Quel point commun entre les émeutes de banlieues et un camp de militants anti-nucléaires ? La même incompréhension des journalistes. La même caricature des raisons d'une indignation. Et surtout la même distance sociale à l'origine de ce miroir infidèle du peuple, qui étouffe plus qu'il ne traduit un cri d'alarme sociétal. Retour sur la médiatisation du camp VMC de Bure de l'été dernier.

 

Article paru dans le treizième numéro du NJJ (hiver 2015/2016).

Dans son article intitulé « À Bure, la com très verrouillée des anti-déchets nucléaires » (admirez le raccourci, les anti-nucléaires, terme qui englobe la lutte contre une énergie et son monde, deviennent des anti-déchets, ce qui les décrédibilise assez clairement, puisque vous comprenez madame, les déchets, ils sont là, faut bien en faire quelque chose), la correspondante de Libération est choquée. Il faut dire que, face à elle, des militants « très méfiants avec les journalistes » lui demandent de « montrer patte blanche pour se voir autorisé à être conduit, sans caméra ni appareil photo »... sur le terrain privé du camp. En plus, quel culot, ils fixent les règles du débat — comme n'importe quel chef d'entreprise ou homme politique, mais chez eux, étrangement, ça passe, puisque ce sont des copains.

Honnête, elle commence tout de même son article par ce qu'on lui a répondu lors de la conférence de presse : « Pas très intelligent comme question. » Ce qui aurait dû lui mettre la puce à l'oreille... Mais faut-il s'étonner d'un tel article de la part de quelqu'un qui n 'hésite pas à mettre en avant son DEA de philosophie sur Heidegger et Marx, qui s'est spécialisée dans les faits divers (Cassandra de Verdun, séquestrée, battue et violée pendant plus d'un mois par six personnes, sans éveiller les soupçons des voisins ! ) et qui est habituée à écrire sur des demoiselles qui peignent avec leur sang menstruel ?

La bonne parole de Charles et Jean-Michel

Finalement elle ne dénotera pas avec le papier de RMC, sur le site de la radio. Le journaliste a prouvé un agriculteur prénommé Charles qui se plaint que les militants aient perturbé le débat public de 2013, puis un Jean-Michel peiné de n'avoir pas assez d'informations sur le site d'enfouissement des déchets nucléaires. Deux intervenants et deux interventions qui lui suffisent à conclure que les habitants de la Meuse sont « agacés par les anti-nucléaires » (son titre). Une merveille de travail d'enquête indépendante, résumé dans le titre du sondage proposé par la rédaction quelques semaines plus tard : « Faut-il déloger les opposants au projet de Bure avant que le camp devienne une Zad ? »

Zad, ou zone à défendre : le mot est lâché. Il se multipliera d'ailleurs dans la plupart des articles nationaux voire régionaux. L'arrivée de hordes de zadistes est agitée (Le Parisien, Le Figaro, France Inter) pour faire peur au bon peuple bien docile. Finalement, personne ou presque ne prendra le temps d'expliquer d'où vient ce terme, et ce qu'il renferme. Hormis le site Reporterre, bien sûr, qui cite notamment le porte-parole du Collectif contre l'enfouissement des déchets radioactifs : « Étymologiquement, [la Zad] nécessite d'occuper un terrain, or celui-ci l'est déjà par l'Andra. »

« Qu'ils grillent sous la canicule, leur séant bouffé par les mouches sur leurs toilettes sèches. »


Pour avoir la cerise sur le gâteau médiatique servi par nos experts, il suffira de se balader sur les réseaux sociaux pendant ce joli mois d'août. Le correspondant de RTL résumant tout dans un de ses posts : « J'ai fait 4 reportages sur le camp des ex-zadistes de Bure, je suis allé à la conférence de presse, j'ai joué le jeu, j'ai donné mon nom et prénom et mon mail "pour vous envoyer des infos vous comprenez". Dans leurs cervelles de Che Guevara du Sud Meusien il ne semble pas pouvoir leur venir à l'idée qu'éventuellement on peut ne pas être insensible à leur combat ; pour tout dire j'ai même pensé que l'on aurait pu se passer de la petite algarade avec des confrères sur l'anonymat par les porte-paroles des révolutionnaires aux cheveux sales. J'ai été bien naïf. Pendant qu'ils nous interdisaient de leur demander qui ils étaient, ils ont balancé nos visages bien identifiables, les noms de quelques uns, sur un site Internet, en floutant toutes les autres personnes qui apparaissaient autour. Voici donc la petite brochette de trotskystes des champs dont on n'aurait pas nécessairement aimé être les voisins juifs en d'autres temps, connaissant maintenant leurs pratiques de délation démocratiquement décidée en leur cercle "anti-capitaliste, anti-autoritariste et auto-géré". Qu'ils grillent sous la canicule, leur séant bouffé par les mouches sur leurs toilettes sèches. »  

Une intervention essentielle, pleine d'esprit, qui sera commentée par certains de ses « amis » dont les idées sentent bon l'extrémisme — mais pas de gauche, bien entendu... La médiatisation du camp VMC nous aura au moins appris une chose : nos confrères des « grands » médias ne sont pas, comme l'on pourrait s'imaginer, que des gratte-papiers contraints de suivre placidement le tourbillon d'actualité qu'on leur impose. La preuve : ils savent s'indigner, faire corps et même se montrer irrévérencieux quand l'injustice frappe leur profession. Une question, toutefois, nous turlupine : lesquels d'entre eux s'agacent quand un élu leur demande de ne pas noter telle ou telle phrase, quand ils se voient refuser l'accès d'une entreprise privée, d'une zone particulière d'une centrale nucléaire ou d'un terrain militaire ?

 

Camille Khase 

 

L'hommage à un chauffeur de chasse-neige
Pendant une dizaine de jours, en août, de nombreux militants anti-capitalistes et anti-autoritaires se sont réunis au camp VMC, à Bure, petit village meusien où un énorme projet de centre d'enfouissement des déchets nucléaires est installé 500 mètres sous terre pour accueillir, d'ici 2025, les premiers déchets radioactifs. Le camp VMC, pour « Vladimir, Martine and Co rend hommage à Vladimir Martynenko, le chauffeur russe du chasse-neige qui, en octobre 2014, a percuté involontairement (il était plus ou moins en état d'ébriété selon les versions) le jet du tant regretté ex-PDG de Total Christophe de Margerie. Un accident aux conséquences terribles : après onze mois de détention, Martynenko, remis en liberté jusqu'à son procès, encourt jusqu'à sept ans de prison !

 

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