de femme depuis. C’était ma première vie. »

Rapidement, Daniel veut devenir « celui qui donne les ordres ». Il devient alors trader à la Kredit bank, en 1985, avant de rallier cinq ans plus tard le Crédit européen, devenu ING. « Tous les matins, dit-il, on partait avec une feuille blanche. Et le soir, on devait rendre une série de gains. Si tu rendais du négatif, t’avais intérêt à avoir de bonnes explications. » Daniel apprend très vite ce jeu irréel. Il gère les risques. Et il comprend comment décoder l’actualité et les événements qui feront varier le cours du yen ou du franc en sa faveur. Lui et ses collègues, qu’il vient d’embaucher à la KB, sont en lien constant avec des agences comme Reuters. Elles leur transmettent les dépêches sur une demi-douzaine d’écrans placés devant lui. « On devait tout analyser, comme les chiffres du chômage et les fausses rumeurs. Je te donne un exemple parlant. 11 septembre 2001, les tours tombent. Il y a eu un blanc chez nous, et dans toutes les places financières. Puis le cours du dollar a chuté. Il y avait le côté déontologique : les gens n’ont pas osé faire de l’argent tout de suite. Après quelques minutes, les affaires ont repris. » Je me marre. Quelques minutes de déontologie, et la vie reprend. Ou plutôt les affaires. « À mon époque, oui, la déontologie existait. Aujourd’hui, c’est fini. Quand tu penses qu’ils provoquent même les événements, coups d’État ou attentats par exemple, pour pouvoir spéculer… »

La toute-puissance des gros clients

Sous les yeux attentifs de Daniel, j'augmente la température de la cuve dans laquelle bout l'eau. Il poursuit : « On jouait avec des millions de dollars à chaque opération, aujourd’hui, c’est cinquante fois plus. Notre objectif : faire gagner de la monnaie à la banque. » Homme de réseau comme les autres cambistes, c’est lui qu’on invite, et c’est à lui qu’on paye des bouteilles de vin à 300 euros et des prostituées. « On était souvent bourrés, on buvait dès midi. Je visitais les capitales d’Europe pour les conférences ou réunions de traders du monde, et j’en profitais pour flamber. On gagnait beaucoup, 10 000 euros par mois, et on utilisait tout ça n’importe comment. Ça peut paraître dingue, mais j’avais des dettes à cette époque. Je me souviens d’un jour, on avait vidé en vingt minutes tout l’alcool d’un bateau-mouche sur la Seine à Paris. Les serveurs étaient verts. »

Alcool, drogue, excitants… Ce métier tue à petit feu. Mais Daniel n’en a cure. Il profite, voyage aux frais de la princesse en avion ou dans les grandes berlines de riches hommes d’affaire aux quatre coins du monde. Les gros clients privés affluent, avec des millions à placer. Et des cadeaux en cascade. « Quand j’étais avec eux, dans leur Mercedes, à rouler à fond dans les rues de Paris, je voyais bien qu’ils se sentaient puissants avec toute leur richesse. Ils grillaient les priorités, se foutant de tout. »

Je l'écoute et me prends l’espace d’un instant pour Denis Robert lors de ses enquêtes sur la « banque des banques », Clearstream. Clearstream et ses corbeaux, Clearstream et son jargon, les listings, les échanges de produits financiers et tout ça. « T'as assisté à des choses louches ?

– Je ne sais pas si je peux te répondre… », exactement comme dans les films, une chope de bière maison en plus. J'insiste. « Je vais pas pouvoir tout te dire. Mais oui, j’ai vu des trafics. Je t’en cite un, qui est sorti dans la presse : une taxe sur l’or entre la Hollande, Bruxelles et le Luxembourg. Les banquiers faisaient en sorte de ne pas payer la taxe hollandaise, ce qui rapportait à leur établissement cinq millions de florins par semaine, pendant presque un an. Il y avait aussi des montages financiers, pour blanchir des sommes importantes. » Il me parle aussi de sa première banque, la Sogenal, impliquée dans l’affaire des frégates de Taïwan. « On y blanchit l’argent, ce n’est plus un secret. »

Pour autant, même s’il se sent fort, Daniel le cambiste sait qu’il ne fait pas partie des maîtres du jeu de ce système délirant. « Nous, on était les hommes à tout faire des actionnaires, ceux qui possèdent l’argent. »

Une carrière mise en bière

Dans ce monde de requins, la moindre faiblesse et c’est le coup de dents assuré. Son corps commence à montrer ses limites, alors que ses objectifs à réaliser sont de plus en plus élevés, et son divorce vient plomber l’atmosphère. Sa tête n’est plus tout à fait à son boulot. « Dans mon équipe de cambistes, j’avais pris les meilleurs. Tellement bons que l’un d’entre eux a été responsable de mon licenciement. À mon retour de vacances, en 2003, on m’a annoncé que ce gars-là prenait ma place. J’étais viré. » Le voilà hors du coup. On lui colle même sur le dos l’étiquette de poissard. « C’est comme ça dans la finance. Si tu te fais virer, on pense que tu portes malchance et on ne te parle plus. Je n’ai plus vu personne… »

C’est une soirée entre amis qui va changer son existence. Il goûte une bière belge et décide d’en faire le métier de sa deuxième vie. De stages chez les trappistes en expériences dans son garage, il devient brasseur à tout juste 1000 euros par mois. « Oui, mais j’arrive à mettre de côté aujourd’hui, et je suis épanoui. J’ai laissé un monde avec d’autres valeurs, qui ne me correspondent plus. Je ne regrette rien. Il y a beaucoup de boulots qui n’ont aucun impact sur la pauvreté. La société de consommation amène à des aberrations, à chacun de les accepter ou pas. Six milliards d’êtres humains, quelques millions de nantis. » Ce ne sont pas les bulles qui montent à sa tête, mais l'indignation de celui qui a vu les rouages du système de tellement près qu'il ne peut qu'espérer son renversement.

« Il y a un décalage abyssal entre les riches, politiques, mafieux, banquiers, et la classe travailleuse, poursuit-il sur sa lancée. La vraie vie avec la conscience de la valeur du travail artisanal est dans ce dernier groupe et la nouvelle jeunesse agissante. Le premier groupe est tout étonné de constater la volonté et l’action de ceux qui veulent changer ce monde. » Moi qui suis habitué à entendre pareil discours de la bouche des militants, en temps normal, je savoure particulièrement ce moment. Ma bière aussi.

 

Sylvain Vagner

 

1 : Société générale alsacienne de banque qui a fusionné avec sa maison mère la Société générale.

 

À découvrir :
« Brasseurs et malteurs font mousser mille bières artisanales face à la domination des marques industrielles », Bastamag.net, 20 juillet 2017.

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