« En Espagne, on nous obligeait à bosser 12 heures ou plus par jour, payées 8 heures. Soit on acceptait, soit on nous licenciait. » S'ils sont venus en Lorraine, dans le Pays-Haut plus exactement, les immigrés espagnols pensaient au moins ne plus se faire exploiter. Mais l'horizon s'avère plus sombre que prévu. Pas que l'horizon d'ailleurs : même le travail se pratique au noir...

Article paru dans le quatorzième numéro du NJJ (printemps 2016).

 

« On n'a pas beaucoup d'argent, et ce qu'on gagne, on préfère l'envoyer au pays pour nos femmes et nos enfants, restés là-bas, plutôt que de prendre une journée de congé pour aller à Strasbourg et s'inscrire par exemple sur les listes électorales. De toute façon, on est quasiment tous écœurés par le monde de la politique, des partis traditionnels de gauche comme de droite qui se sont refilés le pouvoir depuis la chute de Franco. Pour ceux qui votaient encore, ils ne le font plus. Moi, à la fin, je mettais "à la poubelle" sur tous mes bulletin. »

José Luis est un maçon madrilène âgé d'une cinquantaine d'années. Il a traversé l'Europe en 2013 après quatre ans et demi d'inactivité. Il ne supportait plus le chômage. À ses côtés, ils sont six habitants du bassin de Longwy. Résidents d'immeubles dégradés, plus ou moins laissés à l'abandon, ils ont voulu témoigner de leurs grandes souffrances, dont la principale est la séparation avec leurs terres de Toledo, d'Andalousie ou de Catalogne. Avant notre entretien au café, je le vois, je le sens, José Luis a bu. Pour se donner courage mais aussi tenter de panser ses plaies. Ses yeux, comme ceux de ses amis, sont d'une tristesse infinie. Juste après m'avoir avoué qu'il était passé à deux doigt du suicide car submergé par les difficultés en Espagne, l'un d'entre eux, Félix, partira d'ailleurs en larmes en plein milieu de nos échanges.

L'impact de Franco

« On avait tous un boulot, dans le bâtiment, la restauration, ou à la chaîne, poursuit José Luis. Et puis cette crise est arrivée. Les salaires se sont effondrés, divisés par trois, quatre ou cinq. On est passés de 2000, 2500 euros, à moins de 800 euros. On nous obligeait alors à bosser 12 heures ou plus par jour, payées 8 heures. Soit on acceptait, soit on nous licenciait. Impossible de refuser quand t'es dans la merde. Et puis chez nous, les syndicats ont toujours été peu combatifs, et en cheville avec les dirigeants. Bref on a tous plongé. Ensuite, les boites ont commencé à fermer Et enfin, les banques, principaux investisseurs dans l'immobilier, nous ont foutu dehors les unes après les autres quand on a éprouvé les premières difficultés pour payer nos loyers ou nos crédits. Certains n'ont dû leur salut qu'aux modestes retraites des anciens. »

Le code du travail étant beaucoup moins protecteur qu'en France, et les indemnités-allocations chômage moins importantes, Maria Isabella ou José Angel dégringolent. Il ne leur reste que du travail au noir, quand ils en trouvent. Dans le même temps, ils voient d'innombrables programmes immobiliers pousser comme des champignons dans leurs régions respectives. « On voyait d'énormes panneaux annonçant la vente d'appartements T3 ou T4 pour 70 000 ou 100 000 euros, c'est-à-dire rien du tout, avec un studio gratuit en prime. Pour les étrangers ! On devenait fous. » Le débit de parole est rapide, ils veulent tout dire, tout sortir, cracher leur haine de ce système qui protège « ceux d'en haut ».

« C'est à ce moment-là que des informations ont commencé à sortir, se souvient José Angel. On a appris que les hommes politiques, bien plus nombreux que chez vous, proportionnellement à la population, formaient une sorte de mafia, avec pour certains des comptes cachés au Luxembourg ou ailleurs. Que des dirigeants de banques ont provoqué des faillites frauduleuses. Que des multinationales faisant des bénéfices touchaient des aides. Que des patrons ont détourné de l'argent, comme les aides européennes, sous l'œil complice des élus. Que des mairies comme celle de Madrid ont bradé leurs parcs de logements à des fonds privés. Que la privatisation de l'Espagne s'est accélérée.

Et vous n'avez pas songé à vous battre, à rejoindre le mouvement des Indignés ? je tente (1).

On n'avait pour la plupart pas une grande tradition familiale de lutte », répondent franchement José Luis et les autres.

Personnage incontournable pour les Espagnols qui débarquent à Longwy, Daniel Cano développe cet aspect : « Il faut se souvenir de l'impact qu'a pu avoir Franco. À son arrivée au pouvoir, des centaines de milliers de Républicains ont fui. Ensuite, il dirige le pays durant 36 ans (de 1939 à 1975). La répression fait des centaines de milliers de morts, par des exécutions, des garrottages, etc. Ne serait-ce qu'assister à une réunion de gauche vous mettait en danger. Je l'ai vécu, en tant qu'étudiant à Madrid en 1970-1971. Ceux qui sont restés devaient donc se la fermer ou être très discrets. La culture politique ou syndicale n'a pas pu se développer. D'autant que beaucoup d'anciens du régime sont toujours là. » Les sept immigrés confirment d'un hochement de tête. Pour eux, l'avenir s'est donc écrit en Lorraine et au Luxembourg.

L'infime espoir Podemos

Certains, jeunes diplômés comme Gérard ou Lluis, ont quitté la Catalogne pour trouver des postes d'ingénieurs ici, à Metz ou Nancy. Mais la plupart, comme José Luis ou Félix, habitent (souvent à plusieurs) des logements près de la frontière du Grand-Duché, et vont bosser en intérim sur les chantiers, rejoignant les autres déclassés du continent, les Portugais, les Grecs, etc. Victimes comme eux des politiques néolibérales et de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) qui dicte la marche à suivre aux gouvernements. « On peut se faire dans les bons mois 2000, 2500 euros. On envoie alors jusqu'à 1500 euros à nos femmes et nos enfants. » Le rêve absolu ? « Évidemment, non. On préférerait rentrer chez nous, auprès des nôtres. Parce qu'ici, on n 'est rien. On n'arrive pas à faire reconnaître nos droits, comme la Sécurité sociale. Et personne ne nous voit. Et quand on nous voit, on subit le racisme. »

Conscients que leur situation est tout de même bien meilleure que celle des migrants extra-communautaires, tous ont le regard et le cœur tournés vers leur Espagne. La nouvelle loi Bâillon (2) leur fait peur. Mais des motifs d'espoir existent. Il y a par exemple le village de Marinelda, dans la province de Séville. « Le maire mène une politique qu'on pourrait qualifier d'anarcho-communiste. Les terrains sont gratuits, l'autonomie alimentaire est une réalité, etc. C'est localisé mais ça en inspire d'autres, et ça devrait être généralisé », avancent José Angel et Ubaldo. Et puis il y a Podemos, fondé en 2014, que viennent de découvrir les médias français. Mes voisins de table en dressent souvent un tableau au mieux sceptique, car même si ce parti, qualifié de gauche radicale, est issu du peuple, même s'il signifie « Nous pouvons » et qu'il fait trembler les formations traditionnelles, il n'efface pas la défiance absolue d'une grande partie du peuple envers les « élus », conséquences de nombreuses années de corruption.

« Podemos pourrait permettre le nettoyage de la classe politique et de la corruption, espère tout de même l'un d'eux. Et puis il pourrait inciter à l'organisation, au passage à l'acte, et au rapport de force. » En attendant (le grand soir ?), tous les week-ends, la bande d'amis se retrouve chez l'un ou chez l'autre pour boire une bière ou manger un plat familial. Tout en refaisant le monde. « Oui, la politique prend de plus en plus le pas sur les autres sujets de discussion. » Ne leur parlez pas, toutefois, d'organisation, de lutte politique, etc. On aurait aimé ce genre de conclusion galvanisante, évidemment, mais toute leur énergie est déjà aspirée pour un autre type de cause. La survie, cette lutte du quotidien.

S. Vagner

 

1 : Né sur la Puerta del Sol (place de Madrid), en Espagne le 15 mal 2011 le mouvement des Indignés (Indignados en espagnol) a rassemblé des centaines de milliers de personnes dans une centaine de villes. Et a donné naissance ou développé des formes d'actions comme l'occupation de logements inoccupés, l'autogestion dans certaines les tentatives communes, d'autonomies alimentaires ou énergétiques, la récupération de nourriture dans les supermarchés, etc.

2 : La loi de sécurité citoyenne, qualifiée de « loi bâillon » par les militants des droits de l'homme, est entrée en vigueur le 1er juillet. Et elle multiplie les restrictions. Sont désormais interdits et punis de lourdes amendes, sans passage devant le juge : la promotion d'une manifestation non autorisée avec une amende allant jusqu'à 606 000 euros le refus de s'identifier à la demande d'une autorité ; le manque de respect aux forces de sécurité, etc.

 


 

Vie marginale au paradis fiscal

La vague d'immigration espagnole que connaît la France (en particulier la Lorraine) depuis 2009 et les conséquences de la crise économique et financière n'a rien à voir avec la fameuse retirada (« retraite »), qui avait vu à la fin des années 1930 plus de 450 000 républicains fuir les troupes nationalistes et la dictature du général Franco. Mais elle est hautement symbolique. Car c'est notamment dans un paradis fiscal aussi réputé que le Luxembourg qu'on retrouve aujourd'hui ces familles sans domicile fixe, travaillant dans une précarité totale et luttant pour survivre. C'est d'ailleurs ce que confirme Daniel Cano. Trois quarts de siècle après que ses parents (républicains) aient réussi à franchir les Pyrénées et à sortir des camps de rétention installés juste derrière la frontière, le Lorrain aide ces nouveaux venus en provenance d'un pays qu'il connaît par cœur. « Là-bas, comme chez nous, dit-il, l'argent public a été utilisé pour sauver les banques et ce système financier responsable de cette crise. Mais pas pour porter secours à la population. » Question de priorité...

Du coup, ils sont nombreux à avoir rejoint Paris, mais aussi Nancy, Metz ou Longwy pour tenter de trouver un avenir qu'ils ne perçoivent plus chez eux. D'après l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), 11 500 Espagnols entrent chaque année sur le territoire national depuis 2005. En 2011, sur les 121 655 étrangers résidents en Lorraine, on retrouvait 2 904 espagnols, soit à peine 2,4 %. Quant au consulat d'Espagne de Strasbourg, qui couvre la zone Lorraine-Alsace-Franche-Comté, il chiffre à 5 000 les arrivées sur son territoire depuis 2010, soit une très forte hausse. Difficile d'avoir des données plus précises pour la Meurthe-et-Moselle ou la Moselle : l'antenne messine du consulat, dépendante de l'État espagnol, vient de fermer pour raisons économiques. Ce qui complique d'ailleurs considérablement les démarches administratives de ces immigrés éloignés de tout.

 


 

Itinéraire d'un patron (presque) révolutionnaire

Les grandes productions américaines aiment montrer au cinéma le parcours de gars qui partent d'en bas et deviennent des héros, en bons « self-made-man », véritables arbres qui cachent la forêt. Elles ne s'intéresseront donc pas à Francisco Maya, dont la vie professionnelle s'est heurtée de plein fouet au libéralisme, modèle qu'il ne combattait pas spécialement quand il était « au sommet ». Le quinquagénaire était en effet jusqu'en 2007 le patron d'une entreprise de construction de 110 employés installée du côté de Grenade (Sud-Est de l'Andalousie). Et aujourd'hui, il travaille sur les chantiers au Luxembourg, en intérim, quand il arrive à décrocher un contrat, avant de retourner au Pays-Haut dans son logement de fortune. Il attend la retraite avec impatience, retraite qui devrait tomber dans quatre ou cinq ans. La crise économique et financière est passée par là. Et le fait parler comme un militant révolutionnaire, ou pas loin, tenté par Podemos, même s'il a peur que ce ne soit qu'« une réaction du système institutionnel ». « Ma boite tournait bien là-bas. On enchaînait les chantiers (immeubles, maisons individuelles, etc.). Et puis, presque d'un coup, les impayés ont commencé à se multiplier. Les promoteurs ont arrêté de nous verser l'argent. Qu'ont fait nos bons hommes politiques ? Ils ont préféré sauver les banques, qui sont dans l'économie spéculative et ont dévalorisé notre logement de 80 %, plutôt que de sauver les petites entreprises comme nous, qui sommes dans l'économie réelle. J'ai eu la rage au ventre. J'ai dû fermer la boutique. »

Marié, Francisco a deux enfants à charge. Au chômage, il tourne comme un lion en cage en Espagne et les fins de mois sont de plus en plus difficiles. Il décide de partir avec sa femme et l'une de ses filles rejoindre des compatriotes 2000 km plus au Nord. « Je suis contre l'assistanat. Je pense que c'est par le travail et par une révolution pacifique qu'on aboutira à la prise de pouvoir par le peuple. Il y a un siècle, en Espagne, les gens sans terre allaient sur la place du village et les patrons choisissaient ceux dont ils avaient besoin. On en revient à ça aujourd'hui. C'est une régression totale, le rêve des grands chefs d'entreprise et l'aboutissement du système capitaliste : la précarisation du salariat Le laxisme des politiques a permis tout ça. » Parce que huit ans après la fermeture de sa société, Francisco est devenu un « énervé ». Et ça se voit quand il cause. Il ne vote plus. Mais, alors qu'il ne cesse de répéter que dans son pays natal les grands syndicats sont « les collaborateurs des gouvernements et des patrons », il vient d'adhérer à l'OGB-L, le syndicat des travailleurs frontaliers. Prêt au combat, en résumé. « J'habite Longwy, et je bosse de l'autre côté de la frontière. Et j'ai d'énormes difficultés à faire reconnaître mes droits, notamment au niveau de la Sécurité sociale. Ce n'est pas normal. »

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