L'entrée en vigueur de l'État d'urgence, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il l'a sentie passer ! Fouillé au corps systématiquement nu à l'issue de ses parloirs, Erdogan Çakir dénonce la torture que lui a fait subir le major pénitentiaire à la suite d'un énième refus de se prêter à cet exercice d'humiliation, en novembre 2015, alors qu'il était détenu à la Maison d'arrêt de Villepinte (93). Après une grève de la faim de 43 jours, ce Marxiste-Léniniste d'origine turque, condamné à sept ans ferme pour avoir soutenu « idéologiquement » une organisation interdite en Turquie, sera transféré dans d'autres établissements pénitentiaires. Mais nous venons d'apprendre que, même placé ailleurs, les fouilles à nu se poursuivent toujours...

 

 

Article paru dans le quinzième numéro du NJJ (automne 2016) et actualisé.

 

Depuis le Centre de détention de Villenauxe-la-Grande (dans l'Aube), Erdogan Çakir m'écrit sa longue lettre de dix pages certainement après avoir effectué ses six heures de « travail à la pièce pour Sodexo », entre 7 h 30 et 13 h 30, payées 15 à 20 euros par jour. Il s'en contente. « Au moins, pour le moment, je n'ai pas de problème de fouille à corps nu », précise l'homme de 50 ans. Car cela ne semble pas relever de l'évidence dans le système carcéral français...

Tout commence le 9 juin 2008 à 6 heures du matin. « En cassant la porte de mon domicile à Roissye-en-Brie (77), la police antiterroriste de Levallois-Perret est venue m'arrêter avec un policier turc ! Ils ont mis les armes sur la tête de mon fils qui à l'époque n'avait que quatre ans. Depuis ce jour, ses trois sœurs, sa mère et lui-même portent les séquelles de ces traumatismes violents. Il aurait pourtant suffi de m'envoyer une convocation... », se souvient Erdogan Çakir, débarqué en France avec sa famille en 1977 à Sablé-sur-Sarthe (Pays de la Loire) pour fuir les massacres perpétrés par « l'État fasciste turc ». Alors accusé d'« association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et de « financement du terrorisme », son crime est de militer — juste de militer ! — au sein de l'Association culturelle et de solidarité Anatolie Paris (l'Acsap), soupçonnée d'être la « vitrine légale » du DHKP-C.

Le DHKP-C ? Créé en 1994, ce Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (dans sa traduction française) est classé terroriste par les États-Unis, l'Union européenne et la Turquie (1). S'il s'agit bel et bien d'un mouvement de lutte armée, sa principale bataille est menée contre l'appareil répressif qui se met en place dans les prisons turques. Bien qu'il ne résidât plus en Turquie, Erdogan Çakir se souvient du « jeûne de la mort », une opération de grève de la faim qui fit « 122 morts parmi les prisonniers politiques ou les membres de leurs familles ».

« Organisé de 2000 à 2007, écrit-il, ce jeûne avait été organisé contre les prisons du "type F", dites "prisons mortuaires", basées sur l'isolement carcéral Ces prisons étaient réclamées par l'Union européenne et les États-Unis afin de museler la résistance populaire pour faire appliquer une exigence du Fonds monétaire international. Museler notamment sa force vive que sont les révolutionnaires. Museler surtout le DHKP-C. Alors, l'État fasciste de Turquie a préparé ses forces armées pendant un an. Puis, près de 10 000 d'entre elles, les 19 et 20 décembre 2000, ont attaqué vingt de leurs propres prisons et massacré 28 prisonniers politiques, dont six femmes brûlées vives. Durant ces attaques et massacres, ils avaient utilisé plus de bombes que pour envahir Chypre en 1974. »

Dans les locaux de l'Acsap, à Paris, des photos des « martyrs du jeûne de la mort » sont affichées. C'est l'un des principaux faits qui sera retenu à charge contre Erdogan Çakir et ses pairs, lors du procès, « alors que parmi les martyrs, il n'y avait pas que des militants du DHKP-C. Mais la justice française raisonnait de la manière suivante : photos de martyrs + réfugiés politiques du DHKP-C = "vitrine légale du DHKP-C". »

Tentative de camping révolutionnaire

De 2010 à 2012, Erdogan Çakir vit à Nancy et milite, le temps de son passage au sein de la Maison de culture et de l'Art anatolien, comme « traducteur-interprète, accompagnateur aussi bien au niveau scolaire, vie sociale, culture... » En 2011, avec ses camarades marxistes-léninistes d'origine turque, il va militer pour que le Grand Nancy signe une pétition destinée à... soutenir la demande d'ouverture d'une potentielle fosse commune en Turquie contenant les corps de « guérillas du DHKP-C » et peut-être du PKK (2) tués en avril 1997 lors d'une confrontation avec l'armée turque dans la province du Dersim. Il tentera même d'installer des tentes sur la place Maginot !

« Un commerçant nous fournissait l'électricité avec une rallonge. Imaginez la scène ! Avec ma perceuse, penché vers le sol, je faisais des trous pour pouvoir fixer les tentes. Les policiers arrivent juste derrière moi, sans que je ne les voie, ni les entende. L'un d'eux me tapote l'épaule et me dit : "Dites, qu'est-ce que vous faites ? Vous avez raté vos vacances et vous voulez planter votre tente ici ?" Nous n'avons pas pu planter nos tentes, mais nous sommes restés nous-mêmes plantés plusieurs jours ! »

Lorsque je lui demande de me raconter ses temps forts passés à Nancy, c'est ce genre de scènes que me décrit Erdogan Çakir dans son courrier. Des souvenirs de lutte, où la solidarité et la force de l'espoir peinent à faire oublier l'horreur en arrière fond. Qui rôde à chaque ligne et déverse ses bilans macabres. Quinze corps seront retrouvés dans la fosse commune, d'après le militant. « L'État ne voulait pas l'ouvrir, de peur de mettre à jour un massacre et aussi de donner des idées aux familles des 17 000 disparus... »

Procès « d'intentions » (au sens littéral)

20 décembre 2012. Les quinze personnes turques ou d'origine turque jugées par la Xème chambre du tribunal correctionnel de Paris sont toutes condamnées à de la prison ferme. Les faits reprochés sont on ne peut plus flous, car suite à leur relaxe de l'inculpation de « financement d'une entreprise terroriste » (indémontrable), seul un vague « soutien idéologique » au nom de leur appartenance à une « association de malfaiteurs » est retenu, basé sur des « intentions », des modes de vie « opaques » et témoignages anonymes.

« En réalité, plus qu'un lien établi avec le DHKP-C, l'élément à charge est la simple politisation », dénonce le collectif « Angles Morts » qui a retranscrit comment le cynisme et la mauvaise foi ont rythmé les deux semaines de procès en novembre 2012. « J'ai été condamné pour mes activités démocratiques légales, c'est-à-dire l'organisation d'un camp de vacances dans le Sud de la France, l'organisation d'un concert, de la manifestation du 1er Mai ou encore la tenue d'un stand à la Fête de l'Huma... », écrit Erdogan Çakir qui écopera de la peine de prison la plus lourde du groupe (sept ans ferme).

Le jour du verdict du tribunal, il est absent, « étant donné que le procès n'était pas équitable et bâclé d'avance ». Le 1er juin 2013 commence sa « cavale » en Grèce, « pays marqué par une histoire de solidarité internationale des peuples », où il demande l'asile politique. « Mais comme la France a transmis à Interpol une demande de mandat d'arrêt international, j'ai été arrêté le 30 juillet 2013 à Athènes. » Estimant que son extradition est « contraire au droit des réfugiés », il la repousse en menant, au cours de sa détention dans les prisons grecques, une grève de la faim de douze jours.

Le prétexte Daesh

Arrivé en France en octobre 2015, à la Maison d'arrêt de Villepinte (Seine-Saint-Denis), il n'est pas au bout de ses peines. « On a reçu des ordres de là-haut pour vous fouiller systématiquement après chaque parloir », lui auraient annoncé les surveillants pénitentiaires, pile le lendemain des attentats de Paris du 13 novembre. Une décision contraire à l'article 3 de la Cour européenne des droits de l'homme et à un arrêt du Conseil d'État (du 11 juillet 2012), qui a notamment souligné que « les mesures de fouilles ne sauraient revêtir un caractère systématique ». Précision : ces fouilles au corps se font entièrement nu... Et elles ne seraient appliquées à aucun autre détenu, y compris les « prisonniers politiques basques qui détiennent le même profil pénal que lui ». Le 25 novembre, la directrice de la Maison d'arrêt « fait torturer » Erdogan Çakir par le major pénitentiaire, qui, selon Paris-luttes.info, « lui a serré les mains dans le dos pour ensuite mettre ses doigts dans sa bouche, le plaquer au sol, le frapper à la tête et le fouiller de force ». Çakir ne me raconte pas ce passage, bien plus marqué, semble-t-il, par une autre torture. Psychologique, celle-là.

« C'est un viol de votre dignité et de votre honneur. Le but est de vous toucher idéologiquement et politiquement. Dire qu'il n'y a pas de torture en France est une belle hypocrisie, car quelle plus belle torture que celle psychologique qui laisse bien plus de traces et de dégâts profonds que la torture physique ? Pour ma famille, le ressenti de la culpabilité était devenu insupportable. À chaque parloir, c'était l'équivalent pour eux de m'envoyer à la torture, bien que je leur disais qu'ils n'étaient pas responsables et qu'il fallait résister coûte que coûte. »

Le système « thé »

Commence alors pour Erdogan Çakir une grève de la faim de 43 jours, dont seize en quartier disciplinaire durant lesquels il n'aura même pas droit au thé, au sel et au sucre ! Comment faisait-il le reste du temps ?

« Il faut savoir qu'au quartier général vous êtes isolé des autres détenus, seul en cellule, seul en promenade (une par jour). À l'ouverture des portes le matin, une seule fois, vous avez droit à une dose de café, une autre de sucre et un gobelet d'eau chaude. Le matin, quand j'avais reçu ces seules doses de café et de sucre, je les divisais en quatre parts pour tenir la journée complète. Après, j'aplatissais une bouteille d'eau comme une feuille, je la remplissais d'eau du robinet (c'est ainsi que j'ai attrapé une mycose sur ma langue) et la coinçais entre les grilles des radiateurs pour la ramener à un état tiède. Et c'est avec cette eau tiède que je consommais les trois parts restantes tout au long de la journée. »

Alors qu'un mouvement de « solidarité populaire » international dénonce sa situation, en même temps que sa famille et les militants turcs de France, Erdogan Çakir est transféré, enfin, le 8 janvier 2016, au centre pénitentiaire de Réau (en Seine-et-Marne) pour quelques jours. À son arrivée, on le pèse. 50 kilos. Soit une perte de 17 kilos au cours de sa grève de la faim.

« Les conséquences ont été multiples : perte significative de la vue, douleurs aux organes internes, douleurs aux articulations, perte musculaire, difficulté de marcher, mycose à la langue (actuellement soignée), sifflement encore dans les oreilles, difficulté de concentration, maux de tête... »

Aucune conséquence (judiciaire), en revanche, pour la directrice de Villepinte, à en croire Çakir : « Comme elle a fait marche arrière et a envoyé un mot d'excuse au juge pour reconnaître son erreur, ce dernier n'a pas donné suite à cette affaire. » Alors que le militant anti-impérialiste n'a jamais eu la moindre attitude laissant présager qu'il pourrait commettre un acte terroriste, il doit encore purger sa peine jusque juillet 2018 en France. Une peine déjà longue au regard des faits, ou plutôt l'absence de faits, sur lesquels repose toute son accusation. Et pourtant, cela ne suffit pas...

« La Turquie, se basant sur ma condamnation en France, a lancé à son tour un mandat d'arrêt international pour "tentative de renversement du pouvoir en place", qui est condamnable à perpétuité ! », conclut Erdogan Çakir. Autrement dit, il devrait payer deux fois un simple engagement militant, et être privé définitivement de liberté...

Gordon Zola

 

Actualisation du 21 février 2017
La famille d'Erdogan Çakir nous a fait parvenir un message de ce dernier qui dénonce son placement en quartier disciplinaire lié à son refus d’obtempérer à une nouvelle fouille à nu « injustifiée ». Depuis Villenauxe-la-Grande, Erdogan Çakir affirme qu'il a tout de même fini par être fouillé à nu de force. Pour dénoncer ses conditions carcérales « indignes », ainsi que celles des autres détenus, le militant mène une nouvelle grève de la faim illimitée depuis le 13 février. Le centre de détention n'a pas encore donné suite à nos appels téléphoniques.

 

1 : Afin de contextualiser la situation politique et géopolitique turque dans laquelle le DHKP-C a pu se livrer à une lutte armée, et de comprendre « la manière dont la logique antiterroriste façonne la répression », lire le riche travail du collectif « Angles Morts », qui milite autour des questions de la justice, de l’enfermement et des méthodes policières : « Antiterrorisme ordinaire : le procès du DHKP-C », Article XI.

2 : Une guerre éclata dans le pays suite au « 1er Mai sanglant », une fusillade d'ultra-nationalistes qui fit entre 34 et 38 morts et des centaines de blessés parmi les manifestants du défilé. Lire à ce sujet : « En Turquie, que vive le 1er Mai ! », Article XI.

3 : Le Mouvement des travailleurs du Kurdistan (PKK) est un mouvement de guérilla kurde actif en Turquie, Syrie, Iran et de plus en plus en Irak.

Commentaires   

0 #1 annette 22-02-2017 06:37
Révoltant : comment faire en sorte qu'il sorte de prison où il ne devrait pas être... comment politiser ce procès, demander sa relaxe??? bref, comment agir?
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