Le point de vue de réfugiés passés par la caserne Faron. Ou comment casser le fantasme nationaliste selon lequel la France accueille des étrangers-assistés en hôtel sur le dos du pôv contribuable.

 

Article paru dans le treizième numéro du NJJ (Hiver 2015/2016).

 

Fin janvier 2015, après avoir été virés de la caserne Faron où nous organisions bénévolement des activités aux côtés des enfants (lire notre récit), nous organisons un rassemblement citoyen en soutien aux migrants, devant les grilles de ce centre transitoire d'hébergement pour demandeurs d'asile.

Mais il semblerait que ce modeste rendez-vous ait suscité bien des remous dans les plus hautes instances de l'association nancéienne Accueil et réinsertion sociale (Ars) en charge du lieu...

Quelques jours avant, un grand nettoyage de printemps fut organisé « pour ramasser les papiers, ranger les vélos, ajouter des caches aux extincteurs qui n'en avaient pas... », nous raconte Érika, une dame hébergée avec sa famille à Faron. « Tout le monde s'y est mis, aussi bien les personnels que les occupants. »

Mais sachant que les manifestants n'ont de toute façon pas le droit d'entrer à l'intérieur, pour qui toutes ces lacunes ont-elles glissé sous le tapis à la veille du rendez-vous ?

La dame a une petite idée : « C'était juste pour la venue du directeur de l'Ars... (1) Pas pour les manifestants. Ils ne peuvent pas entrer. Le grand directeur, il est venu pas longtemps, il a juste visité le grand hangar. Ils ont dit à des familles qui y logeaient de s'installer ailleurs le temps de la visite. Ils n'ont laissé que cinq familles pour faire semblant que tout va bien... »

Si les propos d'Érika sont vrais (ils n'ont jamais été démentis par qui que ce soit, en tout cas), cela signifierait-il qu'au sein même de l'association, les cadres n'étaient pas, ou peu, au courant de la réalité de la caserne jusqu'alors ? Que la vérification de leur propre structure soit un moment si exceptionnel, si rare, qu'il faille la préparer, à ce point, comme la visite d'un ministre ?

 

Tri sélectif

 

Lors du rassemblement, le chef de service de Faron assurait aux manifestants que tout le monde pouvait entrer et sortir comme il voulait. « Ils ne viennent pas, car il est 11 heures et ils dorment encore », ajoutait-il. « C'est faux ! » selon Erwan, le mari d'Érika : « Ils nous ont ordonné de rester dans nos hangars ! La consigne c'était personne ne sort sauf urgence ! » L'ambiance est donnée...

À leur arrivée en France, Érika et Erwan ont passé quelques nuits à la rue : « Le 115 envoie les gens [sans-abri] à Faron, explique le mari, mais que les soirs de grand froid. Un soir où on dormait à la gare, j'étais obligé de les appeler tellement il faisait froid. La personne au bout du fil me demande : "Situation régulière ou irrégulière ?

- Irrégulière.

- On ne peut rien pour vous. Au revoir." Et il a raccroché comme ça, et toi tu peux rester à la rue. »

Quand, enfin, ils sont acceptés à Faron, leur soulagement d'avoir un toit au-dessus de leur tête est vite douché par leur manque de liberté : « On n'a pas le droit de faire venir des gens extérieurs » y compris des proches, regrette Erwan. « C'est quoi ça, c'est la prison ? » « L'anniversaire des enfants, on devra le souhaiter dehors, devant la grille... » complète sa femme.

Le couple met également en cause le Règlement de fonctionnement qu'il a signé. « On devait toucher 680 euros de pécule, c'était écrit. Dont 80 euros de loyer. Donc le pécule était censé être de 600 euros. Mais en vrai, on n'a touché que 425 euros... »

En mai 2015, lors d'un second rassemblement, d'autres occupants corroboraient ces témoignage. D'abord, sur la sélection du Samu social : « Je vais vous dire moi, j'ai passé cinq mois à la rue cet hiver, cinq mois à la rue ! Quand vous appelez le 115, ils vous demandent la nationalité. Je leur dis : africaine. Ils me répondent : au revoir... » répète un occupant de la caserne venu spontanément vers nous.

 

« Zéro euro pour cinq personnes »

 

Sur la question du pécule, un vieux monsieur se plaint de toucher « 350 euros par mois pour quatre personnes ». Il décrit la situation de son fils qui part chaque jour jouer de la musique de longues heures à Nancy, avec le même sérieux et la même assiduité qu'un travailleur, pour ramener, au final, « cinq euros, huit euros tout au plus » à sa famille.

Un autre occupant se plaint, quant à lui, de ne plus rien toucher du tout : « Zéro euro pour cinq personnes ! Tous les jours je vais à 20 heures au Lidl faire les poubelles pour ma famille. J'ai pris des photos pour montrer au chef de service de Faron où j'en suis arrivé. Il les a repoussées en s'énervant... »

Certaines personnes d'origine étrangère, en voyant le rassemblement, nous ont rejoints en solidarité pour leurs amis ou leur famille. Comme cet homme qui, après avoir raccompagné des proches, dénonce la situation à leur place : « Vous avez mis une pancarte "Solidarité", mais c'est une pancarte "Prison" que vous auriez dû mettre, parce que cette caserne c'est pire qu'une prison ! »

 

Franck Dépretz

 

1 : En fait, il s'agissait d'un cadre de l'Ars, mais pas du directeur.

Photo en noir et blanc : Lucile Nabonnand

 

Golf international, mini-Davos et immigrés au bout de la rue

Alisés, l'association pour un lien social et des espaces solidaires du Pays-Haut, avait dû fermer son accueil d'urgence en 2010 faute de moyens pour payer les hôtels, notamment parce qu'il lui manquait 2,330 milions d'euros destinés à la lutte contre les exclusions (Républicain lorrain, 23/10/2010). Au même moment, une dizaine de millions d'euros était dépensée pour le « Golf international de Longwy », dont 6,7 millions d'euros par la Communauté de communes d'agglomération, selon l'association contre le golf. Lorsque je demandais au responsable d'Alisés ce qu'il en pensait, en tant qu'acteur social, ce dernier ne trouvait pas mes questions pertinentes, les deux sujets n'ayant aucun rapport.

À
Nancy, le 27 juin 2015, les salariés de l'Ars se mobilisaient devant le Service d'accueil et d'orientation, pour dénoncer la décision préfectorale qui leur demandait de dégager des lieux d'accueil les 700 demandeurs d'asile déboutés. Ce jour-là, quelques centaines de mètres plus loin, au Centre des congrès Prouvé, toute la caste politique du Grand Nancy se trouvait au « mini-Davos » lorrain, les Écorévolutions, aux côtés des patrons, éditocrates, décideurs économiques (1). Une rencontre aurait-elle été si improbable ?

Le rapport entre ces deux exemples et le manque de financement des structures d'accueil ? Toujours le même : sous couvert de création d'emplois, les collectivités territoriales mettent le paquet lorsqu'il s'agit d'accueillir des projets attractifs pour la région, attirants pour les investisseurs. Seulement ces projets, souvent, détruisent plus d'emplois qu'ils n'en créent et ne profitent jamais à la population. À Longwy, le golf est destiné à ceux qui détiennent le pouvoir d'achat, les Luxembourgeois en tête. À Nancy, les Écorévolutions sont destinées aux « acteurs du développement économique », qui claquent entre 250 et 500 euros pour l'entrée, ceux-là même qui prônent un modèle proche de l'Allemagne où « 9 millions de mini-jobs à 450 euros par mois » ont été créés.

Parallèlement à cela, la France - le patronat français plus exactement - a toujours eu besoin de l'immigration pour combler la demande du marché du travail. Fléxible, cette main d’œuvre a rarement eu d'autres choix que les métiers les plus pénibles. Et pour résoudre ses problèmes de vieillissement de population, l'Europe n'aura pas d'autre choix que de se tourner à nouveau vers les migrants. C'est déjà ce que fait Angela Merkel pour suppléer aux 15 millions d'habitants que l'Allemagne pourrait perdre d'ici 2060. S'en prendre aux immigrés pour justifier la crise et le chômage est donc une belle hypocrisie.

Ainsi sont les frontières : toujours ouvertes pour la libre circulation des capitaux. Jamais pour celle des hommes...


1 : Interpellé par les salariés de l'Ars alors qu'il passait devant le SAO, le maire de Nancy Laurent Hénart ne prit même pas la peine de s'arrêter : « Je n'ai pas le temps », répondit-il aux grévistes (Est Républicain, 27/06/2015). Et pour cause : il se rendait justement aux Écorévolutions...

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