Que sont censés faire les hommes lorsque la société qu’ils ont construite se retourne contre eux et les oppresse ? Charles Péguy répondait : « Je désobéirai si la justice et la vérité le veulent. » À Nancy, la méthode fut appliquée par sept fonctionnaires de police durant la Seconde Guerre mondiale. Bravant la résignation ambiante, ils désobéirent aux lois d’un Etat qu’ils ne cautionnaient pas pour sauver la vie de centaines de Juifs. Retour sur une rafle manquée.

 

Article paru dans le dixième numéro du NJJ (hiver 2013/2014).

 

Dix-neuf juillet 1942, 5 heures du matin. Dans le silence de la nuit, des silhouettes s’agitent à Nancy. Des hommes en uniforme, képi sur la tête. Méthodiquement, ils encerclent certains quartiers. Soudain un ordre est lancé, la rafle commence. Les policiers vont de porte en porte, les tambourinent, les défoncent, et là, surprise… personne. Les appartements sont vides, c’est le même constat dans toute la ville. La rafle est un échec retentissant. Sur 385 Juifs recherchés, 32 sont arrêtés. Les officiers allemands sont furieux. Déjà que, trois jours plus tôt, la rafle du Vel’ d’Hiv' n’affichait « qu’un rendement de 47% », l’opération « Vent Printanier (1) » semblait bien mal partie. Les nazis s’imaginent d’ailleurs que cette rafle a dû mettre la puce à l’oreille de certains Juifs nancéiens, qui se sont organisés pour éviter que la même chose ne se produise dans leur ville. Mais en réalité, bien plus qu’une solidarité communautaire juive, ce sont plutôt des fuites du côté de la police française qui ont joué un rôle déterminant dans l’échec de la rafle.

Quand la police protège les étrangers…

Mettre en échec une rafle et échapper à toute représaille n’est pas une chose courante dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, c’est même plutôt rare. Autre fait notable, cet acte de résistance ne fut pas accompli par un homme isolé, ni un réseau, mais par un service de police au grand complet : les sept fonctionnaires du Service des étrangers du commissariat central de Nancy. Depuis septembre 1940, il est dirigé par Edouard Vigneron qui a sous ses ordres Pierre Marie, Charles Bouy, Charles Thouron, François Pinot, Emile Thiébaut et Henri Lespinasse. Leur travail est essentiellement administratif : régularisation de situation ou encore renouvellement de carte de séjour font partie de leur quotidien. Ce n’est pas une tâche trépidante mais ça leur permet de sympathiser avec des étrangers, dont des Juifs polonais, venus en nombre dans les années 30. Depuis l’armistice, c’est presque la routine pour les « sept ». Presque, car une chose les révolte de plus en plus : les lois xénophobes et anti-juives mises en place par Vichy contre « ces braves gens », comme les appelait Pierre Marie. Un sentiment d’indignation émane doucement de 3 rue de la Visitation, où sont situés leurs bureaux. Certains ont déjà décidé d’agir. Il arrive parfois qu’à la nuit tombée Edouard Vigneron rejoigne son collègue et complice, Charles Bouy, chez lui, pour fabriquer de faux papiers à la lueur d’une bougie.

Hasard de l’engagement, à leur insu, Charles Thouron et Pierre Marie, contactés par un autre commanditaire, fabriquent eux aussi en secret des faux papiers. La consigne est claire à l’époque, elle grésille sur Radio Londres : « Méfiez-vous. Taisez-vous. Les oreilles ennemies écoutent. » Ces faux papiers sont très demandés dans la région : prisonniers évadés, Malgré-nous (2), et maintenant… Juifs. Lorsqu’en 1942, ils reçoivent l’ordre de la Préfecture de remettre l’étoile jaune aux juifs, ils s’exécutent, la mort dans l’âme. « Pour nous, se souvient Pierre Marie, c’était une véritable corvée. Nous ne supportions pas de voir ces hommes et ces femmes qui venaient dans notre bureau en pleurant. »

Le 16 juillet 1942, le téléphone retentit dans le Service des étrangers. Un dénommé Pick souhaite parler à Pierre Marie, en personne. Pierre Pick, Juif nancéien, se trouve à Paris et vient d’avoir vent de la rafle qui s’y déroule, la rafle du Vel’ d’Hiv’. Pierre Marie réunit ses collègues et d’un commun accord les « sept » décident de se tenir prêt à intervenir si la même chose à lieu à Nancy. La menace ne tarde pas à venir. Le 18 juillet, les policiers apprennent la décision des Allemands de rafler les Juifs étrangers de Nancy dès le lendemain. Les « sept » n’hésitent pas une seule seconde. Un jour pour prévenir 400 personnes aux quatre coins de la ville, c’est peu, même quand on a les adresses.

Alors ils se répartissent les noms par quartier. Edouard Vigneron reste au bureau, pour ne pas trop éveiller l’attention de sa hiérarchie, et les six autres parcoururent la ville, porte après porte, pour prévenir les Juifs du danger. A la fin de la journée, leur mission est accomplie. Tous les juifs menacés trouvent refuge chez d’autres habitants- et même chez l’un des « sept ». « Nous savions, dira Pierre Marie, que ces arrestations étaient pour eux le commencement de la fin. Il ne fallait pas avoir de sentiments français, ne plus être Lorrains, pour réagir autrement que nous l’avons fait. »

Alzheimer en prof d’Histoire

Comment expliquer que l’action de ces policiers, si efficace et remarquable, reste méconnue et à peine reconnue en France (3), en Lorraine et à Nancy même ? Alors qu’il était âgé de 90 ans, Pierre Marie, aujourd’hui décédé, apportait un élément de réponse : « Peut-être parce qu’on avait désobéi… » Une désobéissance à un gouvernement collabo et reconnu illégitime par la suite, certes, mais une désobéissance tout de même. On voit mal en effet l’Etat français faire l’éloge de ceux qui sont restés insoumis à ses propres règles.

Le philosophe Jean-Marie Muller axe plutôt son explication sur la dévalorisation des actions de résistance non violente dans son essai Désobéir à Vichy. Selon lui, la résistance violente s’insère mieux dans le récit d’une épopée nationale jalonnée de conflits et de héros : Napoléon, De Gaulle… « Notre culture, écrit-il, est dominée par l’idéologie moins héroïque de risquer sa vie pour sauver un juif des camps de la mort que de le faire en tuant un soldat allemand. » Ce n’est pas une question d’efficacité non plus, il suffit de se remémorer l’action de Gandhi en son temps pour comprendre la pertinence d’une résistance non violente.

Arnaud D.

Dessin : Charles Ancé

 

1 : L’opération « Vent Printanier » est le nom d’un plan de rafle des Juifs à l’échelle européenne. En France, il comprend notamment la rafle du Vel’ d’Hiv’, de Nancy et de la Marne (16, 19 et 20 juillet 1942).

2 : Alsaciens et mosellans enrôlés de force dans l’armée allemande.

3 : En revanche, l’Etat  d’Israël leur a délivré la plus haute distinction civile, le titre de Justes parmi les nations. Quatre des policiers, dont deux à titre posthume, reçurent effectivement ce titre au tournant des années 90, cinquante ans après leur action.

 

Le film sur la rafle manquée de Nancy En février 2006, l’histoire est portée à l’écran sur France 2 grâce au travail du réalisateur Patrick Volson et de son équipe. Le Temps de la Désobéissance est un film retraçant l’action des sept policiers du Service des étrangers de Nancy pour sauver les Juifs de la rafle du 19 juillet 1942. De l’aveu du réalisateur « il aura fallu 17 ans pour que ce film soit projeté ». Tout à commencé en 1989 lorsque, de retour dans son Nancy natal, un ami de son père lui parle de cette histoire de juifs sauvés par des policiers pendant la guerre. Au début, il est simplement intrigué mais en 1994, il tombe sur Désobéir à Vichy, le livre de Jean-Marie Muller et a une certitude : il doit faire un film sur cette histoire ! Après un long travail d’investigation auprès des derniers témoins vivants, un autre combat restait à mener : convaincre la télévision de diffuser le film. « France 2 ne voulait plus d’un énième film sur la guerre, alors en insistant sur le fait que c’était d’abord un film sur la désobéissance, ils ont fini par accepter », se souvient Patrick Volson. Le tournage peut alors débuter en septembre 2005.

 

Musée des horreurs Après avoir fait grand bruit à Paris, l’exposition Le Juif et la France s’installe au Musée des Beaux-Arts de Nancy du 4 juillet au 4 août 1942. Le but était de démontrer le lien entre « l’enjuivement » de la France et la défaite en 1940. Le visiteur était invité à parcourir les allées du musée pour se rendre compte de l’emprise exercée par les Juifs, le fameux « péril Juif », aux postes clés du pays : industrie, justice, finance, presse, cinéma… Une salle était même consacrée aux études morphologiques, censées permettre aux Français de reconnaitre le Juif grâce à ses oreilles, son nez, ou encore sa bouche… L’exposition fut abondamment relayée dans L’Echo de Nancy, journal pro-allemand remplaçant L’Est Républicain durant l’Occupation. Le 30 juin 1942, on pouvait lire dans ses colonnes : « Il ne s’agit pas d’une question de religion mais de race : le Juif est un étranger, un ennemi implacable de la race aryenne. C’est ce que l’exposition démontrera. Elle ne saurait manquer de susciter un vif intérêt à Nancy où l’emprise juive, au cours des différentes époques mais surtout dans les années qui précédèrent la guerre de 1939, fut particulièrement accentuée. »

 

Sources :
Désobéir à Vichy, Jean-Marie Muller (1994), Presses Universitaires de Nancy.
Qui étaient les sept flics de Nancy ?, documentaire de Nathalie Conq et Roger Viry-Babel, IECA (2006). Bande annonce en ligne.
Série d'entretiens parmi lesquels Patrick Volson, réalisateur du film Le Temps de la Désobéissance (2006), Akéla productions, disponible aux médiathèques de Laxou et de la Manufacture, commandable ou téléchargeable sur Internet.

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