Deux syndicalistes relaxés après que les matraques des CRS se soient abattues sur eux lors d'une manifestation contre la loi Travail, il y a un an, c'était déjà trop. Considérés comme victimes de violences policières en première instance, Yann Tavernet et Denis Beckrich, deux amis mosellans, n'avaient alors pas été condamnés pour participation à une manifestation interdite, rébellion et violences volontaires. Mais allez comprendre. Ce 8 mars, ils l'ont bel et bien été, condamnés, par la cour d'appel de Metz, suite à un appel du parquet. Les forces de l'ordre, elles, s'en sortent sans rien. Ou plutôt avec ce sentiment de plénitude d'être parvenu à leurs fins : faire raquer ceux qu'elles ont tabassé. Compte-rendu d'un procès très violent (symboliquement).

 

« Le tribunal condamne M. Beckrich à 500 euros d’amende pour rébellion. » Le plus dur à supporter pour Yann Tavernet et Denis Beckrich n'est certainement pas ce verdict prononcé par le juge, mais ce qui suit juste après : « Mais si vous payez dans le mois, vous bénéficierez de 20 % de réduction. » Le juge donc, qui émarge à plus de 5000 euros en moyenne par mois en milieu de carrière, lance ça, maître qui envoie un os à son chien, à un ouvrier de PSA Treméry et un jardinier municipal de Metz, payés à peine plus du Smic. Petit calcul : 500 euros, c’est presque la moitié de leur salaire, qu’il faut ajouter aux 6600 euros de frais d’avocat pour le premier procès et cet appel. C’est-à-dire une fortune pour ces deux militants CGT et NPA qui se serrent la ceinture depuis un an pour pouvoir se défendre.

Une cinquantaine de personnes venues en soutien ont dû rester devant le palais de justice de Metz faute de place. Seule une quinzaine de personnes ont pu y accéder. Tout le monde, en tout cas, a pu observer les policiers déployés pour l’occasion (un peu plus nombreux que les soutiens) et le sourire moqueur qu'ils affichaient à la sortie. Ces derniers peuvent narguer les militants syndicaux comme bon leur semble : la justice leur donne raison. On s'explique. Relaxés le 24 mai 2016 du premier jugement (1), Yann et Denis avaient déposé plainte pour violence par personne dépositaire de l’autorité publique, espérant récupérer au moins les frais de justice et quelques euros pour le préjudice subi. Mais cette nouvelle condamnation en appel à 500 euros d’amende annule cette plainte. Exactement l'objectif recherché par la procureure à travers cet appel : tout faire pour que les violences policières, pourtant claires dans cette affaire filmée par un manifestant, ne soient pas reconnues. Mais venons-en, justement, à ces fameuses violences...

« Quand ils commencent à me prendre les pieds et à m'étrangler... » 

17 mars 2016. De nombreux syndicats (CGT, FO, FSU, etc.), partis politiques (NPA, etc.) et autres organisations décident d’un sitting au niveau du pont du Saulcy, à Metz, bloquant l’accès à l’île universitaire. Objectif : protester contre la loi Travail. Les forces de l'ordre arrivent vers 16 h 30, quelques dizaines de minutes après le début du rassemblement. Les CRS chargent sans sommation soi-disant pour empêcher les manifestants de bloquer un pont (« mais la circulation avait déjà reprise », dira Denis), avant de frapper des gens assis paisiblement au sol et d'utiliser de la lacrymo en abondance sans raison apparente non plus. Matraqué, Yann est au sol, visage en sang.

Au moment de la précédente audience, Denis nous racontait la suite : « Les CRS empêchent Yann et les autres blessés de se faire soigner, ils bloquent les ambulances. Étant ancien pompier de Paris, j'essaye de suturer sa plaie avant d'être aidé par d'autres pompiers. Mais les CRS leur arrachent Yann des mains et deux mecs de la Bac (brigade anti-criminalité), face à mon emportement, s'avancent vers moi, m'insultent de tous les noms, me plaquent sur le ventre, puis un troisième arrive pour m'écraser au sol avec son genou sur mon crâne, la douleur est insupportable. Quand ils commencent à me prendre les pieds et à m'étrangler au point de suffoquer, je me débats car j'ai absolument besoin de respirer, et dans l'action j'ai dû mettre un coup à l'un des agents de la Bac. C'est ce geste qui me sera reproché. »

Mais l'affaire ne s'arrête pas là. Comme Denis s'est débattu, l'agent de la Bac lui fait payer son geste. D'abord il l'insulte, puis le menace, et enfin s'exécute : « Alors que je suis toujours au sol, avec son pouce, il appuie de tout son poids sur ma narine droite. Ça a déplacé ma cloison nasale. Je crie. J'entends : "Ferme ta gueule !" Et je prends deux coups de poing à la figure et un coup de pied, ma tête rebondie au sol deux fois. Puis je suis envoyé, menottes dans le dos, bras suspendus, au commissariat où les policiers me menacent de finir en huis clos avec les trois agents de la Bac pour un interrogatoire sans témoin si je ne signe pas leur déposition... » Yann restera quant à lui 22 heures en garde à vue. Cinq manifestants seront interpellés en tout.

Quarante jours après les faits, Denis n'osait toujours pas toucher à son nez tant la douleur était forte. « Quand je croise les flics dans la rue, ils ricanent en voyant ma tronche », nous confiait-il alors. « Depuis, j'enchaîne les arrêts, parce que je n'arrive plus à me lever le matin. Je suis comme en dépression, comme vidé de tout, comme dans un cauchemar. »

« Je n'ai pas toutes les pièces du dossier » (le juge)

8 mars 2017. Il pleut devant le palais de justice de Metz.

12 h 30. « Pour la dernière fois, on vous demande de vous écarter, et de laisser le passage libre », braillent les policiers venus « calmer » une foule somme toute bien calme.

« Mais il pleut averse, on est trempés ! leur répondent les joyeux drilles.

  • Peu importe, dégagez. »

13 h 30. « On n’autorisera que dix personnes à entrer.

  • Mais pourquoi ? Il n’y à aucune raison à ça ! s’offusquent les manifestants.

  • C’est l’autorité judiciaire qui décide. »

Le groupe « élu » pénètre donc quelques minutes plus tard dans une salle qui aurait facilement pu accueillir la totalité des personnes refoulées. « Mais bon, ils sont tendus en ce moment avec toute ces affaires de violences policières, dont celle de Théo. Le problème, c’est que plus tu déploies des flics et mets en place ce genre de filtres, plus tu fais monter la tension », me dit un soutien.

14 h 05. « On va démarrer par l’affaire Denis Beckrich et Yann Tavernet, pour libérer ensuite les nombreuses forces de l’ordre. » Même le juge principal trouve ça un brin exagéré. L’un des deux autres magistrats lit ensuite le procès-verbal donnant la version policière des faits. Un PV qui fait bondir l’avocate des prévenus : « Comment pouvez-vous dire qu’il n’y a pas de jours d’ITT (incapacité totale de travail) pour Yann Tavernet, alors qu’il en a eu 4 (et 7 pour Denis Beckrich) ? Comment pouvez-vous dire que sa blessure à l’arcade sourcilière ne faisait qu’un centimètre, alors qu’elle faisait au moins le triple. Les documents le prouvent. » Réponse magique du juge : « Je n’ai pas toutes les pièces du dossier. » Dans le PV, on retrouvera d’autres surprises : ce qu’a subi Yann Tavernet est qualifié de « blessure superficielle », les blessures des autres manifestants sont minimisées, la peur de Denis Beckrich dans ce climat rendu tendu – lui parlera de « décharnement de violences policières injustifiées » – est transformée en rébellion.

14 h 35. Passons sur l’affaire des sommations obligatoires, parfaitement inaudibles sur la vidéo et que pas un participant au rassemblement n’a entendu. Arrêtons-nous plutôt sur Denis Beckrich, qui revit à la barre tout ce qu’il a subi. Son bras droit tremble quand il raconte. « J’ai eu très peur ce jour-là. J’ai vu le visage ensanglanté de Yann, et je savais, en tant qu’ancien pompier, qu’il fallait suturer. Or les policiers empêchaient les secouristes de passer. Ensuite, voyant que j’étais en colère, en réaction à cette peur, quatre agents me sont tombés dessus. J’ai été étranglé, jusqu’à ne plus pouvoir respirer. J’ai essayé d’échapper à la douleur, qui était insoutenable. Les injures pleuvaient : "Petit PD, petit enculé, tu vas manger." C’est là que j’ai crié "Aidez-moi". J’ai cru que j’allais y passer. »

14 h 45. La procureure entre en scène. Visiblement, ça lui tient à cœur de préciser qu'il s'agissait, non pas d'un rassemblement, mais d'une manifestation, qui plus est non autorisée, alors que les juges avaient balayé tout ça d’un revers de la manche en première instance.

« Vous parlez de rassemblement pacifiste, or on entend "Police nulle part, justice partout", s’indigne la dame.

  • Vous voulez certainement dire "Police partout, justice nulle part" ? répond l’avocate des prévenus. Il faut sortir de chez vous madame. En 68, on criait CRS=SS. C’est le jeu dans tous les rassemblements de ce type. Mais peut-on se concentrer sur le fond de l’affaire ?

  • Et pourquoi M. Beckrich crie "bande de terroristes"?

  • Prenez le dictionnaire madame, et vous verrez que la définition de terroriste est : "Qui sème la terreur". Je vois pas en quoi c’est une injure. D’autant que les policiers ont semé la terreur ce jour-là, sans raison, rétorque le militant cégétiste.

  • Mais pourquoi vous ne vous mettez pas sur le trottoir pour dégager le passage ?

  • À 50, 60, 70, c’est difficile de tenir sur un petit trottoir d’un mètre cinquante de large.

  • Dans tous les cas, c’était une manifestation violente, s’emporte la procureure.

  • Ah, parce que vous avez vu des violences sur la vidéo ? », lui demande Denis Beckrich. La vidéo vient juste d'être diffusée.

La magistrate baisse la tête, confuse, avant de changer de sujet.

« Pourquoi vous débattez-vous quand la police vous interpelle ?

  • Ça vous est déjà arrivé de vous faire étrangler au point de ne plus pouvoir respirer ? J’aurais dû faire quoi à votre avis ? Me laisser mourir ? J’étais terrorisé. »

À ce moment de l’audience, le sentiment terrible d'impunité des forces de l’ordre saute aux yeux.

« Nessayez pas d'influencer la presse, madame la procureure ! » 

15 h 15. La procureure poursuit. Elle sort de fameuses répliques. « C’était une manifestation sauvage. Les policiers sont là pour faire leur métier, et n’ont pas à subir un tel outrage. » Elle parle doigt d’honneur adressé par Yann Tavernet. « C’est une atteinte à leur honneur. » La salle éclate de rire. Quelques minutes plus tard, c'est à l’avocate des prévenus d'entamer sa plaidoirie : « Ici, on parle d’un sitting bon enfant. On a une actualité qui montre jusqu’où peut aller la police. Faut-il corseter les agents ? Non, mais il faut être juste. Si ce n’est pas la justice, qui va mettre le holà, qui va protéger les citoyens ? On est dans une telle situation en France… » Elle rappellera une bizarrerie du dossier : les forces de l’ordre ont filmé la scène, eux-aussi, mais les images n’ont pas été versées au dossier.

15 h 35. L’audience est suspendue. La procureure s’approche de la journaliste locale, spécialisée dans les faits divers et connue pour aimer les soirées avec les gendarmes. « Ça fait si longtemps qu’on ne s’était pas vues ! Vous nous avez manqué. » Les autres magistrats, avocats, s’agglutinent alors autour de la gratte-papier comme des mouches. Mais ma consœur n’ira pas parler une seule seconde aux prévenus. Pas du même monde, sans doute. L’avocate de Denis Beckrich et Yann Tavernet, observant la scène, lance : « N’essayez pas d’influencer la presse madame la procureure » Mais la presse se vexe.

C'est juste de l'humour, pourtant.

Pas comme si la journaliste pondaient chaque fois des comptes-rendus penchant invariablement du côté de la police et des gendarmes. Et dénigrant la plupart du temps les prévenus « qui n’ont pas de travail » (ah, les salauds !), ou alors « ont une mention sur leur casier judiciaire » (en même temps, rien qu'au vu de l'audience du jour, comment s’en étonner ?).

16 h. L’audience reprend. Le jugement tombe. Denis Beckrich aussi. Des nues, il tombe : « On n’a plus l’argent pour aller en cassation, et on risque de prendre davantage encore. Ils ont gagné, même s’ils nous ont défoncés. C’est dégueulasse. »

« Tous les jours, j’accompagne des jeunes ici, commente un éducateur spécialisé du Centre départemental de l’enfance (ex-Ddass) venu en soutien. Pour certains, ils partent derrière les barreaux pour des récidives de portes cassées. Ou pour du mobilier public comme ils disent avec leurs jolis mots qui nous écrasent. Dans les quartiers, c’est pareil, et on nous parle de prisons surpeuplées ? C’est une vanne ! » Avant cette conclusion, d’un ancien militant : « On vient de voir le spectacle, le théâtre de la justice. Car c’est une pièce qui se répète chaque jour partout, et qui condamne les pauvres, les précaires, etc. Comment avoir confiance en ces institutions ? Impossible, surtout avec ce qu’on voit avec les magouilles de Fillon, Macron, Le Pen, Sarkozy, ces intouchables. Ne venez plus me parler de vote ou de démocratie. Ils ont fabriqué une poudrière, et ils s’en mordront les doigts. »

 

Thomas Caroni

 

1 : Le 30 mars 2016, Yann et Denis étaient condamnés une première fois à 500 euros d'amende.

 

Jugement avant-coureur
La veille de l'appel de Yann Tavernet et Denis Beckrich, six syndicalistes de Haguenau (Bas-Rhin) étaient condamnés par le tribunal correctionnel de Strasbourg à des amendes allant de 500 à 1000 euros pour avoir organisé une manifestation non-déclarée en préfecture et entravé la circulation à l’occasion d’un barrage filtrant.