Tous les espoirs du maire, des élus, des habitants de Vandœuvre sont tournés vers leur éco-bobo-quartier Biancamaria. Autant dire qu'à côté de ce chantier à 13,5 millions d'euros, la présence de migrants c'est juste « n'importe quoi ». Pire : située sur « l'emplacement stratégique » de l'écoquartier, la caserne Faron, qui héberge des familles de migrants, est une vraie plaie, dont le maire Stéphane Hablot cherche à tout prix à se débarrasser.

 

Article paru dans le treizième numéro du NJJ (Hiver 2015/2016).

 

À Vandœuvre-lès-Nancy, le maire Stéphane Hablot en « rêve » comme d'« une vitrine pour la ville », une « opération de reconquête urbaine en cœur d'agglomération ». Avec un « chantier de 73,5 millions d'euros pour 680 logements », la construction du futur écoquartier Biancamaria « va radicalement changer l'entrée sud de Nancy », claironne L'Est Républicain.

La caserne Faron, dans tout cela ? Ce centre de stockage de l'armée de Terre, reconverti « temporairement » (depuis août 2013...) en centre d'hébergement pour demandeurs d'asile, y a largement sa place, puisqu'il doit « s'inscrire dans la continuité » du « voisin » Biancamaria, dixit Hablot (1). « Continuité », c'est le terme employé également par l'architecte-urbaniste et l'EPFL (2). Contacté par téléphone, son directeur d'études confirme le lien entre Biancamaria et la caserne Faron, tous deux traversés par le même « parc infiltré ». Que peut-on imaginer dans les années, même pas, les mois à venir, sur l'actuel Centre transitoire d'hébergement ?

Projet en cours de réflexion, du moins potentiellement envisageable d'après le représentant de l'EPFL, une « pépinière d'entreprises » pourrait bien implanter ses « start-ups » et leurs hordes de coworkeurs en lieu et place de l'un des hangars crasseux où, quelque temps auparavant, s'alignaient les lits de camp des migrants.

 

Un « hôtel » à la place de la « poubelle »

 

Selon les scénarios, il n'est pas inenvisageable non plus que Faron mue son taudis en un « vaste square vert », un « pôle [de] loisirs payants de 20 000 m² », « un pôle de santé bien-être proposant des activités payantes de fitness, badminton, spa, saunas... ». En réunion publique, des élues de l'opposition réclament même une « patinoire » ou encore des « immeubles haut de gamme » « pour attirer une population aisée ».

Si vous demandez aux habitants du coin leur avis, ils vous proposeront « des immeubles de luxe » (Est Républicain, 06/02/2015), « l'installation d'un hôtel » destiné au public du Parc des expositions, « une unité de police municipale équestre » et « davantage de verdure dans le futur écoquartier Faron, par exemple avec des toits végétalisés », rien que ça.

Que de soucis pour la nature et le rayonnement économique de leur ville.

Que d'attachement, aussi, à la « mixité intergénérationnelle ».

« Personne, en revanche, ne propose d'édifier un centre d'accueil pour demandeurs d'asile. Ça tombe bien, le maire ne veut pas en entendre parler », se réjouit L'Est Républicain (06/02/2015), cité au rang des « partenaires » dans les comptes-rendus des réunions publiques organisées par la ville.

Cela ne signifie pas que les habitants soient indifférents lorsqu'ils apprennent la réquisition de la caserne pour l'hébergement de demandeurs d'asile. Au contraire, ils prennent le sujet à cœur et s'indignent du devenir... de leur ville : « Vandœuvre n'est pas une poubelle ! On nous colle n'importe quoi » (Est Républicain, 22/11/2013).

Mais ne vous méprenez pas : Biancamaria sera bel et bien un « écoquartier à visage humain ». Déjà parce qu'il est co-construit par des entreprises vachement humaines comme Bouygues. Et surtout parce que les élus ne cessent de marteler que leur « objectif est d'y introduire une véritable mixité sociale ».

Enfin, entendons-nous : une mixité sociale par le haut.

Car niveau logements sociaux, « Vandœuvre a déjà atteint un seuil de saturation. Ça ne sert à rien de créer les conditions d'un ghetto là ou il en existe déjà », répète en boucle le maire de la ville dans les médias.

Biancamaria devrait accueillir 170 logements sociaux (sur 680). Pour le reste, on peut retrouver, comme pour le projet d'habitat participatif en cours, une sociologie disons moins banlieusarde : « un prof à la fac de pharma », « des retraités », « une ancienne éduc spé engagée dans l'humanitaire », « une comptable à Epinal » et « l'architecte du projet elle-même, qui va prendre non seulement une maison mais également un local pour faire la vitrine de son cabinet », selon l'un des futurs propriétaires de ce projet d'habitat groupé, ouvert à tous, bien entendu, à condition de pouvoir débourser environ 3000 euros par mètre carré - soit 150 000 euros les 50 m². Avec « sauna », précise l'homme.

 

Petits oiseaux gazouillants sur reste de camp de migrants 

 

Stéphane Hablot peut être satisfait : sa ville devrait, enfin, se boboïser - pour ne pas dire s'embourgeoiser.

L'enjeu économique est intrinsèquement lié à l'enjeu politique. Un élu d'opposition critique la façon dont les élus Verts de Vandœuvre ont été influencés par le maire pour voter contre le dossier de réalisation de la communauté urbaine et ainsi empêcher « une réussite du Grand Nancy sur les terres d'Hablot ». Et l'opposant de rapporter les calculs politiques de la majorité municipale qui avait tout intérêt à ce que l'écoquartier ne soit pas terminé avant son premier mandat - sinon c'eût été, à leurs yeux, offrir la victoire au camp d'André Rossinot.

Pour montrer qu'il domine tous les contours du dossier, Hablot veut, depuis des mois et des mois, que Faron soit propriété de la ville. Son « rêve » pourrait alors devenir réalité et les murs rasés de la caserne laisseraient place à des petits oiseaux gazouillants sur des « pavés écologiques », des « toitures végétalisées » et un parc à « trois ambiances végétales ».

Mais l'État refuse de lui céder la caserne, car il y a un petit détail, une broutille, qui n'est toujours pas réglée : la présence des migrants, qui n'ont toujours pas de plan B en cas de fermeture de la caserne.

Une vraie plaie pour Hablot, les migrants, face aux enjeux que représente Biancamaria. « Quand j'ai gagné la mairie, j'ai dit que je démissionnais si on ne mettait pas dehors les demandeurs d'asile, parce que c'est un vrai problème ! » rappelait-il sur le plateau de « C à vous » (France 5, 02/11/2015).

En bon élu socialiste, certainement pour éviter que des liens ne se tissent entre la population et les occupants de la caserne, il s'est opposé à la scolarisation des enfants pour les mêmes raisons que François Muller, élu de droite, qui résume, en conseil municipal, leur position : « Pourquoi nous étions "contre" ? Si vous installez la scolarisation, ça veut dire qu'en réalité la caserne Faron sera (...) occupée à moyen voire long terme. »

Chose invraisemblable pour Hablot, qui ne demande qu'à s'en débarrasser. ll est intéressant de constater que Muller se disait par ailleurs prêt à accepter une répartition des jeunes Faroniens dans les écoles de Vandœuvre. Pas Hablot, visiblement : entre la rentrée des vacances estivales et la rentrée des vacances de Toussaint 2014, les enfants étaient tout bonnement privés de scolarisation. Ensuite, une enseignante a été envoyée à temps partiel par l'Education nationale et, depuis la rentrée 2015, elle travaille enfin à temps plein.

À l'image du Parti socialiste, Stéphane Hablot fait de la classe moyenne sa priorité au détriment des classes populaires, des exclus et des exilés. Fini le temps où, encore emporté par l'élan de sa première victoire municipale, il se sentait fier d'avoir « le devoir de lutter contre la pauvreté, contre l'isolement et contre l'exclusion des plus faibles de nos administrés ».

Lorsqu'il apprenait en novembre dernier que sa ville, à nouveau, devrait attendre avant d'être enfin propriétaire de Faron, il menaçait même de descendre à plusieurs dans la rue pour... dénoncer la présence des occupants de la caserne (Est Républicain, 12/11/2015) : « Si le nombre de migrants hébergés à Faron augmente, j'organise une manifestation en demandant à mes adjoints de mettre l'écharpe tricolore ! »

 

Franck Dépretz

 

1 : Sauf mention de sources différentes, les citations proviennent de comptes-rendus de réunions publiques sur Biancamaria ou « sur l'avenir de Faron », disponibles sur le site de la mairie de Vandœuvre.

2 : L'Établissement public foncier de Lorraine a été chargé de réaliser une étude de réaménagement de la caserne Faron. Coût : 150 000 euros (financé à hauteur de 20 % par Vandœuvre).

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