Même sur la plage, Sylvain n'arrive pas à s'empêcher d'être en reportage. Surtout quand il rencontre un Toulois, au beau milieu de son île bretonne, qui lui ouvre les yeux sur la discrète transformation du petit bout de paradis où il aime emmener sa douce en congès en une énorme résidence secondaire pour « chefs d’entreprises du CAC 40, journalistes de télés nationales et artistes à la mode ». Immersion insulaire au cœur d'une spéculation immobilière...

 

Série reportages d'été 3/3. Article paru dans le treizième numéro du NJJ (hiver 2015 / 2016).

 

1er jour, 22 août (1) :

Ma première manif avec des petites vieilles à caniche

 

Le chantier naval : ici, on rénove les bateaux et les yachts !Le soleil se couche sur l’Île-aux-Moines, petit bout de terre de 310 ha situé au large des côtes du Morbihan, en Bretagne. J’essaie péniblement de panser mes plaies suite à la journée cauchemardesque que je viens de vivre. Mes points de repère ont volé en éclats, mon monde s’est renversé.

Ce soir, je ne suis plus sûr de rien. Ici, c’était un peu notre jardin secret, notre petit paradis, là où l'on vient se reposer et se retrouver ma douce et moi. Loin de cette France qui part en vrille, tout est a sa place sur cette île. Mais quand on a posé les pieds sur la jetée, on ne savait pas qu’on allait tomber sur cette manifestation bouleversante et son improbable défilé de petites vieilles en châle Hermès accompagnées de leurs caniches habillés de pulls, on ne s'attendait pas non plus à ces hommes qui partagent la tendance du sweat noué autour du cou retombant sur leur polo Ralph Lauren, etc. Au total, près d’une centaine de personnes assises par terre sur la minuscule place centrale du bourg, juste devant la mairie. En silence, sans un bruit. Pas même une odeur de merguez pour nous chatouiller les narines. Encore moins de bière, et de drapeau rouge ou noir. Habitués à donner l’ordre de briser les grèves dans les usines qu’ils possèdent ou dirigent d’une main de fer, ou dans leurs journaux, ces chefs d’entreprise, actionnaires, femmes d’affaires ou patrons de maisons d’édition se sont retrouvés de l’autre coté : en train de militer.

« Vous êtes là pourquoi ? je demande à une dame assise sur un muret.

Pour que le dernier ostréiculteur de notre beau caillou puisse poursuivre son activité. On aime ses huîtres, elles sont succulentes. Et on aime son petit commerce, qui met de l’animation ici. Il faut que ça continue.

— Il lui arrive quoi ?

— Les services de l'État l’ennuient. Comme toujours avec eux. Il vous le racontera. »

J’ai compris que je gênais avec mes questions. Elle ne m’en dira pas plus, le discours du jeune homme au centre de toutes les attentions, Pierre Martin, allant débuter. Un discours un peu vague. Heureusement, son père acceptera de m’en dire plus, le lendemain, sur le marché : « Pas mal de résidents sont pour qu’on poursuive ce qu 'on fait, car ça donne de la vie à l’île. Et ça leur permet, quand ils viennent, de rencontrer quelqu’un du cru, et proche de la nature.

Il a quel âge votre fils ?

32 ans. Il a repris l'exploitation familiale en 2009. Mais un projet de détournement du sentier littoral vers la côte risque de capter l’unique point d’accès pour véhicule vers son hangar. Ce qui rendrait impossible le transport de nos cagettes. Il y a une telle pression immobilière ici...»

Quelques profils des habitants de l'île

Jean-Philippe Lenclos : 76 ans, coloriste (pour Renault, Nissan, Moulinex, L‘Oréal, etc.), designer, enseignant, conférencier un peu partout autour du monde, graphiste mais aussi auteur de nombreux livres sur la couleur. Fortune : plusieurs millionsd’euros.

Genevieve Asse : 92 ans, artiste peintre, graveuse, auteur de nombreux livres, elle expose un peu partout dans le monde. Fortune : ses œuvres se vendent en moyenne 40 000 euros l'unité, parfois plusieurs centaines de milliers d'euros. Son secret ? « II n’y a pas de secret, la seule chose à faire est de trouver sa personnalité. Aussi faut-il travailler énormément. Et beaucoup donner. Un artiste doit être généreux. »

 

Voilà pourquoi les dangereux manifestants râlaient la veille. Avec quoi dégusteraient-ils leur champagne lors de leurs deux ou trois semaines de présence annuelle sur l’île, si ces huîtres élevées localement disparaissaient ? Ce qui est tristement amusant dans cette affaire, c’est de découvrir pourquoi l’ostréiculteur se retrouve dans cette situation, à devoir prendre la direction du tribunal tout en négociant un droit de passage de quelques milliers d’euros avec des gens qui gagnent cette somme à la minute. Lui ne me parlera pas, car « les protagonistes ont les oreilles partout ». Il a peur et on le comprend, avec ses deux enfants et sa femme.

En face, on a donc les services de l'État, et des « puissants », qui ont racheté tout ce qu’ils pouvaient ou ont construit des immenses villas partout, ne laissant que quelques hectares et des étroits passages aux îlois d’origine. Tout à l’heure, ils n’avaient pas l’air de se rendre compte de ce paradoxe lors du sit-in silencieux : leurs énormes propriétés sont (aussi) a l’origine des problèmes de leur fournisseur d’huîtres. Voila la terrible réalité de l’Île-aux-Moines et de la plupart des îles bretonnes que vont me présenter les personnages publics de cette commune de 625 habitants. Dont un natif de Toul...

 

2ème jour :

Un Toulois dans ma résidence

 

Annette, ma douce, commence à comprendre après cette première journée qu’elle va avoir du mal à m’empêcher de sortir mon calepin et mon stylo. C’est la deuxième fois qu’on vient se ressourcer ici. La première, j’avais les yeux de l’amour pour ce lieu magnifique. Aujourd’hui, je m’interroge. Je ne résiste pas à l’envie de comprendre ce contraste entre cette beauté et cette vie socio-économique déréglée.

Et qui, pour m’introduire au mieux cette réalité qu’un compatriote, un Lorrain ? Pascal Mouchot est un peu l’homme à tout faire de la résidence où l'on a réussi à avoir une petite chambre pas chère. Il est né a Toul avant de devenir militaire, dans la transmission, aux quatre coins du monde. C’est à Vannes, lors de sa première affectation, qu’il a rencontré sa femme, native de l’Île-aux-Moines, avec qui il a décidé de tenter l’aventure insulaire une fois en retraite de l’année.

Goélia, le nom de la résidence, regroupe 67 appartements, qui permettent de faire de la mixité sociale. Pour 200 euros, on peut y passer la semaine. Alors que les locations hebdomadaires des autres logements, des maisons pour la plupart, dépassent toutes facilement les 900 ou 1000 euros. « Il y a aussi le camping, juste en face. Il y a régulièrement des jeunes, des étudiants, des randonneurs, qui viennent. Ça ne coûte qu 'une dizaine d‘euros la nuit si on apporte sa tente. C’est sûr que sans nous, et le camping donc, ça deviendrait un ghetto pour riches ici », me confirme le moustachu sympathique.

D’ailleurs, quand le projet d’implantation de Goélia a vu le jour il y a un peu plus de douze ans, les dents (blanches Email Diamant) ont commencé à grincer chez les fortunés propriétaires du coin. « Quelle horreur le peuple chez "nous" ? » commençait-on à entendre dans les salons, avec grande baie vitrée donnant sur l’océan.

« Certaines grandes familles parisiennes et bretonnes viennent ici depuis plus d’un siècle, pour vivre une certaine expérience durant leurs vacances, explique Pascal. Et elles ont été rejointes ces trente dernières années par plein d’autres chefs d’entreprises du CAC 40, des journalistes de télés nationales, des artistes à la mode.

— Et vous sauriez me dire lesquels ?

— Non, non. Ils sont très secrets, et ils se rassemblent entre eux. Ils ne participent que très peu à la vie de l’île.

— Vous voulez dire que vous ne les voyez jamais ?

— Ben non, quasiment pas. Mais on voit qu ’ils sont là. Il suffit de regarder la taille des maisons ! »

J’imagine : on est en juillet, et la petite dernière, Marie-Louise, a peur de s’ennuyer dans son loft de Neuilly, car toutes ses copines ont prévu de partir pour La Baule ou Deauville. Que faire ? Un peu de train, un petit tour sur le yacht familial et puis la voilà arrivée sur la plage privée de l’Île-aux-Moines. Ni vue, ni connue. « C‘est comme ça que ça se passe », me confirme une serveuse. Des bouts de côtes entiers sont achetés pour pouvoir y stationner les bateaux, et les demeures majestueuses s’élèvent ici et là. Et ce ne sont pas les immenses hortensias qui arrivent à les cacher.

 

Quelques profils des habitants de l'île

Roger Zabel : 64 ans, journaliste télé (« Stade 2 », Canal +, « Télématin », etc.), journaliste sportif sur TF1, aujourd’hui sur RTL, dans les « Grosses têtes », et responsable pédagogique à l'Institut international de communication de Paris.

Daniel Bilalian : 68 ans, journaliste télé (journaux d’Antenne 2, Soir 3, etc.), directeur des sports de France Télévisions en 2004, chevalier de la Légion d’honneur, il avoue sans problème : « Je n’y connais vraiment rien en sport. » Fortune estimée : 145 millions d’euros. Sa devise ? « Le partager serait une mauvaise affaire. »

3ème et 4ème jours :

Les îles envahies par les « grandes familles » : à qui le tour ?

 

La météo ne nous a pas gatés. Il pleut sans discontinuer, impossible de prévoir une sortie à vélo ou à pied. Alors, pour tuer le temps, j’effectue quelques recherches sur ce problème des îles. « Arrête avec tes fixations. Les vacances, c’est fait pour se détendre, qu’elle me dit, Annette.

J’y arrive pas. C'est peut-être trop beau pour être vrai ici. T’imagines, une manif dans un si minuscule coin ? Ça me fait penser; tu te souviens de Paul, le copain d’Amélie ? Il était originaire de l’île de Ré.

Et alors ?

Ben la fois ou on avait bu un coup à Metz, il y a quelques années, il m’avait expliqué que sa tante, derniére représentante de la famille encore sur place, n’avait pas réussi à conserver sa maison, et devait se résoudre à laisser derrière elle sa terre natale.

Vous aviez parlé de ça ?!

Ben oui, ça venait de se passer: Je ne connaissais rien de tout ça à l’époque. Il m'a dit que les grandes fortunes ont racheté tout ce qu’ils pouvaient, ont fait construire des trucs immenses, et ont fait exploser les prix de l'immobilier et de la vie en général. Pour lui, c’était dramatique, car ils ont causé la chute de l’économie locale, et poussé à un fort exode. »

Mais je voyais bien persister la moue dubitative d'Annette. Alors, cet après-midi-là, lors de l'un des rares répits que daigne nous accorder le ciel grisaille, et pendant que ma douce tente de se baigner à la plage, je feinte une digestion douloureuse des moules frites pour rester sur ma serviette, à l'ombre de sa joie, ce qui me permet de faire de discrètes recherches sur Intemet. Bingo ! Un article de Libération (05/08/2002) confirme les dires du copain d'Amélie. Un village situé à l'extrêmité sud de l‘Île de Ré y est présenté comme « une succursale de Neuilly et des quartiers chic de la capitale » pendant les vacances. Deux amies parisiennes racontent comment elles louent leurs biens à d'autres Parisiens, et la journaliste complète : « Les plages y sont proches et variées, la population estivale l'est beaucoup moins, et la moindre maison se loue 10 000 francs la semaine, pendant les vacances scolaires. Le reste du temps ? Elles sont vides. ll est beaucoup plus intéressant pour les propriétaires de les louer très cher à des touristes de passage qu'à des locataires à l'année. Du coup, à moins d'être déjà propriétaire, aucun Rhétais ou travailleur sur l’île n'a les moyens d'habiter le village. Qui se meurt donc, hormis les longs week-ends de mai, jusqu'à l’été. (2) »

Heureusement, la pluie et les nuages reviennent vite m‘aider à déculpabiliser de ne pas profiter de la joie de la Bretagne avec ma compagne : je peux poursuivre mes recherches, derrière mon écran. Je découvre ainsi que l’Île de Ré n’est pas seule à se métamorphoser. Des îles entières deviennent ou sont devenues le terrain de jeu de producteurs de cinéma (l’Île de Gavrinis, prix d’achat 3,5 millions d’euros, Pierre-Ange Le Pogam), de chefs d’entreprises (l’Île de la Jument, juste en face de l’Île-aux-Moines, plusieurs millions d’euros, famille Mulliez, groupe Auchan), de promoteurs immobiliers (l’Île de Berder, plusieurs millions d’euros, rachetée par la famille Giboire au groupe Yves Rocher, malgré des manifestations de la population qui demandait qu’elle devienne un parc départemental), etc. Conséquences de ce que le géographe Yves Lebahy qualifie de « conversion au modèle économique libéral de la Bretagne non contrôlée » et de « la négation de l’originalité et de l’identité propre de la région » : les habitants d’origine ne peuvent plus rester et quittent le cœur lourd leur maison. Annette et moi en avons l’exemple concret sous les yeux : les panneaux « À louer » sont partout. Et Pascal me montrera plusieurs jolies petites bâtisses qui d’aprés lui « disparaissent du patrimoine local car les gens n 'ont plus les moyens de les garder ».

Au XIXème siècle, bien avant ce phénomène, l’Île-aux-Moines comptait jusqu’à 1800 habitants, pour 625 en 2014. Plusieurs dizaines de petits paysans, de pêcheurs ou d’ostréiculteurs faisaient tourner le village, qui vivait quasiment en autarcie. Aujourd’hui, la vie insulaire fait peine a voir : plus du tiers de la population a plus de 64 ans, et plus de 60 % des logements sont des résidences secondaires, occupées deux à trois semaines maximum par an. Il reste tout de même une centaine d’emplois salariés, mais beaucoup sont des CDD signés pour l’été et le tourisme. « Ah non, il y a aussi le chantier naval qui tourne bien », me répondra, tout fier, le nouveau maire, Philippe Le Bérigot. Évidemment, avec les yachts a réparer, ça en fait des contrats pour les quelques salariés de la société...

 

 

5ème jour :

Mon enquête progresse : « Les élus sont complices »

 

Annette résiste tout juste à l’envie de casser en deux mon stylo. Avec mes conneries d’enquête, je ternis l’image de notre paradis. « L’île-aux-Moines reste tout de même un joyau dépaysant, je tente de la calmer.

Oui, mais maintenant je la vois plus pareil, t’es chiant. Et je m’inquiète de ce qui va se passer, qu’elle me répond.

Mais non, le Conservatoire du littoral est là (3). » C’est ce que je lui répète, histoire de la rassurer.

Quelques profils des habitants de l'île

Jean-Paul Bailly : 68 ans, administrateur du groupe GDF Suez et du groupe Accor, et ancien président de la RATP puis du groupe La Poste. ll touchait la coquette somme de 450 000 euros par an quand il était à La Poste (pour une rémunération globale annuelle approchant le million d’euros). Sa satisfaction ? « Le taux de suicide chez nous est en fait inférieur au reste de la population », déclarait-il, bourré d'optimisme, en 2013.

Axel Kahn : 71 ans, généticien, directeur de recherche à l’Inerme, ancien directeur de l’institut Cochin et président de l’université Paris-Diderot. Il avoue que son salaire est compris entre 7 et 10 000 euros par mois. Sa philosophie ? « Au-delà d’un salaire mensuel de 5 000 euros, le bonheur ne croît plus. »

Pascal, le Lorrain, viendra d’ailleurs à ma rescousse. Croisé dans les couloirs, alors qu’on s’apprêtait à aller à la plage, il confirmera : « Si on n'avait pas obtenu le classement en réserve, il n'y aurait que des villas partout. À un moment, il y a même eu un projet de centre de thalasso, pour les joueurs de l'équipe de France de foot. Mais il y a eu des luttes, et il a été abandonné. »

Avant d’aller se détendre sur le sable, on s’arrête acheter quelques légumes. « Sans le conservatoire, les résidents, comme les appelle poliment Yves, jeune commercant local, auraient mangé toute l'île. Heureusement, il a pu protéger des zones naturelles remarquables, notamment dans le Sud de ce petit bout de terre. La mairie a également voté le Plan local d'urbanisme, mais celui-ci n ’empêchera pas les familles îloises de mourir et de revendre. Et puis les grandes fortunes sont au-dessus des lois. Et les élus du coin sont complices. On le voit avec certaines négociations bizarres. La situation est catastrophique, et on souffre énormément, nous les commerçants. »

« J’ai pas pu m’empêcher d’interviewer le gérant », je dis en sortant a Annette, qui trouvait le temps long. « Hum... pas moyen d'acheter une carotte tranquillement », je sens qu’elle commence à se résigner. C’est que je trouve passionnant de tenter de comprendre comment l’Île-aux-Moines en est arrivée là. Jean Pressard, le maire battu en mars après deux mandatures, avoue sans l’avouer dans son bilan paru dans le bulletin municipal, que son équipe a « combattu » tout ce qui a pu freiner cette belle marche en avant. Il qualifie ainsi le Schéma de mise en valeur de la mer, le parc naturel régional et le Plan local d’urbanisme (PLU) de « contraintes ». « La loi Littoral Natura 2000 ensuite, le Grenelle 2 de l’environnement dit Loi Borloo (4), tout a été planifié pour nous compliquer la vie ». Et de citer les 61% d’espaces remarquables en 2001, plus de 80% aujourd’hui à cause « du PLU impose ». En clair : pas moyen de vendre tranquillement l'île aux promoteurs et autres bétonneurs.

L'élu constatera quelques lignes plus loin le départ des jeunes du village, et il soulignera la nécessité de faire survivre l’école, 22 enfants. Elle serait selon lui « vitale ». Mais au fond, sa disparition ne serait qu’une suite logique de la transformation de l’île en parc d’attraction pour riches.

 

6ème jour :

Je m'emmerde pour rien depuis le début : tout est dans la presse locale, en Une !

 

Nous voilà en train de profiter du soleil, enfin de retour, sur la terrasse de l’un des rares cafés de la place, où cinq jours plus tôt la manifestation a eu lieu.

«  Hé ! Ho ! Doudou ! T’es pas d’accord ? Tu me réponds pas ? » Annette fronce les sourcils en devinant que mon attention est tournée ailleurs, plus précisément sur la table d’à côté. Je surprends une discussion qui va me permettre de comprendre que les défenseurs de l’île et de sa nature, luttant contre sa gentrification, ont du souci à se faire. Car les attaques viennent de partout.

« Voilà les plans de la propriété, on ne pourra pas descendre en dessous de 700 000 euros, dit l'un de mes voisins de table. On a des programmes de ce type à La Baule, et ils partent facilement a 800 000 ou un million d'euros. Le marché s’est effondré, Catherine, de plusieurs millions. Mais il y a un seuil en deçà duquel on ne peut aller. »

Les deux jeunes au polo Lacoste ont semble-t-il convaincu Catherine : « C’est okay pour moi. Et puis fiscalement, c’est intéressant. Mon mari est chef d’entreprise, et il faut qu'on place notre argent. De toute façon, on la mettra en location. Ce n’est pas forcément pour nous. » Ses deux interlocuteurs sont vraisemblablement des agents immobiliers haut de gamme, des types qui ont l'air tout sympathiques, vraiment. L'un d'eux l’encourage : « Surtout qu'il y a de bonnes nouvelles du côté du Gouvernement. Les socialistes vont nous donner un coup de pouce. »

Je ne tiens plus. Je laisse Annette finir son café seule, et je me précipite sur le Libé du jour. Et je comprends immédiatement l’excitation de nos trois voisins de table : « Des cadeaux pour les promoteurs et les propriétaires » titre le quotidien (voir encadré). Catherine a de quoi être aux anges : elle et ses amis de la haute sont chouchoutés de toutes parts (élus locaux, élus nationaux, etc.).

Même les journalistes de cette bonne vieille presse quotidienne régionale savent les caresser dans le sens du poil. Je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter tous les jours de la semaine Ouest France, vieux réflexe professionnel. Quatre jours après la manif, qui a eu droit à une vingtaine de lignes sans photo et sans explications de fond le lendemain, on retrouve en Une Francois Pinault, un ancien patron du CAC 40 (5). Pour lui, le journal a déroulé le tapis rouge : une page complète d’entretien « exclusif », suivie d’un gros papier dans toutes les éditions. Dans l’entretien, ce « citoyen du monde » qui se déplace fréquemment en jet aux quatre coins du globe, clame son amour pour la Bretagne. Il donne une leçon sur la protection de l’environnement aux agriculteurs, à cause des algues vertes. Et avoue son stress de diriger le Stade Rennais, son club de foot, sa petite distraction du week-end. Il parle aussi du château qu’il vient d’acheter « à un Madoff sans goût », à Saint-Enogat, face a l’océan. Même s’il empiète terriblement sur la côte, l’homme d’affaires se rattrape en offrant aux promeneurs la sculpture du coup de tête de Zidane en finale de coupe du monde de football. Il vient de se l’offrir pour quelques millions d’euros, et de l’installer sur la promenade. C’est le sujet du deuxième article...

Le lendemain de cet hommage à un « homme incroyable », quasi déifié par les journalistes, c’est au tour de l’ex-PDG du groupe Total, Christophe de Margerie, un mois et demi avant son accident mortel. Lui s’adresse aux lecteurs en direct du jardin de sa belle résidence de Granville, dans la Manche. Pour dire combien il apprécie la politique du couple Hollande-Valls. Et ça va s’enchaîner ainsi durant tout notre séjour. Sans un mot de plus pour Pierre Martin l’ostréiculteur en souffrance. On en restera a une vingtaine de lignes. C’est amplement suffisant. Faut pas abuser.

 

7ème (et demier) jour :

Les pandores ont du pain sur la planche... avec la surveillance des résidences

 

Avant de terminer le séjour, j’arrive à convaincre Annette d’aller voir cette exploitation, en lui expliquant qu’elle est située sur le sentier côtier : c’est-à-dire une belle balade romantique en perspective. « Oui, vous allez voir; c’est joli par là-bas », nous confirme Pascal, notre Toulois-Breton préféré, à la sortie de la résidence.

Quelques profils des habitants de l'île

Gabriel Yared : 65 ans, compositeur de musique de films depuis 35 ans (Scout toujours, La Cité des Anges, Coco Chanel, La Vie des autres, Le Patient anglais, L’Amant, etc.), et des musiques de ballets, comme le générique des journaux télés de TF1 jusqu’à ce jour. Fortune : les compositeurs de films touchent entre 5 000 et 200 000 euros par film, Gabriel Yared en est à une centaine. Faites le calcul. Sa maxime ? « On dit toujours qu’il ne faut pas laisser les grandes capitales, car c’est là que les affaires se font. Or, depuis que j’ai décidé de m’installer ici, contre vents et marées, bizarrement, tout m’arrive ; on dirait que plus je me suis éloigné et plus les choses les plus inaccessibles me tombent dans les bras. »

En route, on croise l’un des quatre gendarmes de la brigade qui bossent à l’Île-aux-Moines en été. Je ne peux m’empêcher de lui demander en quoi consiste son travail, dans ce coin où il ne se passe pas grand-chose, à part un ou deux concerts de harpe celtique par mois pour les touristes. Mais lui nuance : « Oh, on fait beaucoup de surveillance des résidences. » Les voila réduits à assurer la sécurité des chefs d’entreprises et de leurs biens. Pascal m’avait dit au cours d’une de nos discussions que certains jeunes qui se pointent pendant les vacances au camping, et même des ados natifs d’ici, aimaient organiser des fêtes sur les terrasses des grandes propriétés vides. Ses propos résonnent encore : « Ils ne cassent rien généralement, mais ça leur donne peut-être l’impression de mener la belle vie. » Les responsables des éditions Bayard, les cadres de HSBC ou Axa, les journalistes Daniel Bilalian ou de LCI, ne sont en effet pas très partageurs. Même si la plupart ne restent que peu de temps chaque armée, c’est pas une raison pour venir descendre quelques bières chez eux.

Sur le chemin de chez Pierre Martin, on passe devant des maisons et terrains immenses. Et on arrive devant un minuscule hangar, là où le jeune homme bosse. Ses parents l’aident. L’ostréiculteur ne m’adressera pas un regard. Il a peur de l’impact que pourrait avoir un article, ou des journalistes, ou de ses riches voisins. Et ça se voit. Je ne l’emmerde pas. D’autant que, bon, j'ai une autre mission, moins journalistique celle-ci. Je sens bien Annette s’impatienter, me tirer par la manche. Notre promenade en amoureux qui s'évanouit doucement...

J'écoute vite fait le père de Pierre, et promis, j'arrête mes interviews imprévues. Ce dernier a juste le temps de me glisser quelques mots sur l’importance du métier de son fils pour l'environnement : « Les ostréiculteurs permettent de mesurer les pollutions et la qualité de l’eau. On est un peu considérés par l'État comme des sentinelles écologiques. »

C'est qu'il y en a des choses à surveiller ici avec la pollution massive dégagée par les centaines de yachts et scooters stationnés tout autour. Mais alertera-t-il les autorités sur ce sujet sachant que les propriétaires sont ses principaux clients aujourd’hui ?... Il est pris au piège, comme l’Île-aux-Moines.

 

Sylvain Vagner (texte et photos)

 

 

 

Légendes photos (dans l'ordre d'apparition) :

1 : Le fameux ostréiculteur pour qui les Îlois ont manifesté.

2 : La faune locale de l'Île-aux-Moines...

3 : Des indigènes qui utilisent les coutumes typiques d'ici (pull Lacoste ou Ralph Lauren sur les épaules).

4 : Pascal, le plus Toulois des Bretons, devant sa résidence.

5 : Le chantier naval : ici, on rénove les bateaux et les yachts !

6 : Île à vendre ou à louer. Demandez, demandez !

7 : La plage publique au premier plan. Au loin, une des grandes demeures locales avec plage privée, bien sûr.

8 : Vestige du passé : un bateau de pêche sur une des côtes de l’île.

9 : Les joujoux des riches. Des chevaux qui attendant leurs maimaitres au bout de l'immense jardin de cette propriété.

10 : Premier plan : le terrain de jeu favori des riches. Second plan : exemple de construction et d’accaparement des îles bretonnes.

11 : Un coin de paradis déserté pendant l'année. Et ma douce seule face à l'océan. Admirez...

 

Notes :

1 : ll s'agit du 22 août 2014.

2 : Anne Diatkine, « L'Île de Ré. La colonie des riches », Libération, article mis en ligne le 5 août 2005.

3 : Créé en 1975, le Conservatoire est une agence foncière publique dotée des moyens juridiques et financiers de l'État dont l‘objectif est d'acquérir des terrains qui seront gérés en partenariat avec les collectivités territoriales ou des établissements publics, comme le Parc national de Port-Cros ou, enfin, des associations agréées, comme la Ligue pour la protection des oiseaux ou la Société nationale de protection de la nature.

4: Loin de nous, au Nouveau Jour J, l'idée de défendre cette loi écolo au rabais, mais qui avait le mérite d'exister.

5 : Fondé en 1963 par Francois Pinault, Kering, anciennement Pinault-Printemps-Redoute (PPR), est actuellement dirigé par son fils, Francois-Henri.

 

 

Quand le gouvernement se soumet aux pros de l'immobilier

Les professionnels de l’immobiIier ont obtenu gain de cause sur toute la ligne », grâce à leur « lobbying intense » dans les « arbitrages relatifs au logement » annoncés par Manuel Valls et compagnie, pouvait-on lire dans Libération (30/08/2014). Exemples : l'encadrement des loyers sera limité à Paris, voilà de quoi rassurer tous les propriétaires de l'Île-aux-Moines ; exonération de 30% de l‘impôt sur le revenu et des prélèvements sociaux lors de la vente de parcelles à construire avant fin 2015 ; réduction de la contrainte de durée de location (de neuf a six ans) pour les contribuables qui investissent dans le logement dans l‘objectif de le louer ; défiscalisation qui peut aller jusqu’à 6000 euros par an, étendue pour les enfants, petits-enfants et ascendants ; exonération sur les plus-values foncières, etc. En clair : de bien jolis cadeaux dont les propriétaires des îles bretonnes sauront quoi faire...

 

 

Commentaires   

0 #1 EP 05-11-2019 12:13
J'ai quelque peu de retard, mais je vais me permettre une petite remarque.
Très bon article mais juste un hic qui me froisse, les deux juments dans le " jardin " qui est en fait un domaine appartenant en majorité au conservatoire du littoral & pour l'autre partie, à des familles îloises.
Ces chevaux ( de gauche à droite Victory One et Dilena ) appartiennent à des familles résidentes sur l'ile à l'année et ne sont donc pas des " joujoux de riches " comme vous le dites.
Respectueusement.
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