C'est un coin de Tomblaine qui semble bien calme aujourd'hui, presque éteint. C'est un pâté de maisons dont les façades le long de la Meurthe semblent tout droit sorties d'une photo aux contours jaunis. À croire que les joies et les aires d'accordéon ont trop résonné, mais j'ai longtemps soupçonné le boulevard de l'Avenir d'avoir été le lieu d'expression des époques où la vie se répandait et se déversait dans les cafés du coin, théâtres des sincères camaraderies d'après-guerre et des fêtes à la gloire de la liberté.

 

Article paru dans le dixième numéro du NJJ (hiver 2013/2014).

 

Je le traversais souvent ce petit bout de rue caché quelque part entre le Pont de Tomblaine et l'île du Foulon, dépaysement des fins de dimanche, avec, sans trop savoir pourquoi, l'impression d'être familier au lieu. Un jour j'ai frappé à l'une des portes et j'ai dit que j'étais journaliste parce que ça fait toujours mieux de dire qu'on est journaliste quand on se rend chez les gens sans prétexte, sans motif, juste comme ça. Chacun des anciens du coin m'a ouvert sa porte et sa boîte à souvenirs, assez généreusement pour en noircir des carnets et retranscrire ces tranches de vie jusqu'à ce que l'espace me manque.

 

Chez la Louise

« C'était pas l'ambiance feutrée qu'on attend d'un restaurant »

 

« J'avais l'habitude du bruit. Jusque 22 heures, c'était chaque soir le juke-box, le baby-foot, les discussions, la fumée, parce qu'à l'époque tout le monde fumait, il y avait un nuage. Aussitôt les gens sortis, on ouvrait en grand pour aérer. » Petite, Catherine Vasseur, 54 ans, n'a pas eu vraiment le choix en tant que fille unique, il fallait mettre la main à la pâte pour aider la mère, la Louise comme on l'appelait au Café de la Meurthe. « Je vais chez La Louise », on disait même avant d'aller prendre son demi, son canon, son Ricard ou bien son casse-croûte du matin quand on venait pêcher avant l'aurore. Alors son enfance, Catherine l'a passée dans cette grande demeure à la façade récemment repeinte d'un bleu ciel d'été. Elle ne l'a pas quittée depuis — ou si peu. Le bar d'époque en bois a été conservé, et même si les pièces sont réaménagées, on devine facilement la façon dont le restaurant était disposé tout en longueur au rez-de-chaussée.

Les week-ends, c'étaient baptêmes et communions le dimanche à partir de la Pentecôte et mariage le samedi soir. La semaine, les devoirs étaient faits à côté du juke-box ou dans la cuisine. « Le midi, un voisin qui avait un magasin près de mon école me déposait ici au bar. C'était le coup de feu, je servais les apéritifs aux arrivants, le café à ceux qui repartaient. II était déjà 13 h 30, l'heure de repartir, allez hop hop, je mangeais en dix minutes dans la cuisine et je repartais. » Un rythme qui n'a jamais empêché Catherine d'obtenir le Bac, et surtout pas d'être heureuse.

Elle partage ses souvenirs avec la même énergie explosive dont on m'avait parlé au sujet de sa mère. Louise Zakzek était une petite femme ronde au tablier bleu toujours propre. Née en 1920 près de Ljubljana en Slovénie, elle débarque en France vers 7 ou 8 ans. Le père travaille dans les mines de fer et de charbon de Mancieulles, dans le Pays-Haut. Dès 13 ans, Louise arrive à Nancy pour un premier job dans une boulangerie, puis elle connaît divers restaurants. Après avoir été serveuse à L'Excelsior, « L'Excel' comme on disait », elle fait sa première affaire en achetant un restaurant routier situé sur une rue Jeanne d'Arc alors à double sens, « une des artères principales de la ville ».

En 1961, la Louise s'installe au Café de la Meurthe avec son mari et Catherine qui n'a alors que deux ans. Elle n'attend pas longtemps avant de commencer la restauration. Tous les premiers vendredis du mois, c'est couscous. La quarantaine de couverts ne suffit pas : certains viennent avec leur gamelle. Louise ne fait pas dans le raffiné, mais les abattoirs situés de l'autre côté de la rivière lui permettent d'avoir de la viande fraîche et diversifiée. Elle aime cuisiner les abats, plus particulièrement les rognons blancs. Sa spécialité. « C'est des testicules de mouton. Avant le Gault et Millau personne n'en voulait, mais quand on s'est retrouvé dedans avec une note de 14, il n'y en avait plus assez pour tout le monde. C'est qu'il n'y en a que deux par bête... » La mention du Café de la Meurthe dans le prestigieux guide gastronomique en fait un lieu de passage important pour les vedettes en tournée et les journalistes de L'Est Républicain qui déjeunent avec elles avant l'interview. Le contraste entre la clientèle d'habitués venus des quartiers alentours et les personnes parfois vêtues de robes de soirée attirées par la réputation de la cuisine donne une cohabitation inédite entre deux univers sociaux aux antipodes. Situations cocasses garanties.

« C'était pas l'ambiance feutrée qu'on attend d'un restaurant. Le soir, on entendait les habitués jouer aux cartes, "T'arrête pas de faire des conneries", "T'as pas joué la bonne couleur", ils criaient, "Tu joues comme un manche", "Ouais tu fais chier ! " et les gens essayaient de manger à côté. » En l'espace de six mois, trois inondations de suite, « 90 cm en décembre 1982, 50 cm en avril 83 et 90 cm ou 1 mètre en mai 83 », marquent la fin du commerce. Les dégâts sont trop importants. Louise ne s'en est jamais vraiment remise. Le bar ferme trois ans plus tard. Catherine est déjà partie habiter ailleurs. Pas bien loin. Elle sait qu'elle reviendra s'occuper de sa mère. Ce qu'elle fait en 1995. La Louise meurt en 1997.

 

Au club de canoë kayak de Nancy Tomblaine

« Ce sont des maisons témoins du vieux Tomblaine »

 

Dans le gîte du club de canoë, une photo a immortalisé l'immense flaque d'eau qui caressait le bas du pâté de maisons. Une échelle est installée pour permettre d'accéder au premier étage de chez la Louise. Le cliché est affiché en grand avec l'année. 1983. Jean-Pierre Hanus se souvient du niveau d'eau qui avait dépassé les 50 cm de hauteur.

« Vous pouviez faire du canoë devant chez vous, du coup ?

Tout à fait, il avoue avec un sourire coupable, on allait même dans les champs alors que la Meurthe était en crue. »

Il s'était également rendu utile : « On avait été en canoë sur l'Île du Foulon récupérer les archives de l'imprimerie. »

Lui débarque aux numéros 4 et 6 du boulevard de l'Avenir en 1972. Il fait partie du club de canoë depuis six ans déjà quand le bras d'eau vive de Liverdun sur lequel ont lieu les entraînements disparaît. II recherche donc un nouveau lieu. « Ici, c'est le seul bâtiment qu'on ait trouvé en bord de Meurthe. » Tomblaine n'étant pas doté de nombreuses associations sportives, l'arrivée de Jean- Pierre Hanus et des siens est plutôt facilitée par la mairie. Lui-même se sent bien dans le coin, d'ailleurs. Il aime ce côté village.

Alors quand en 1983, le propriétaire du numéro 8 décide de lâcher sa demeure, le tout nouveau président du club de canoë la rachète en toute logique pour en faire une maison de campagne, même si « finalement j'y habite la moitié du temps ». Et c'est vrai que ça sent un peu les vacances, ces vieilles bâtisses reposant sur leurs poutres en bois. L'occupant des lieux m'en montre justement une, de poutre. Dessus on peut lire : 1760. « Peut-être la date où la maison a été construite. On a retrouvé une taque de cheminée de la même époque. »

Puis il m'emmène sur la petite terrasse de derrière et on savoure ce spectacle quotidien qu'est le coucher de soleil. Le ciel devient rouge et répand son reflet torturé dans la Meurthe. Il enrubanne Nancy de sa force éphémère, plongeant la ville dans un poème de Verhaeren. C'est une vue plus belle encore que depuis le plan d'eau de la Méchelle, tableau urbain où mille amants peut-être s'y sont promis des avenirs.

« Du lendemain de la guerre jusqu'en 1983, la rue était frappée d'alignement, poursuit M. Hanus, elle se trouvait sur le projet de prolongement du boulevard de l'Avenir. De plus, les maisons étaient certainement en tellement mauvais état qu'elles devaient être rasées. » J'avais déjà eu vent de ce projet, dont le but était de faire du boulevard un axe plus important reliant Tomblaine à Bosserville. « Mais ça a été abandonné : ils ont compris que le boulevard ne serait jamais une voie de désenclavement de Tomblaine. En plus, ce sont des maisons témoins du vieux Tomblaine. » 

Bien qu'il soit arrivé relativement tard dans le quartier, M. Hanus connaît l'histoire de son coin comme s'il y était né. Il décrit l'usine Bloch Potalux, arrivée en pleine révolution industrielle de 1870, connue pour sa soupe et son immense cheminée. On pouvait l'observer depuis chez la Louise, avant qu'elle ne soit rasée suite à un incendie au milieu des années 2000 et remplacée par un ensemble immobilier très moderne. Il décrit avec minutie le fonctionnement des Grands moulins à eau de Tomblaine, dont une partie a été détruite pour donner la centrale hydroélectrique que l'on peut apercevoir depuis chez lui.

Lorsque la Ligue lorraine d'aviron a eu la volonté de créer un Pôle France, Jean-Pierre Hanus fit en sorte que son club de canoë fasse partie du projet. Ainsi depuis 1995 le club est transféré au Pôle nautique du boulevard d'Austrasie. Même s'il a dû passer le relais de la présidence de son club en 1998 à cause de ses cheveux blancs, comme il dit, Jean-Pierre Hanus continue de veiller sur les anciens locaux à côté de chez lui, reconvertis depuis en gîtes pour les jeunes qui viennent s'entraîner quelques jours en stage.

 

Au Rendez-vous des canotiers 

« Faut dire qu'à l'époque, il y avait beaucoup de bistrots »

 

« Allez-y, montez. Monsieur Piucco est à l'étage. » Madame Piucco me reçoit dans sa demeure située dans la cité des Ensanges. Nous ne sommes donc plus au Boulevard de l'Avenir, même si c'est de cette rue dont nous allons parler des heures avec son mari. Madame Piucco, elle, ne parle pas, ou alors brièvement quand elle entend des bribes de nos conversations. C'est pourtant elle qui tenait le bar Au Rendez-vous des canotiers jusqu'en 1987. Elle a dû arrêter, « parce qu'elle était malade ».

Affaissement de la colonne vertébrale, tassement des vertèbres, six centimètres en moins, divers cancers qui lui ont notamment valu la perte d'un œil : son mari aussi est malade. En revanche causer, ça ne l'effraie pas. Jean Piucco, dit le Janot, est né en 1931, il faisait partie « des premiers clients de la maternité régionale ». Ses parents avaient déjà repris le Rendez-vous des canotiers. « Faut dire qu'à l'époque, il y avait beaucoup de bistrots, j'en ai compté 19 pour 3 000 habitants. Aujourd'hui, oh y'en reste pas bézef un... deux... trois... »

En ce temps-là, le bistrot sert surtout à arrondir les fins de mois du ménage. « La femme le tenait, c'était juste un apport, et l'homme travaillait, souvent artisan, maçon, plombier, etc. ». Ou monteur en chauffage central, comme Jean Piucco qui a travaillé 28 ans à l'Hôpital central de Nancy.

À partir de la Seconde Guerre mondiale, le nombre de bistrots diminue drastiquement. Le Janot peut raconter cette période pendant des heures tant ses souvenirs sont denses et détaillés, précis et colorés. Il n'a pourtant que neuf ans quand son père l'emmène voir l'arrivée des Allemands sur le Pont de Tomblaine. « Des gens avaient tellement peur que, si je me souviens bien, ils leur offraient des fleurs. » Les français ont déserté depuis longtemps. La vie est rythmée par les bombardements. Le camp d'aviation français se trouve à l'actuel aéroport de Tomblaine. II est l'objet de nombreuses attaques : « Par moment, on n'allait même plus à l'école tellement qu'il passait des vagues d'avions dans les airs, des vagues et des vagues qui allaient vers l'Allemagne. Le plus que j'ai connu, c'était 21 alertes en une journée. » Au Rendez-vous des canotiers, l'ambiance est bien morne pendant la guerre. L'accordéon et la batterie qui ont tant fait danser les gens devant la terrasse les samedis soirs sont rangés depuis longtemps. Il n'y a plus que les habitués. Et encore : certains ont été envoyés dans les camps de travail en Allemagne...

Peu de temps avant la Libération, Jean Piucco, alors âgé de 13 ans, voit débarquer des clients pour le moins inhabituels dans son bar : un Alsacien, certainement un « malgré-nous », donne un rendez-vous à deux résistants de Nancy au Rendez-vous des canotiers. Mais le bar se fait soudainement encercler par les Allemands. « L'Alsacien s'enfuit, on ne sait ni où ni pourquoi et les résistants tentent de jeter leurs armes à l'eau, juste derrière le bar, dans la Meurthe. Sauf que des militaires allemands sont postés derrière le bar, justement... » Impossible de savoir à quel camp peut bien appartenir l'Alsacien. Toujours est-il que la mère de Jean Piucco se retrouve un revolver sur la tempe et que les deux résistants se font embarquer et interner. « Ce qui les a sauvés, c'est la Libération deux semaines après, sinon ils auraient été emmenés en camp de concentration. Certains résistants se faisaient fusiller à Champigneulles. »

Quelques jours après cet épisode, à la fin du mois d'août 1944 toujours, les Allemands laissent deux heures aux habitants de Tomblaine pour déguerpir. Toute la ville est expulsée en urgence par l'ennemi afin de le laisser préparer sa défense. Les tables en marbre du bistrot Piucco sont réquisitionnées pour faire des barricades du côté de la rivière. Pendant ce temps, le Janot part se réfugier avec sa famille dans une ferme. Deux semaines plus tard, il retrouve sa maison à moitié détruite et totalement pillée. Avant de partir, les Allemands ont dynamité le centre-ville de Tomblaine avec un semi-remorque rempli d'explosifs. Le souffle de l'explosion a emporté le toit du Rendez-vous des canotiers. Comme si cela ne suffisait pas il a fallu que la pluie s'y mette, ce qui rend l'intérieur boueux, inhabitable. La famille Piucco n'a pas à se plaindre : la plupart des Tomblainois n'ont plus du tout de maison, obligés de loger dans de petites baraques en bois construites provisoirement ou chez de la famille autour de Nancy.

À la fin des années 40, la mère de Jean Piucco relance la guinguette. Puis au tour de sa femme de prendre la relève jusqu'en 1987. Le gendre et la fille seront les derniers à reprendre l'affaire. Aujourd'hui, son fils habite dedans, mais le bar ne fonctionne plus. En fait, le Rendez-vous des canotiers n'ouvre plus qu'une semaine tous les trois ans. Juste de quoi conserver la licence IV. Il semble bien calme, désormais, ce petit coin de Tomblaine.

 

Franck Dépretz

Commentaires   

-3 #1 halter 23-03-2018 08:50
je m en souvient du petit bistrot de chez la louise ou l est routier sarreter pour dejeuner est les pecheur allee boir un coup apres leur partie de peche
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