Retour sur les (non) solutions précédant la réquisition de la caserne Faron. Ou comment rendre compte de l'absurdité de la gestion de l'hébergement d'urgence par la préfecture et le manque de courage politique des élus. Qui repoussent le problème d'année en année plutôt que de le prendre à la racine – en réquisitionnant, par exemple, les milliers de logements vides qui nous entourent.

Article paru dans le treizième numéro du NJJ (Hiver 2015/2016).


Pour comprendre comment la préfecture de Meurthe-et-Moselle en est arrivée à réquisitionner la caserne Faron, et faire d'un ancien centre militaire un centre transitoire d'hébergement, il faut revenir à l'hiver 2012-2013. À échelle nationale, selon la Fnars, la Fédération nationale des associations de réinsertion sociale, « 19 000 places d'hébergement ont été ouvertes dans des casernes, des gymnases, des hôtels ».

La Meurthe-et-Moselle passe de 1127 personnes suivies par les services d'urgence en 2011 à 2456 en 2012, le département se classant ainsi au douzième rang sur cent en matière d'accueil d'urgence.

Pour Nancy, une note de Jean-Marie Schléret, le président du conseil de surveillance de l'association Accueil et réinsertion sociale (Ars), en charge du champ des politiques sociales ou médico-sociales, résume la situation : « Au 24 janvier 2013, le nombre de personnes hébergées a atteint 953. 550 personnes sont hébergées à l'hôtel, alors qu'elles étaient 225 en octobre 2011, et... 90 il y a de cela 10 ans. » Et Jean-Marie Schléret de répéter à tous les médias – comme il le fait d'année en année : « C'est la première fois après 23 années passées à la tête de l'association que je vois ça. »

Mais bien sûr... 

Deux hivers plus tôt, par exemple, en février 2011, L'Est Républicain reprenait le même message dicté par l'association nancéienne : « On n'avait jamais vu autant de demandeurs se tourner vers l'Ars pour trouver un lit. »

 

Chiffres officiels, galère réelle

 

L'hiver 2012 approche, donc. On invoque la courte fermeture (deux semaines) de la plate-forme régionale d'accueil de Metz, surchargée du fait de l'arrivée importante de migrants dans le bidonville du quartier Bellecroix, pour expliquer « un chiffre aussi élevé » à Nancy. « L'accueil mosellan fermé, l'afflux s'est reporté sur Nancy », justifie un cadre de l'Ars (Est Républicain, 09/10/12). Qui s'étonne lui aussi, tiens, tiens, de ces « arrivées comme on n'en a jamais connues »...

Mais il n'est pas un élu qui s'est étonné, pendant toutes ces années, de l'absence de solution d'hébergement à long terme. La préfecture, qui n'a jamais cherché à prendre le problème à la racine, colmate les fissures avec des bouts de Scotch. Fin décembre 2012, le gymnase Mario Capello de Nancy est mis à disposition pour héberger quarante personnes, chiffre officiel repris par les médias alors que, sur place, le surveillant m'avoue qu'il s'agit plutôt de... 59 personnes. Et l'homme de préciser : « La première fois que j'ai surveillé le gymnase, en janvier, quelqu'un de l'Ars, je crois, m'a dit : ''Si un journaliste vient, tu lui dis qu'il y a 40 personnes.'' Mais moi y est pas question : s'il arrive quoi que ce soit, c'est sur moi que ça retombe. Suffit que mon nom soit dans le journal, et voilà ! »

Un mois plus tard, c'est au tour du gymnase Pierre Brossolette, à Vandœuvre-lès-Nancy, d'ouvrir ses portes : trente places sont créées (du moins, officiellement).

Quant aux hôtels du Grand Nancy qui font du social, évidemment, ils sont saturés. Au 23 janvier 2013, ils attribuaient 226 chambres ou logements sur une capacité de... 175.

Les Centres d'hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) ne font pas exception à la règle, à l'image du CHRS Val de Lorraine qui, à la même date, attribue 49 places sur... 35.

 

Hôtel dojo

 

Bref, c'est bourré de chez bourré. Partout. À tel point que même les bureaux de certains centres d'hébergement accueillent, après le départ des salariés, des familles qui n'ont nulle part où aller.

Le foyer des jeunes travailleurs de Maxéville, le Grand Sauvoy, met aussi à disposition 18 chambres ainsi que... son dojo. Jean-Marie Morel, le directeur de l'époque, s'en souvient bien : « Les 18 places de l'hébergement d'urgence étaient pleines. On a dû mettre cinq-six personnes dans la salle commune. Et on a hébergé jusqu'à trois familles dans le dojo pendant quasiment un an, ce qui a représenté au maximum une présence d'environ vingt personnes. »

Après avoir dormi dans une fourgonnette devant la mairie de Vandœuvre en compagnie des éducateurs spécialisés de Vivre dans la Ville, un couple et leurs cinq enfants ont ainsi pu être épargnés du froid sur ce tatami, ainsi qu'une famille qui squattait sur le trottoir devant le Service d'accueil et d'orientation (SAO) de l'Ars...

Et cette famille n'est pas une exception... Les hébergements d'urgence n'ayant pas désaturé depuis l'hiver précédent, la rue Gilbert – où le SAO est installé – est le théâtre de la misère répandue sur les trottoirs.

Dès juin 2012, 17 personnes dorment sur des cartons devant l'Ars (Est Républicain, 28/06/2012). Puis, à partir de septembre et pendant de nombreuses semaines, de nouvelles familles couchent, elles aussi, sur des cartons à même le trottoir à tel point que la rue devient un campement où échouent chaque soir entre cinq et quinze personnes, d'après les services de l'État (Est Républicain, 24/10/2012) qui n'incluent pas les sans-abris de passage la journée.

L'afflux ingérable de dossiers à traiter au SAO n'arrange pas les choses : les quatorze travailleurs sociaux font grève et ferment la structure une semaine, jusqu'à ce que la direction concède quelques embauches.

 

Place aux bidonvilles

 

Il faut attendre avril 2013 pour qu'une « solution d'hébergement » plus importante soit trouvée, à Villers-lès-Nancy, dans l'école primaire du parc de Rémicourt.

Une rude « solution » : épidémies de gale et de varicelle sont décelées par l'équipe de Médecins du Monde, missionnée par l'agence régionale de santé (Est Républicain, 24/06/2013). Au total, 106 personnes de 14 nationalités, dont une quarantaine d'enfants sont répertoriées par les représentants de l'ONG. La population est répartie dans cinq classes d'école, mais la scolarisation des enfants prend un peu de temps avant d'aboutir.

En août, une partie des occupants de l'école de Rémicourt est transférée à la caserne Faron de Vandœuvre, réquisitionnée quelques semaines plus tôt et gérée par l'association nancéienne Accueil et réinsertion social. Hangars sans cloison, familles privées d'intimité, bâtiments insalubres, voire dangereux par endroits : la préfecture, sous le regard impuissant (ou complice) des élus, n'a rien trouvé de mieux que cette ancienne structure militaire désaffectée. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir été précipité par les impératifs de mise à l'abri liés à la baisse des températures : on est en plein été ! À moins que le critère de sélection était l'état d'abandon du lieu, et dans ce cas c'est réussi...

Trois ans et demi plus tard, rien n'a évolué... Censée fermée chaque automne, la caserne devrait bientôt être intégrée dans l'écoquartier voisin en construction, et faire partie de la « vitrine » tant rêvée par Stéphane Hablot, le maire (socialiste), pour Vandœuvre-lès-Nancy. Mais la fermeture ne semble pas encore prête d'arriver : la caserne devrait servir encore tout l'hiver de lieu d'hébergement d'urgence, selon les informations que nous avons pu glanées malgré le refus de communiquer de la préfecture. Plus de 180 personnes occuperaient actuellement les lieux, dont de nombreuses familles qui couchent sur des lits de camp.

Quant à la scolarisation, la situation n'est plus illégale comme ce fut le cas de longs mois durant lesquels Stéphane Hablot s'opposait à l'entrée des « Faroniens » à l'école. Depuis la rentrée 2015, un professeur assure des cours au sein même de la caserne. En septembre 2016, 17 enfants de six à onze ans y étaient inscrits, mais au moins le double de cet effectif, en âge d'aller en maternelle, reste sur le côté car la législation n'impose pas la scolarisation en dessous de six ans. Passée la primaire, les enfants sont censés être répartis dans les collèges de Vandœuvre, mais ce ne serait pas toujours le cas dans les faits.

Parmi les solutions de remplacement évoquées, l'ancien foyer de vie pour adultes handicapés, Michelet, au Haut-du-Lièvre à Nancy, serait la piste la plus sérieuse. Enfin, sérieuse, entendons-nous : seules 80 places seraient ouvertes dans ce foyer, réservées de surcroît à des personnes souffrant de problèmes (physiques, psychologiques...). Ce qui laisserait de nombreux autres réfugiés à la rue. D'autant que le bidonville de Metz, le camp Blida, où des centaines de personnes occupaient des tentes sur la boue, a été démantelé le 8 novembre dernier. Bien que l'ensemble des personnes a officiellement été déplacé en car et relogé aux quatre coins de la France (dont à la caserne Faron ?), il n'est pas impossible que cette situation de non droit qui persiste à Metz depuis des années se reproduise à l'avenir. Déplacer, repousser, dissimuler le problème : tous les moyens sont bons plutôt que de le prendre à bras-le-corps...

 

À quand la grande réquisition des logements vacants ?

 

Va-t-on continuer de laisser faire les élus et la préfecture qui, jusque là, ont largement démontré leur incapacité à sortir des femmes, des hommes, des enfants de la rue ?

Va-t-on se farcir la litanie de leurs étonnements hypocrites, la même d'année en année, face à la prévisible et logique saturation des hébergements d'urgence ?

Va-t-on laisser ces hors-la-loi multirécidivistes qui enfreignent sans vergogne la loi du 17 janvier 2002 et son article L.511-2 : « Toute personne dénuée de ressources et âgée de plus de seize ans doit recevoir de la commune dans laquelle elle se trouve un abri, l'entretien indispensable, les soins et prescriptions nécessaires en cas de maladie ainsi que des funérailles décentes. L'aide est accordée sans préjudice du droit de réclamer le remboursement des frais à la commune dans laquelle la personne dénuée de ressources a son domicile de secours communal » ?

Va-t-on laisser la politique de l'absurdité gouverner et, sous-prétexte du danger de « l'appel d'air », gaspiller 1,3 milliards d'euros chaque année pour la gestion des hôtels transformés en hébergements d'urgence, plutôt que de s'en servir pour réquisitionner les 2,6 millions de logements (hors résidences secondaires) laissés vacants en France ?

Rien que sur Nancy, il y a plus de 7600 logements vides (d'après l'Insee).

Et autant sur Metz...

 

Franck Dépretz

 

Photo : gymnase Mario-Capello, janvier 2013.

Commentaires   

0 #1 Chantal 14-11-2016 08:03
Oui, à quand la réquisition des logements vides? Après le démantèlement de mardi 8 novembre 2016, de nouvelles tentes apparaissent sous le pont de Blida!
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