Récit du quotidien de demandeurs d'asile dans une caserne militaire désaffectée, près de Nancy, réquisitionnée par la préfecture de Meurthe-et-Moselle. Ou comment rendre compte d'une humanité que les pouvoirs publics s'empressent de repousser à l'écart de la vue des citoyens.

Ni les militants, ni les journalistes, ni même certains élus de Vandœuvre-lès-Nancy ne pouvaient y accéder. Interdiction formelle de franchir la grille. La caserne Faron, située au Sud de la deuxième ville de Meurthe-et-Moselle, était réquisitionnée depuis un an et demi par la préfecture. Dans cet ancien centre de stockage de l'armée de Terre des centaines de demandeurs d'asile avaient été hébergés. Et le sont toujours, d'ailleurs...

Cet été 2014, ils étaient 260, à peu près, à occuper les hangars lugubres. Et voilà que France et moi débarquions au beau milieu de ce « Centre transitoire d'hébergement » (c'est comme ça qu'on dit, dans le jargon), perçant enfin les mystères de ce lieu géré par l'association Accueil et réinsertion sociale (l'Ars, dans le jargon).

Précisons d'emblée que notre démarche n'avait, à la base, rien de journalistique : nous étions là en tant qu'animateurs bénévoles. Pendant six mois, quelques aprèm par semaine, nous proposions des activités aux enfants.

Jusqu'au jour où la préfecture a donné l'ordre à l'Ars de nous virer.

Ça ne se faisait pas de dénoncer l'insalubrité des lieux, ni la non scolarisation des enfants, ni les méthodes plus que contestables de certains travailleurs sociaux...

Quelques mois plus tard, nous reprenions notre casquette de journaliste et consacrions le dossier de notre treizième numéro (hiver 2015-2016) au traitement des réfugiés en Meurthe-et-Moselle.

Censée fermée chaque automne depuis trois ans, la caserne devrait bientôt être intégrée dans l'écoquartier voisin en construction, et faire partie de la « vitrine » tant rêvée par Stéphane Hablot, le maire (socialiste), pour Vandœuvre-lès-Nancy. Mais ce n'est pas encore prêt d'arriver. Selon les informations que nous avons pu glanées malgré le refus de communiquer de la préfecture, la caserne devrait encore servir d'hébergement d'urgence cet hiver 2016-2017, l'ultime hiver donc avant la grande fermeture tant annoncée.

Et, alors que plus de 180 personnes occuperaient actuellement les lieux, nous publions ici le récit de nos six mois passés aux côtés des occupants, entre août 2014 et janvier 2015, pour que soient gravés quelque part la vie qui grouille, les scènes d'attente où l'espoir n'est jamais loin de la désolation, et les tranches de joie qui persistent parfois au milieu des hangars désaffectés et hostiles de ce bidonville belliqueux...

 

 

Tomate-ketchup #1

 

Tout commence toujours par un Tomate-ketchup.

Septembre 2014, France et moi sommes au beau milieu des 260 occupants de la caserne Faron. Sur le carré de pelouse, plus exactement, avec une vingtaine d'enfants (1), quelques plots, un ballon. « Tomate, tomate, tomate... », répète Erzan*, un petit Albanais, de 10, 12 ans, chaque fois qu'il touche la tête de l'un de ses camarades, assis en cercle les pieds en tailleur. « Tomate, tomate... Ketchup ! » Erzan court, s'enfuit. L'enfant touché en dernier sur la tête tente de le rattraper. Et de le retoucher. Pour l'envoyer « au bouillon ! au bouillon ! au bouillon ! » Tomate-ketchup, le jeu universel quand on a des jeunes de quatorze nationalités différentes. Trop bidon pour les gamins du centre aéré où je travaille les mercredis aprèm, le jeu ici est réclamé par les petits Faroniens, qui ont passé leur été sous cette chaleur malheureuse, entre le Lidl, la caserne et l'ennui.

Erzan court, Erzan crie, Erzan oublie.

Quelques jours plus tard, Erzan plaquera contre un mur l'un de ses amis, plus jeune, puis tentera sous nos yeux de l'étrangler, tête rentrée dans les épaules, muscles saillants au cou, rage dans les yeux. Un gamin de 10, 12 ans... On l'arrête avant qu'il ait pu commencer à étouffer sa victime hasardeuse, forcément. Rien ne peut justifier une pareille violence. Rien ne peut expliquer, pour autant, qu'un enfant cultive une telle haine. Un enfant est un enfant.

Il faudrait se pencher sérieusement sur le problème, faire un suivi minutieux, ne pas le lâcher, ce gamin. On l'a plutôt empêché de participer à nos activités - après encore bien des incidents. Trop dangereux pour les autres enfants. Trop révélateur de notre impuissance. Ainsi vont et viennent les mystères et les tourments des occupants, à Faron, sans jamais être percés, et certainement pas par un psychologue : il n'y en a pas. Quant à l'assistante sociale, elle n'est pas restée bien longtemps, quelques mois tout au plus, et puis elle était surtout chargée d'annoncer les mauvaises nouvelles aux occupants ou de les aider dans leurs démarches administratives.

Les trois éducatrices spécialisées, elles aussi, sont prises par la paperasse, pas mal, et par la gestion de la vie quotidienne (gérer les arrivées, les sorties, répartir les dons de la Banque alimentaire, organiser les roulements des familles pour le ménage...). Le reste de l'équipe, pendant qu'on y est, se compose du chef de service, qui vient de temps en temps sur place, d'un employé « factotum », d'un agent d'entretien à temps partiel et de vigiles (2).

Un jour, on n'a plus vu Erzan.

Il est parti avec son père, tandis que son frère et sa mère sont restés à la caserne. Une technique courante chez les migrants déboutés de leur demande d'asile, paraît-il, pour dissuader les autorités de procéder à une expulsion. Quelque temps après, c'est toute la famille qui disparaissait. Erzan et sa violence désespérée, Erzan qui n'a que l'expression des coups pour vider son mal au monde, Erzan lâché dans la nature.

 

*Tous les prénoms des personnes mentionnées ont été modifiés. Les épisodes peuvent être écrits tantôt par France, tantôt par Franck, mais peu importe.

1 : Sur 61 enfants répertoriés par la préfecture en février 2014. Un an tard, Faron assurait « l'hébergement temporaire de 170 personnes en moyenne - dont 70 enfants mineurs dans l'attente d'une réorientation vers une place d'hébergement pérenne », toujours selon la préfecture.

2 : Les vigiles sont présents sur le site 24 heures sur 24 par groupe de deux qui tourne toutes les... douze heures. Avant « une erreur professionnelle » de l'un d'entre eux, ils étaient trois. « Ils nous ont retiré un poste pour nous punir, eh oui, c'est comme ça que ça se passe dans notre boîte... », m'expliquait un vigile.

 


 

Journée type

 

Avant de commencer nos activités, chaque fois, c'est la grande tournée, le bus magique de la caserne, pour prévenir les enfants qu'ils peuvent nous rejoindre. Dans le « bâtiment 17 » (c'est le langage militaire), tu peux être sûr de tomber sur Milon, Serena, Sytara, Elora, avec leurs parents, tous les six hébergés dans la même chambre. Une famille dans l'équivalent d'un studio de quinze, vingt mètres carrés, pas plus. Juste à côté, tu as les cousins, Enian, Gojart, leurs parents...

Gojart, une éducatrice spécialisée le surnomme « le petit moche » avec une tendresse qui nous a toujours échappé : « Il est vraiment horrible ce gamin avec ses oreilles décollées ! Du coup, je l'appelle le petit moche : viens p'tit moche, viens p'tit moche ! Il se reconnaît, il sait que c'est lui, le p'tit moche, il sourit et tout ! Oh, il comprend rien au français, c'est pas méchant, je l'aime bien quand même. Il sait même pas ce que ça veut dire "moche", donc c'est pas grave. »

Par un phénomène des plus mystérieux, les enfants de cette nombreuse famille d'origine albanaise sont tout contents de nous voir arriver, mais, paradoxalement, les motiver à nous rejoindre en activités du premier coup relève du miracle. Quand au bout de dix minutes d'infructueuses tentatives tu n'as pas résolu leur énigmatique nonchalance, tu pars avec les plus motivés, bien obligé, et voilà que la bande à Milon se ramène alors tout sourire et prête à jouer. Puis, longtemps après, chez toi, tu te remémores cette scène récurrente, et l'évidence de leur quête d'attention forte et désespérée te saute alors aux yeux.

 

Célibataires imaginaires

 

À droite du bâtiment 17, de l'autre côté de l'allée principale, se trouvent deux gros hangars dans lesquels femmes, hommes et enfants dorment sur des lits de camp, sans cloison pour les séparer les uns des autres, l'intimité à la vue de tous... « Il n'y a que des célibataires », aurait déclaré, à ce stade de la visite, le Secrétaire général du Préfet à un élu de Vandœuvre, invité à venir se rendre compte de lui-même de la qualité de l'accueil. Ce qui est éminemment faux : les hangars sont plus que majoritairement occupés par des familles.

En te voyant débarquer au beau milieu du marasme de leur après-midi, les gamins sont fous de joie, ils sautent pour t'accueillir, parfois au point de mettre Ardit dans tous ses états, ce qui n'a pas le don de te rassurer car, malgré ses douze, treize ans bien cachés sous sa carrure, Ardit est un robuste gaillard doublé d'une impétuosité qu'il peine à contrôler, surtout lorsqu'il est à deux doigts de faire une crise d'épilepsie. Plus les gamins sautent autour de lui, plus ça le met dans une semi-transe incontrôlable et... plus ça redouble leur fou rire, aux mioches, qui n'en loupent pas une pour briser leur routine comme ils peuvent. Quand, carrément, Ardit monte sur la table et menace d'écraser sous son poids des gamins qui n'atteignent pas la moitié de son envergure, je décide de mettre à profit mes années de pratique de judo afin que ses pieds touchent de nouveau le sol, sans que personne ne soit blessé. L'incident est clos. Pour cette fois...

 

L'affront du temps

 

On n'a jamais su si Ardit était autiste, mais le fait qu'il souffre de troubles apparents du développement relève de l'incontestable, au moins tout autant que son manque de suivi - malgré ses consultations relativement régulières à l'hôpital. Quand il me voit, le père de Stolie n'hésite pas à m'aider à régler ce genre de situation, encore moins à participer, voire à mener des activités. Ancien champion de boxe en Albanie, Lirjon donne tout son possible pour atténuer l'anormalité de cette situation à ses enfants, pour repousser cette langueur qui parcourt les murs, ce rien à faire, partout, tout le temps, cet affront du temps à la vitalité et la soif d'apprendre de Stolie, une grande ado de treize ans, qui n'a jamais tant regretté son club de volley-ball que depuis sa découverte de Faron. Le deuxième enfant de Lirjon est autiste, lui, bel et bien. Avec sa femme, Lirjon avait décidé de venir en France prioritairement pour permettre à leur fils de bénéficier d'une offre de soin correcte pour traiter son autisme, la prise en charge des traitements étant bien plus avantageuse en France qu'en Albanie, où le suivi d'un psychologue coûte une fortune. Mais voilà que leur bonne volonté se retrouve coincée à Faron, d'abord dans un hangar, puis dans une chambre certes plus confortable, mais encore largement inadaptée au handicap de leur enfant, et leur dignité parentale se trouve ainsi offensée dans les problèmes hygiéniques que cela provoque.

En ressortant de ces hangars, on a parfois déjà dix, quinze, voire vingt gamins. Alors on fait d'autant plus attention à éviter l'énorme trou sur le chemin, insoupçonnable au milieu de l'herbe, qui a déjà englouti un enfant une fois, on voyait à peine sa tête dépasser, heureusement avec plus de peur que de mal. Mais « ça sert à rien de le signaler », selon une éduc spé : « On avait déjà mis un panneau, mais ils l'arrachent à chaque fois, donc on n'en met plus. »

Là, il faut encore chercher les enfants restés à l'intérieur du bâtiment principal. En bas, entre les bureaux des éducateurs, il y a constamment quelques femmes dans la cuisine, certainement le lieu le plus joyeux de la caserne. C'est au rez-de-chaussée également que les familles expulsables seraient hébergées, selon un occupant, car se trouverait à cet endroit la chambre « la mieux placée pour faire une expulsion le plus discrètement possible ». Coupés des autres familles à l'étage, les vigiles, les policiers et le Secrétaire général du Préfet, tous de la partie, peuvent ainsi, à 5 ou 6 heures du matin, faire leur travail « dans le calme absolu et vite ».

Aux trois étages du bâtiment, les chambres sont plus spacieuses, plus confortables, autrement dit, tout simplement normales. France et moi tenons absolument à y aller pour être sûrs de n'avoir oublié aucun enfant. Il s'agirait de ne louper pour rien au monde Yllesha, une Albanaise qui a perdu ses onze ans dans les responsabilités qu'elle endosse déjà, aux premières loges des angoisses d'adultes, entre les crises de nerfs du petit frère de 6 ans et la paperasse des parents à traduire - puisqu'elle est la seule de la famille à parler, un peu, le français.

 

Esquiver les obstacles en tout genre...

 

Tu as enfin tous tes enfants. Quand il fait bon dehors, il te reste à transformer la caserne en zone de cache-cache géant et l'allée centrale en terrain de foot.

Par temps mauvais, tu as un grand hangar vide qui fait office de préau (mais aussi de sanitaires, car c'est là que sont disposés les WC et les quatre douches de chantier), pratique aussi pour faire un foot, sauf quand il faut commencer à esquiver des bouts de verre et quelques étrons déposés avec attention au centre. Pour les activités ludiques et manuelles, enfin, tu as la ludothèque, une petite salle équipée de bouquins, de jeux et de matériel.

Si tu tombes l'un des deux jours et quart durant lesquels la maîtresse est présente, ça va encore, puisqu'elle a emporté quinze enfants avec elle, toujours ça de moins. Sinon tu peux te retrouver avec 25 gamins, parfois, dans la ludothèque, qui devient alors un incroyable moulin, le va-et-vient des enfants étant complété par celui des parents attirés par la pièce voisine : la salle des machines à laver.

Quand vraiment tu as trop de monde dans la ludothèque, bien sûr, tu empêches quiconque d'entrer, y compris lorsqu'il s'agit du petit Milon qui met toute la force de ses cinq ans pour t'achever d'un regard poignant déchirant pendant que la porte se referme sur ta culpabilité. Ses sœurs auront alors un bon prétexte pour partir à leur tour, poussées par un subit élan de solidarité familiale - jusqu'à ce qu'elles reviennent un quart d'heure après... Une fois tes bonhommes de neige en papier peint terminés, pour certains, le rangement et le nettoyage de la salle est, bizarrement, le meilleur moment.

 

« Just thinking... »

 

Après avoir récuré les taches de peinture et passé le balai, Yllesha retrouve son air triste, bien qu'elle ait poliment tenté de le contenir, pour pas déranger. Ça y est, une après-midi de tuée pour elle, quelques instants dispensés de mélancolie et de solitude, toujours ça de moins offert à l'ennui. Et maintenant, quoi ? Retourner dans sa chambre pour ruminer le monde, il n'y a que ça. Pas de télé, pas de livre qu'elle peut lire dans sa langue, et trois fois une heure et demie d'école par semaine à la caserne. Que fait-elle le reste du temps ? « Just thinking... », elle te répond avec sa détresse tranquille, « Just thinking... », juste penser alors qu'elle te ramènerait à la maison et les bonnes notes et la joie de vivre et les copines discrètement spéculatrices sur des amours de dix ans et tout ça en même temps, le soir, en rentrant de l'école, si son enfance n'était pas cette longue frustration qu'elle peine à dissimuler derrière son front de soucis. La ludothèque va fermer. Il faut laisser Yllesha. Que voudrais-tu faire, de toute façon ? Il n'y a rien à faire, Yllesha en est consciente. « There is nothing to do. »

 


 

 

« AD »


« AD ». Je ne sais pas ce qu'il a voulu exprimer. Je ne sais pas depuis combien de temps il trimbale ça. « AD ». La scarification a probablement dû être faite avec une lame de rasoir, une petite, car la coupure est légère. Deux lettres sur la main, qu'il ne prend même pas la peine de cacher : « AD ».

Avant que l'apathie ne lui tombe dessus comme un mauvais rhume, Albi n'aurait loupé un match de foot pour rien au monde. Là, il est sur le côté, il observe les autres jouer, le regard éteint.

« C'est rien, c'est rien », lâche-t-il honteux pour justifier la blessure qu'il s'est infligé. Lui le leader dans l'âme est bien seul ces derniers temps, son trio inséparable d'ados de 13 ans s'est dissous dans de vagues embrouilles, justifiées par un poker à quarante centimes qui aurait mal tourné, arbre qui cache la forêt. Et cette forêt, cette jungle si vaste pour l'espoir peut très vite devenir un huis clos, trop étroit pour contenir tant de tensions. Si ça pète, à la limite, ça va, mais bien souvent ça traîne et puis ça se noie. Voilà qu'on en viendrait presque à regretter de ne plus avoir à séparer nos mioches de leurs bagarres...

 


 

 

« Les claques se dressent »

 

Pour moi le problème était simple à régler : il n'y avait pas de prof disponible, en cette rentrée 2014, pour assurer l'enseignement dans la salle de classe aménagée dans la caserne. Je propose donc la bonne volonté d'Antoine aux éducateurs spécialisés. Antoine a le Capes, mais n'occupe plus de poste d'enseignant depuis quelque temps. Il tombe donc on ne peut mieux. Mais le véritable problème n'est pas le manque d'effectif invoqué par l'Éducation nationale. « C'est plutôt dû au fait qu'ils ne veulent pas s'emmerder à verser un salaire », me répond une éduc spé.

Qu'importe. Je parviens à faire entrer Antoine comme bénévole, au même titre que moi. Pour son premier « cours », la ludothèque est pleine de Faroniens, certains n'ont pas dix ans, d'autres frôlent ou dépassent les vingt ans.

Antoine leur fait noter les différentes parties du corps, des yeux à la culotte, sur un tableau, enfin un tableau, entendons-nous, plutôt une grande feuille de papier accrochée avec les bouts de Scotch décrochés des dessins ornant le mur. Certes, nos élèves savaient désormais dire « les cheveux se dressent sur la tête » et même « les dents claquent » ou encore « les claques se dressent ». Mais au vu du travail que représenterait un profond que apprentissage du français, comment ressentir autre chose que le puissant sentiment d'inutilité, le gouffre impossible à combler par nos modestes volontés ? Des séances comme celles-ci, c'est tous les jours de l'année qu'il en faudrait.

L'Éducation nationale a finalement envoyé une prof, à Faron, le 3 novembre 2014, ce qui mit fin à une situation illégale depuis deux mois, laps de temps durant lequel les primaires auront été privés de scolarisation.

La saison précédente, il y avait trois enseignants différents. Cette saison, donc, il n'y en a qu'une, une enseignante très motivée à tout donner malgré le manque de moyens, malgré aussi le fait qu'elle n'ait pas la qualification permettant de délivrer des cours aux enfants non francophones. Limitée à deux jours et quart de cours par semaine, elle ne peut, de surcroît, pas prendre plus de quinze enfants par séance. Ce qui en laisse, vous devinez, une paire sur le carreau.

 


 

 

« Toujours les mêmes qui raflent tout »

 

« Il faut distribuer la bouffe aujourd'hui, ça va encore être le bordel, oh là là ! » C'est à Stéphanie qu'incombe une lourde tâche : distribuer la nourriture de la Banque alimentaire. À l'entendre appréhender cet instant, on a l'impression que tous les occupants vont subitement déferler sur elle pour piller les provisions en râlant... « Et puis, ils t'envoient les gosses hein ! Ils savent que ça fait pitié. Ils sont comme ça, faut pas croire ! » rassure l'éducatrice spécialisée.

La confrontation va avoir lieu dans la ludothèque, lieu idéal pour entreposer la bouffe, c'est bien connu. Avec les tas de fruits - pas toujours pourris - il y a de quoi faire, visiblement. De quoi faire, entendons-nous, pour une cinquantaine de personnes maxi - sur les 2 à 300 Faroniens... Et pour le reste des occupants ? « Oh ! bah ! Ils ne vont pas se plaindre, en plus ! Quand y en a plus, y en a plus », relativise la travailleuse sociale.

Quelques taches de jus de fruits égayent la moquette.

Avant l'arrivée des premiers mendiants effrontés, Stéphanie sort un sachet, et dit en me regardant : « Bon, va te chercher un sachet, non ?

- Bah, pourquoi faire ?

- On va faire nos courses. »

Nos courses ? Je dois être totalement naïve, ou bien un peu stupide, mais, non, je n'avais pas pensé à prendre mon petit sachet pour me servir dans le don alimentaire destiné à des personnes qui n'ont ni toit, ni boulot, et qui comptent en partie dessus pour nourrir leur famille.

Me voilà en train de déballer des excuses pour éviter de me servir, tant son invitation à partager est généreuse : « Dépêche-toi d'en prendre, et de prendre les meilleurs trucs, insiste-t-elle, c'est pas juste que ce soient toujours les mêmes qui raflent tout. »

Quelle injustice, effectivement...

Les autres se ramènent, les autres « encadrants » je veux dire, et font leur petit marché sous mes yeux, eux aussi. Et puis, comme à la maison ils ne sont pas seuls, et qu'ils ont un grand cœur quand il s'agit de nourrir leurs enfants, ils n'hésitent pas à prendre plusieurs sacs pour chez eux. Des pêches pour la gamine, des pommes pour l'autre. Et puis, tiens, des bananes ! T'en veux aussi ?

C'est ça le pire, ce partage égoïste de mes « collègues ». Je suis même invitée à être reconduite en voiture par l'un d'eux quand j'invoque comme prétexte bidon, pour justifier mon refus, le poids des sacs que je devrais, ensuite, trimballer pour rentrer chez moi.

 

Répartition équitable

 

« Un par un. Un par un. Recule ! Non, un ! »

C'est désormais au tour des occupants de chercher leur part avec leurs frustes manières. Intraitable sur la notion de partage, Stéphanie est évidemment la personne chargée de la répartition équitable de la nourriture : « Lui, ils sont cinq, je crois. Peut-être quatre. Mets-lui quatre pommes », « Ah, toi, vous êtes deux, donc deux pommes. Lui, il est tout seul... Oh, mets-en deux pommes quand même, ça ne fait pas beaucoup... »

Au bout d'une demi-heure, les stocks sont épuisés. La distribution déjà terminée. Sans scandale. Sans bagarre. Moi qui attendais la terrible émeute, je suis bien déçue : « Ce n'était pas si terrible, finalement !

- Ouais... C'était un bon jour », conclut Stéphanie, ses courses sous le bras.

 


 

Tomate-ketchup #2

 

C'est un lundi de janvier comme on aimerait en voir plus souvent. Légèrement froid, tellement radieux. Mon sac dégueule de boîtes d'œufs vides, pour les peindre en bleu avec les enfants, ça fait la mer. Comme chaque fois, Kiki crie mon prénom en me voyant entrer dans la caserne, Enian court vers moi et me serre dans ses bras de petit dur qui n'en a certainement pas pour longtemps avant de provoquer une nouvelle bagarre durant la séance de jeux.

Tout semble normal, donc, je tente de me convaincre.

C'est dans le bureau des éducs spé, lorsque je demande la clé de la ludothèque, l'air de rien, que la réalité me rattrape : « Qu'est-ce que tu fais là ? » me demande Stéphanie, pas moins affable que d'ordinaire. Je fais le bébête, bien entendu. Elle me tend son téléphone, à l'autre bout du fil le chef de service, il a un mot à me dire, paraît-il. Je le connais déjà.

On est virés.

France, Antoine, une autre bénévole qu'on a fait entrer et moi, tous virés.

Ou plutôt « remerciés » - on ne vire pas des bénévoles.

Au téléphone, le chef de service se targue d'avoir des « informateurs », que je me permets de qualifier de « grosses balances », un terme sans doute plus adapté pour celles ou ceux qui lui ont rapporté que France et moi étions à l'origine d'un mouvement qui prétend dénoncer les conditions de vie indignes des occupants et le non-respect du droit pour tous les enfants d'être scolarisés convenablement.

S'il est sûr à ce point de cette information, pourquoi le chef de service ne se positionne-t-il pas de notre côté, alors ? Après tout, nous avons le même objectif que lui : défendre l'intérêt des personnes hébergées par l'Ars... Mais il s'agit d'une « décision préfectorale », tu comprends, alors bon, les grands idéaux s'arrêtent où commence la logique des chefferies.

Bref, je me permets de raccrocher cordialement au nez du chef. Il n'y a plus un instant à perdre. J'appelle les enfants qui traînent au milieu de l'allée principale à venir me rejoindre, ils ne mettent pas longtemps avant de comprendre, ils ont pris l'habitude, d'instinct ils se mettent en ronde, et c'est Kiki qui commence en premier . « Tomate, tomate, tomate... »

 

Les dernières secondes d'inoubliable

 

Depuis son bureau, Stéphanie se demande pourquoi je ne suis toujours pas parti. « Tomate, tomate, tomate... » poursuit Kiki, de son accent magnifique quand il se met à résonner slave.

« Qu'est-ce tu fous ? Non, mais ça va pas ? » m'interpelle Stéphanie, qui nous rejoints. « Ketchup ! » Kiki a touché la tête d'un autre gamin, qui lui court après dans le plus beau déluge de rires d'enfants que j'ai pu entendre.

« Mais il est fou... », Stéphanie, excédée, ramène un vigile. Ma menace est sérieuse, il faut dire : j'anime un Tomate-ketchup. Le vigile semble terriblement gêné de devoir me virer et, en même temps, il n'a pas d'autre choix.

Rien ne sert d'insister davantage, je vole les dernières secondes d'inoubliable, et je délivre le vigile de la décision impossible qui le fige d'embarras en me levant et en quittant la caserne. Dans l'incompréhension générale, Kiki perçoit tout de même dans mon regard mouillé une langue universelle : au revoir.

Tout se termine toujours par un Tomate-ketchup.

 

Textes : Franck Dépretz et France Timmermans

 

Photos en noir et blanc : Lucile Nabonnad

Dessins : Charles Ancé et -Rob-

 

Commentaires   

0 #3 Grosjean Jacqueline 16-11-2016 00:52
bonjour ! bien compris le sens de votre combat, ai retrouvé les mêmes soucis que nous avons connu avec Marie-Sabine lors de nos "animations enfants", mais les soucis viennent d'un système établit et quand tu veux passer outre tu te farcis les cons ! ah les éducateurs spé, bien formatés, on se demande ce qu'ils apprennent en formation, bref, moi qui suis issue de l'éducation populaire, je sais qu'elle est en péril ! Pour nous deux, mères de famille et grand-mère en ce qui me concerne, des cons nous ont demandé nos diplômes.... Mais je crois à la faculté des enfants pour discerner le vrai du faux, nous continuerons à lutter ! merci à vous deux pour votre intégrité !
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+1 #2 Eric 13-11-2016 20:20
C'est hallucinant de savoir qu'on fait vivre des humains dans une telle misère.
Bravo pour votre engagement! Chez nous à Metz, ça continue, comme je le pronostiquais, on retrouve des gens à la rue, sans eau, ni électricité ni toilettes. L'horreur.
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+1 #1 ju 13-11-2016 14:20
Extraordinaire témoignage, merci pour cette humanité et ce travail journalistique.
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