Que faire si, un jour, un mec de droite veut entrer dans le journal ? On ne peut tout de même pas refuser sa bonne volonté, on nous taxerait encore de gauchistes décroissants dénués d'ouverture d'esprit. Alors, avant de l'accepter dans la rédaction, on a essayé de le convertir vous pensez bien : on l'a envoyé, en septembre 2015, faire un petit sujet sur la Fête de l'Huma (portée sur l'écologie cette année-là) histoire de lui remettre en place ses idées pro-croissance tout à fait hostiles au développement durable. Mais en rentrant, il s'est bien foutu de nous : « C'est ça, les communistes ? Et votre écologie, elle a fière allure ! » Il nous a pondu un compte-rendu, très partial, vous imaginez, qu'on a un temps hésité à publier, parce que Môssieur se permet de ne relever QUE les contradictions de la fête – et non pas la diversité de débats, la pléthore de stands, la communion entre militants aguerris et fêtards apprentis, etc. – alors que le seul fait de croire en Sarkozy est pourtant une contradiction... Mais bon, comment lui refuser ça, après l'avoir exploité trois jours durant à vendre des journaux ?

Article paru dans le treizième numéro du NJJ (hiver 2015/2016).

 

« Consommer mieux et moins. Produire moins et propre », « Protégeons le climat, changeons la société », « Transitions écologiques et développement humain »... Les intitulés des débats résument à eux seuls la mise au vert de la Fête de l'Huma, placée sous le signe de « L'Homme et sa planète », thématique officielle du grand cru 2015.

Mais une fois arrivé sur place, les pieds engloutis dans la gadoue du parc départemental de La Courneuve, j'avoue que les grandes résolutions écologiques des cocos sont difficiles à percevoir entre... les monts de déchets. Pratiquement tous les poteaux d'éclairage, entre les nombreuses allées de la fête, dégueulent leurs kilos de canettes vides, de cartons, d'emballages en tout genre, de bouteilles en plastique, tout cela déversé par les festivaliers durant la soirée, au gré de leur ivresse et de leur satiété, sur des dizaines et des dizaines de mètres de long. « Une charte écologique pour réduire les déchets au fil des allées », était pourtant annoncée, quelques jours avant le rendez-vous, sur le site Internet de L'Humanité. Les engagements partaient d'un bon sentiment : « Tri des déchets, cendriers jetables, gobelets recyclables, toilettes à faible consommation d’eau… Pour la première fois, la Fête de l’Humanité a édicté une charte écologique afin de garantir le plus faible impact environnemental possible. Trois jours durant, le parc de La Courneuve vivra donc au rythme des 4 R de l’écologie : réduire, repenser, recycler, réutiliser. » Eh bien, dis donc, qu'est-ce que ça devait être les années précédentes ?!

« Il y a une dizaine d'années, Veolia avait fait le festival avec nous [pour la collecte des déchets], mais il a rendu le marché au bout d'un an et a dit "On ne sait pas faire" », reconnaît le directeur de la Fête de l'Huma, Fabien Gay, contacté quelques temps après l’événement par téléphone. Ce dernier, pourtant, semble faire de son mieux, avec son équipe, pour changer l'« image un peu sale » qui colle à la fête. « Plutôt que de jeter leurs détritus dans l'un des 150 stands – tous équipés de poubelles –, les gens préfèrent les mettre par terre. Il suffit parfois de faire un détour de dix mètres, mais ça semble trop complexe... », relève Fabien Gay, qui précise que la décision de laisser les déchets au sol est une volonté de l'entreprise prestataire de service elle-même, Millenium, qui n'a jamais donné suite à mes demandes d'entretien. Spécialiste du nettoyage dans le secteur événementiel, cette société par action simplifiée aurait déjà tenté un système de collecte des déchets dans des bacs. « Mais on retrouvait des bacs vidés de leur contenu, parfois brûlés... », poursuit le directeur. Et de préciser avoir « déjà demandé qu'on mette des sacs poubelle aux pieds des poteaux » : « Le problème est qu'au bout d'une demi-heure, ils étaient pleins. Et puis, qui ramasserait ces sacs poubelle ? Qui les changerait toutes les demi-heures ? Cela nécessiterait beaucoup d'employés. Il faut aussi se poser la question... »

 

Les travailleurs des déchets au rythme du chant des « damnés de la terre »

 

Une ambiance bon enfant parcourt les allées de la « plus grande fête populaire de France », ce samedi soir. L'Internationale rugit, en de multiples versions, ses « Debout ! Les damnés de la terre ! » sous la toile de dizaines de stands de fédérations communistes. Tout à l'heure, Manu Chao a électrisé 90 000 personnes qui ont repris en chœur les paroles de Clandestino devant la grande scène. C'est maintenant au tour des éboueurs de faire leur show, dans une totale indifférence, par contre, et de courir de poteau en poteau, en évitant soigneusement les passants, pour ramasser les déchets qui jonchent le sol alors que la fête bat encore son plein. 

Et le lendemain matin, très tôt, tandis que l'heure est encore au sommeil profond des lendemains de fête arrosée, une armée de travailleurs prend le relais. Des dizaines et des dizaines de travailleurs, vestes blanches fluo sur le dos, ainsi parsemés sur le site du festival et le camping. À l'aide de pique-papiers et de sacs poubelles, ils ramassent pêle-mêle les déchets au sol et les jettent dans des véhicules électriques équipés d'un bac de collecte. C'est l'envers de la Fête de l'Huma. La question à éviter. Car tu comprends, après tout, ça reste l’événement phare du « journal qui défend ceux que l'on n'entend jamais ».

D'ailleurs, avec les « trois ou quatre boîtes » qui travaillent, avec Millenium, pour la Fête de l'Humanité (gestion des douches et WC, gardiennage, etc.), Fabien Gay a eu des discussions « pour mieux payer » le personnel. Entendez par « mieux payer » : le « Smic, voire un peu au-dessus ». Le directeur de l’événement tient à préciser, parce qu'il « voit venir [ma] question », que les travailleurs déployés durant la fête « ont tous un contrat français, donc il n'y a pas de travailleurs détachés ». Tout va bien, donc.

 

La « multiculturalité » en contrepartie de la présence du privé

 

À l'entrée du hall Nina Simone, lieu d'idées incontournable du rassemblement, je discute avec deux anciens, des habitués de la Fête. Ils tiennent un stand, loué 1400 euros le week-end, sur lequel sont vendus des livres et des DVD de deux sociétés différentes. « C'est la seule fête populaire de gauche qui arrive à peu près à réunir tout le monde », dit le premier, fidèle au rendez-vous « depuis les Pink Floyd » en 1970. « Tu enlèves ça, poursuit-il, il n'y a plus rien. C'est pas la populace ici, c'est le populo. Regarde cette multiculturalité ! Grâce à l'Huma des tas de gens se politisent. La fête brasse un public large et sait trouver des non convaincus. » Le second se souvient : « Avant, il n'y avait pas de vigiles, c'étaient les militants, les bénévoles qui assuraient l'ordre. Maintenant, c'est une boîte privée. Tout est externalisé. Le problème, ce n'est pas le privé : sans lui, la fête ne peut plus fonctionner. Le problème, c'est la désertion des militants. C'est une fête condamnée à disparaître... »

Le « privé », autre sujet tabou, quand on veut écrire un sujet – même pour un journal gauchiste, comme le nôtre – sur la Fête de l'Huma. Difficile de ne pas percevoir une certaine irritation du directeur de l’événement sur cette question : « Est-ce que vous allez emmerder Rock en Seine, les Vieilles Charrues, tout ça, qui ont les mêmes boîtes que nous, les mêmes sponsors ? Non ! Par contre, la Fête de l'Humanité... On fait [pourtant] un prix à 20 euros [35 euros pour un tarif normal du "pass trois jours" acheté sur place] et ça fait sept ans qu'on est en déséquilibre... Je pourrais mettre la place à 100 euros... »

Il est vrai que je pourrais m'amuser à « emmerder » les autres festivals aussi – si je ne sais pas quoi faire, l'été prochain... Mais eux ne sont pas organisés par un journal qui s'appelle L'Humanité et qui se montre parfois plus que critique, dans ses colonnes, envers lesdites « boîtes » et « sponsors » présents sur son propre événement. Pour mieux comprendre où je veux en venir, suivez-moi, je vous fais la visite.

 

Petite visite guidée des multinationales

 

Restons au hall Nina Simone, pour commencer. Quand vous franchissez l'une des portes d'entrée, vous avez l'association French Data Network (1) à gauche, qui a bénéficié gracieusement d'un stand en raison de son statut associatif, et la fondation de la multinationale Orange à droite, qui « doit être l'un des stands les plus chers » de la Fête de l'Huma, selon le « chef de projet ». Deux mondes, l'un à côté de l'autre. Le chef de projet ose une confession – que je suis censé ne pas partager, mais la tentation est trop forte : « La présence de notre stand permet à d'autres stands d'exister », sous-entendant par là que la Fondation Orange, puisqu'elle a du fric, crache plus d'argent et finance ainsi, indirectement, les emplacements de petites entreprises ou d'associations qui payent peu ou rien.

La philantropie de l'opérateur au 1,273 milliard d'euros de bénéfice net affiché pour le premier semestre 2015 ne s'arrête pas là : avec sa fondation, l'« ambition » est bel et bien d'« offrir à des enfants africains un accès à l'éducation pour une vraie égalité des chances », peut-on lire sur des plaquettes de com'. Mignon comme tout. Pas aussi attendrissant, toutefois, que l'opération « Un monde de sourires » (ou « Happy faces » in english), organisée, en 2014, par ladite fondation afin d'offrir généreusement, à des associations qui soutiennent la cause des enfants autistes, de superbes tablettes numériques Samsung. La même marque qui a fait travailler des enfants de moins de seize ans onze heures par jour dans des usines chinoises...

En 2013, la Fête de l'Huma organisait un premier fablab (ou « laboratoire de fabrication » en français) sur le thème « Hackons le capitalisme ». En 2014, elle poursuivait en accueillant « un espace dédié au monde du Libre, aux Hackers et au Fablabs » avec, en guest star, le « père du logiciel libre ». En 2015, donc, on peut lire sur le stand de l'entreprise de télécommunications : « Fablab : Orange finance, via sa fondation, des projets de jeunes sur le numérique ». Le capitalisme hackerait-il les méthodes des pirates du web ?

« On a vraiment cette volonté de digitaliser l’événement », poursuit le chef de projet. Mais ce dernier a été bien embêté, au cours du week-end, car certains défenseurs de logiciels libres, reprochant à Orange la façon dont il s'accapare des outils numériques alternatifs, n'ont pas hésité à se servir du « relais des posts twitters FH15 » pour envoyer des « twitts gênants ». Autrement dit, des geeks militants ont pris soin de rendre fous les pauvres représentants d'Orange en balançant, en live sur Twitter, des messages dont je vous laisse imaginer la subtilité. Quant à l'opération selfie devant le stand de la Fondation Orange, elle n'a attiré qu'une « soixantaine de personnes, c'est en deçà de nos espérances ». Seul le « charging box », l'espace pour recharger les batteries de mobiles, a eu un franc succès, car c'était « l'un des seuls » de la Fête de l'Huma.

« On s'était préparés à ce que certains visiteurs passent en nous insultant "d'entreprise qui licencie", etc. Mais au final, il y a aussi eu un public de curieux », relativise le chef de projet, qui ne se fait pas d'illusion pour autant : « On ne fait pas l'unanimité, beaucoup de gens se demandent pourquoi on est là... » Parmi ces gens, peut-être certains avaient-ils lu, quelques jours plus tôt, dans les colonnes de L'Huma justement, que malgré ses « douze millions de nouveaux clients », malgré « un bénéfice net en hausse de 89,2 % » entre le premier semestre 2014 et le premier semestre 2015, Orange n'augmentera aucun salaire et poursuit ses « coupes gigantesques dans les effectifs » : « Plus de 6000 emplois ont été supprimés l’année passée dans le monde, dont 3500 en France. »

 

Bonbons, karaoké et jeux vidéos

 

Avancez juste de quelques pas et vous voilà déjà arrivés au stand d'une autre grande entreprise, pas tout à fait privée celle-ci, du moins pas encore : Aéroports de Paris. ADP, c'est « dix aérodromes, trois aéroports franciliens », « 5,8 % du PIB d'Île-de-France », « 140 000 salariés toutes entreprises confondues », résume le responsable du stand. C'est surtout le symbole de la financiarisation tranquille d'une entreprise publique, qui offense les derniers croyants du retour aux nationalisations dans de sombres affaires d'optimisation fiscale. Réduit à un vulgaire rôle d'actionnaire, l'État laisse volontairement ses parts se faire grignoter par d'autres investisseurs, notamment Vinci, une entreprise qui a, c'est bien connu, un grand respect des travailleurs (2) et de l'environnement (3). Depuis le début des années 2000, le cas ADP est évoqué par L'Huma dans des articles titrés « Les salariés mis en concurrence », « La petite musique de la privatisation » ou encore « Un laboratoire ultralibéral ». Régulièrement, des syndicalistes dénoncent dans les colonnes du journal le « turnover très important », la « pénibilité du travail », les « tonnes de marchandises à déplacer manuellement », les « conditions de sécurité déplorables », le « gel des salaires » tandis que « les rémunérations des cadres dirigeants progressent fortement et que les actionnaires s’octroient 60 % des bénéfices nets de l’entreprise en dividendes  ». Sur le stand d'ADP, pourtant, tout semble « irréprochable » : mot employé par le responsable, car « c'est ici, au Bourget, qu'aura lieu la COP 21 ». Ainsi, non seulement son entreprise a diminué de « 41,4 % les émissions de CO2 », non seulement elle produit « 15 % des énergies de façon durable », mais miracle, elle « rejette une eau de meilleure qualité que quand on l'a reçue » ! Je remercie.

Sortez maintenant du hall Nina Simone. À l'extérieur, près d'une sortie, une zone d'exposition ne passe pas inaperçue le long d'un axe très fréquenté : Blablacar vous propose de rechercher un covoiturage pour votre trajet retour, de faire du karaoké ou encore de repartir avec des bonbons. La start-up française, leader mondial du covoiturage, est là pour « créer de l'attachement à la marque », résume une stagiaire qui tient l'accueil. Cette jeune femme d'une vingtaine d'années ne voit pas de différences entre la Fête de l'Huma et les autres festivals qu'elle a couverts, hormis peut-être l'« avantage » représenté par le fait qu'il y ait « très peu de marques » à la ronde, pas comme « aux Vieilles Charrues où on a une marque à gauche, une autre à droite ». 

Sur le stand du célèbre jeu vidéo musical Guitar Hero Live, on ne fait pas non plus la différence entre le rassemblement de la gauche de gauche et un autre festival : « La fréquentation est celle d'un public de jeux vidéos », dit brièvement un « responsable logistique », gêné de répondre à mes questions, car ne sachant pas « quelles sont les consignes de [sa] boîte ». Sur cette imposante zone d'exposition tout en longueur, située à l'opposé de Blablacar, sont alignées de nombreuses Playstation 4, la console du groupe Sony qui « se vante d’avoir écoulé plus d'un million » d'exemplaires, alors que le travail d'assemblage de sa console « a vidé des universités chinoises de leurs étudiants pour les faire travailler à l’usine », plus précisément pour les faire « trimer sur les chaines de montage jusqu’à 11 heures par jour », selon L'Humanité (18/11/2013). Un aspect social toutefois moins intéressant que « l'expérience du live » dont me parle le responsable du stand Guitar Hero : « Quand tu joues, t'as un vrai public en face de toi, c'est pas juste des avatars. Si tu ne sais pas jouer, le public t'envoie même des tomates. » Je remercie.

 

Dassault, Safran, Veolia Campus : un forum qui s'annonce très... « social »

 

Si vous êtes branchés « aérospace défense sécurité », rendez-vous sous le chapiteau baptisé effrontément « Forum social », là, vous tomberez sur Safran. Tout en vous baladant aux abords du stand de cette multinationale de la sécurité qui figure « en tête des assistés du CAC 40 » et dans « le marché honteux des contrôles aux frontières » (L'Huma, 18/03/2014), vous pourrez écouter, tout au long du week-end, sous le même chapiteau, de nombreux débats sur la Sécurité sociale, sur les constructions sportives où les droits des travailleurs sont bafoués, sur les « 70 ans des comités d'entreprise », sur le « développement humain durable », sur l'hydrogène « un biocarburant d'avenir » et sur d'autres thématiques écolo.

Faites quelques pas plus loin, et sur le stand de Dassault Aviation, « 1er fournisseur de la défense », admirez les maquettes, « à échelle 1/10ème », du Rafale C et du Falcon 2000. L'ex-PDG et actuel président d'honneur, Serge Dassault, qui fait partie des « milliardaires toujours plus riches et nombreux » avec « une fortune légèrement supérieure à 15 milliards » (L'Huma, 04/03/2015), n'est pas qu'un capitaliste qui a bâti sa fortune sur l'armement. Il est également l'ancien maire UMP de Corbeil-Essonnes visé par une « enquête judiciaire sur [des faits de] corruption électorale présumée » (L'Huma, 19/11/2014). Il est avant tout, ne l'oublions pas, le patron du Figaro (principal adversaire de L'Huma), qu'il utilise pour « faire passer des idées saines ». Comprendre : des idées de droite, car, selon lui, « les idées de gauche ne sont pas des idées saines. Nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche qui continuent », rapporte L'Huma (08/01/2005). Vous pourrez certainement en savoir davantage en vous rendant au débat sur « les conséquences dramatiques de la mainmise des grands groupes financiers sur les médias ». Malheureusement, ce dernier n'a pas lieu sous le chapiteau qui accueille Dassault. Les organisateurs n'ont peut-être pas osé aller jusque là...

Toujours sous le chapiteau « Forum social », des messages combatifs ornent les stands. « Ne cédons pas à la privatisation des concessions hydrauliques – Nous regretterions », scande une affiche sur l'espace d'EDF-GDF. Quelques mètres plus loin, justement, comme si de rien n'était, Veolia tient son emplacement. Mais attention ! Pas Veolia la multinationale qui domine le marché mondial de l'eau. Ni Veolia qui poursuit l'Égypte en justice parce que l'État « aurait violé le contrat passé en augmentant le salaire minimum » de 31 euros (L'Huma, 05/12/2014), une somme jugée inacceptable par rapport à un partenariat public-privé passé entre Veolia et la ville d'Alexandrie. Encore moins Veolia qui annonce « des profits records » en 2014 en même temps qu'une « catastrophe sociale » et la menace de suppression de milliers d'emplois (L'Huma, 03/11/2014). Il s'agit en fait du Campus Veolia, l'organisme de formation aux métiers de l'environnement : « On communique sur les formations proposées au campus et non pas sur l'entreprise Veolia », tient à préciser une charmante hôtesse tout en me proposant des boîtes de bonbons Veolia au peppermint. Je remercie.

Fin de la visite du « privé ».

Retour aux stands des militants.

Plus précisément sur le stand du journal picard L'Aube Nouvelle, présent pour la quatrième fois, notamment grâce à son fondateur, le communiste dissident Cédric Maisse. Pour ce militant, le succès de la Fête « est vachement lié aux dernières élections : moins tu as d'élus, moins tu as d'indemnités d'élus. Et beaucoup de stands existent grâce aux indemnités. Mais plus largement, c'est le parti, au quotidien, qui vit avec les indemnités. La principale recette, c'est pas les adhésions. » Son stand, effectivement, a été financé en grande partie par les indemnités qu'il a perçues jusqu'en 2014 alors qu'il était encore conseiller municipal – en plus d'investissements complémentaires de la part de camarades.

« L'emplacement à la Fête a toujours été de 2300 euros pour nous, mais, avant, disons que les organisateurs étaient moins regardants, dévoile-t-il. Une année j'ai payé 1000 euros, une autre 800... 2300 euros c'est lourd, je ne sais pas si je reviendrai. » Tant qu'à lui, L'Aube Nouvelle, même s'il s'agit d'un journal, à la base, pourrait devenir la section communiste d'Amiens – et ainsi bénéficier d'aide du parti. Mais cette idée s'avère difficilement réalisable depuis... sa rupture avec le PC, en 2008, qui fait suite à l'élection d'un maire PS (après quasiment vingt ans de droite au pouvoir). Le crime de Cédric Maisse ? S'être opposé à la privatisation du réseau de bus, émanant d'une décision du maire socialiste fraîchement nommé que le PC devait suivre avec une certaine « discipline de vote » – pour, en aucun cas, briser l'union sacrée !

À trop vouloir préserver les postes de leurs adjoints dans les mairies socialistes, le PCF non seulement renie ses valeurs, mais, également, s'éloigne de plus en plus de sa base. Fini le parti de masse dirigé par un ancien mineur, un petit maraîcher ou un ajusteur, la représentation des classes populaires est passée à la trappe. Voici venu le temps de la « normalisation » de l'appareil, qui fait du PCF une structure comme les autres, où la notabilisation élective des cadres est un passage obligatoire, les résultats électoraux une priorité, et la désertion des militants une conséquence logique (4).

Finalement, le fonctionnement du PCF est à l'image de la Fête de l'Huma. Le parti accepte les dérives de la droitisation du PS pour préserver ses derniers bastions. Le journal accueille à sa fête les multinationales tant critiquées dans ses colonnes pour préserver l'image du grand rassemblement de « 600 000 personnes », un chiffre répété non sans fierté par son organisateur et synonyme de réussite incontestable. Mais cette réussite a-t-elle des limites ?

 

Jean-Pierre Nasse-Raie

 

Notes :

1 : Dont le but est « la promotion, l’utilisation et le développement des réseaux Internet et Usenet dans le respect de leur éthique, en favorisant en particulier les utilisations à des fins de recherche et d’éducation sans volonté commerciale ».

2 : Prenons l'exemple de deux travailleurs polonais, décédés à quelques jours d'intervalles, sur le chantier du stade de Nice co-construit par Vinci dans le cadre d'un partenariat public-privé. Information (timidement) relayée par L'Humanité (23/09/2013 et 08/07/2015).

3 : En 2011, Vinci a reçu le prix Pinocchio dans la catégorie « Plus vert que vert » pour ses efforts de « verdissement » du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Organisés par les Amis de la Terre France, en partenariat avec le CRID et Peuples Solidaires-Action Aid France, les Prix Pinocchio du Climat ont pour but d’illustrer et de dénoncer les impacts négatifs des entreprises multinationales et spécialement celles qui se blanchissent avec un discours « vert ».

4 : Lire à ce sujet : « Comment un appareil s'éloigne de sa base », Le Monde Diplomatique, janvier 2015.

Mise à jour 11/09/2016 : le passage sur la fondation d'Orange a été très légèrement modifié après que l'on nous a appris que les « tweets gênants  » postés sur le « relais des posts FH15 » ne provenaient pas du stand de leurs voisins, French Data Network, qui n'a donc rien à voir avec cette histoire.

 


 

L'invité d'honneur : Yann Arthus-Bertrand, l'écolo financé par le Qatar et la fondation Bettencourt

 

« Yann Arthus-Bertrand est allé chercher les sous auprès de la fondation Bettencourt Schueller, gérée par Françoise et Jean-Pierre Meyers, la fille et le gendre de Liliane Bettencourt, propriétaire de L’Oréal. Dans son précédent film, Home, le réalisateur dénonçait notre système où les 2 % les plus fortunés détiennent près de 90 % des ressources de la Terre. L’Oréal rapporte chaque année des centaines de millions d’euros de dividendes à ses actionnaires. De là à imaginer qu’un tel long-métrage, où des pauvres crient leur désespoir, permette au couple de se donner bonne conscience, il n’y a qu’un pas. »

D'où, à votre avis, peut provenir cette critique sévère de l'une des contradictions de Yann Arthus-Bertrand, le photographe réalisateur « écolo », pour le financement de son dernier documentaire, Human ?

Certainement de L'Huma, qui titre régulièrement ses sujets sur « Les riches, toujours plus riches, qui payent de moins en moins d'impôt » ?

Eh bien non, râpé ! C'est le très engagé... Paris Match (12/09/2015), qui parvient même à offusquer Yann Arthus-Bertrand : « Que cette famille [Bettencourt] produise une œuvre sur la décroissance, c’est pas mal ! D’autres auraient refusé. » L'auteur de La Terre vue du ciel, qui se dit « pour la décroissance », ajoute dans cette même interview que l'« on n’avancera pas en excluant les riches, qui peuvent être formidables s’ils créent des emplois, partagent. »

Dans les colonnes de L'Huma (09/09/2015), le film est plutôt célébré comme « une ode à l’humanité et à la solidarité, qui remet l’humain au cœur des enjeux actuels ». Ni le job de « YAB » pour le compte de Total (photographies du rapport d'activités 2005), ni ses dix années passées à photographier le Paris-Dakar ne sont relevés par le journal communiste. Pas une seule ligne, non plus, sur sa participation au comité de soutien au Qatar pour l'organisation de la Coupe du Monde 2022 de football et de pognon. Un soutien moral qui, au passage, n'est peut-être pas sans rapport avec le soutien financier de son précédent film, Home, par la pétromonarchie* à hauteur de 8 %.

Pas une seule ligne – et pour cause : Yann Arthus-Bertrand était l'un des invités d'honneur de la Fête de l'Huma 2015 ! « Le réalisateur photographe donne une exclusivité à la Fête de l’Humanité : son nouveau film Human sera diffusé en simultané aux Nations unies, à la Mostra de Venise et… à La Courneuve », annonçait, tambour battant, L'Humanité.

 

*Via sa très noble Fondation pour l’Éducation, les sciences et le développement communautaire du Qatar.

 

Pour prolonger :

 

« Yann Arthus-Bertrand, fervent supporter des aberrations écologique du Qatar », Bastamag, 17 décembre 2010.

« Yann Arthus-Bertrand : "C'est ridicule ce que vous dites" », Reporterre, 11 septembre 2015.

« YAB, gremlins de l'écologie », La Décroissance, n°123 – octobre 2015.

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