À force d'être mise en avant à tout-va dans la com' des instances officielles, l’École de Nancy ne signifie plus grand chose. Pourtant, parmi ses membres se trouvèrent les fondateurs de la Maison du peuple, une belle tentative d'université populaire à Nancy qui offrait à tous les travailleurs l'accès à l'éducation, « le premier et le dernier mot de toute politique du progrès social ». 

 

Article paru dans le onzième numéro du NJJ (automne 2014).

 

Comme tout nancéien moyen, on a dû vous rebattre les oreilles avec l'École de Nancy, que l'on soit sensible ou imperméable à l'Art nouveau, au point qu'il soit possible d'en être écœuré parce que trop, c'est tout de même beaucoup.

Bon j'avoue, quand je dis « on » et que j'évoque un nancéien moyen, je parle de moi parce qu'à force, j'en avais ras la couenne. Okay, ils ont bricolé des choses sacrément jolies, mais pas de quoi passer sa ville à célébrer leur gloire. Cela devient une chanson trop entendue et qui s'use. Alors, on finit par oublier ce qui était plaisant au départ et, pire encore, le caractère unique de ces œuvres : à force de passer devant, on ne les voit plus. L'effet sournois du quotidien, en somme.

Et lorsque j'ai appris qu'une université populaire avait existé à Nancy, je fus assez étonné de constater que cette École de Nancy y était plus que liée.

 

Des idées d'action directe à Nancy

 

Au départ, je cherchais juste à savoir d'où sortait cette publication nommée L'Action directe (apparemment éditée en 1910 puis rééditée en 1921), écrite par Émile Pouget, que j'avais dégotée sur le net (1). Sa couverture mentionnait qu'elle était imprimée aux éditions du Réveil Ouvrier situées au 2, rue Drouin, à Nancy. Je n'avais pas la moindre idée de ce que représentait cette adresse. Ni de qui était ce Pouget, d'ailleurs. Mon but était de savoir s'il avait existé d'autres journaux non inféodés au pouvoir en place ou à la pensée majoritaire sur Nancy en espérant découvrir un aïeul un peu grincheux du NJJ qui aurait été oublié dans un coin, en quelque sorte...

À l'intérieur de son pamphlet, qui était en fait une partie d'une collection sur les bases du syndicalisme, Pouget explique que « l'action directe est la symbolisation du syndicalisme agissant » et « la bataille livrée à l'Exploitation et à l'Oppression ». Le ton était donné car plus loin, il proclame « l'effort de la classe ouvrière dans l'assaut donné, et sans répit, au Capitalisme », là où elle ne doit rien attendre des « hommes, des puissances ou des forces extérieures à elle mais qu'elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi ses moyens d'actions. » Il cite d'ailleurs la devise de l'Association internationale des travailleurs (AIT) (2) qui affirme que « l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Pour lui, la démocratie a perdu sa place sur le terrain économique (et uniquement celui-là) car basée sur un « système représentatif qui implique, à la base, l'inaction des individus ». Et si l'action est qualifiée de directe, c'est parce qu'elle est l'agir syndical sans les « tampons qui amortissent les chocs entre les belligérants  ».

Pouget n'était pas vraiment lié à Nancy : Aveyronnais d'origine, il avait jusque là fait paraître ses écrits (L'Almanach du Père Peinard et Le Sabotage) à Paris. Son action anarchiste lui vaudra l'exil en Angleterre. Son engagement le conduira à la CGT vers 1900.

Ce pamphlet n'était donc pas le journal espéré, la Bibliothèque de documentation syndicale indiquant qu'il s'agit en fait d'une « série de brochures imprimées […] sans indication de périodicité » où seuls quelques titres sont recensés à Nancy, dont La Peste Religieuse de Johann Most, Le Syndicat, Les Bases du Syndicalisme et Le Parti du Travail par Émile Pouget.

 

Maison du peuple, origines bourgeoises

 

Un concours de circonstances étrange relança ma quête : d'une phrase perdue au cœur d'une réunion, le rédac'chef évoqua une conférence où une vente du journal était prévue, à la Maison du Peuple, 2, rue Drouin. Cette adresse apparaissant à nouveau, elle ne pouvait être ignorée. C'est donc sur elle que je recalibrai la boussole de ma recherche.

La Maison du Peuple ne me rappelait rien d'autre que le nom de la baraque où Peppone avait installé son horloge pour concurrencer celle du clocher de Don Camillo dans l'un des films de la série. En réalité, à Nancy, c'est une véritable idée née des suites de la guerre de 1870, de la Commune, de l'affaire Dreyfus au début du vingtième siècle et de la situation très particulière de Nancy par rapport à ces événements.

En effet, à cette époque-là, au sortir de la guerre de 70 qui se termina par la perte de l'Alsace et de la Moselle au profit de la Prusse, la position géographique de Nancy en faisait une cible première d'une éventuelle nouvelle offensive germanique. La peur légitime conduisit la ville à soutenir fortement la nation et son armée (Nancy était ce que l'on appelle une ville-garnison). Dans ce contexte, quiconque était simplement soupçonné de trahison se trouvait immédiatement qualifié d'ennemi de la France par la vindicte populaire. Dans Une Université Populaire à Nancy au début du siècle, Françoise Birck souligne la démarche « d'une poignée d'hommes, universitaires artistes ou étudiants […] convaincus que les armes de la raison étaient les meilleures pour ''détourner le peuple des mauvais bergers'' ». Parmi ces hommes : Charles Keller, ingénieur civil, qui acheta l'immeuble du 2, rue Drouin pour le raser et y construire un bâtiment qui abriterait l'Université populaire de Nancy. Celle-ci fut créée en 1899 et était située 8, rue Montesquieu avant d'inaugurer ce tout nouveau foyer appelé Maison du Peuple en 1902.

Le groupe auquel appartenait Keller était composé – et c'est là que la boucle se boucle en un nœud digne des plus grands magiciens – d'éminents membres de l'École de Nancy (3) qui croyaient, non seulement en un art populaire apportant le beau à la portée de tous, mais aussi à faciliter l'éducation de la masse en lui offrant le pouvoir de voter ou se révolter en toute connaissance de cause sans se faire embobiner par les stratégies politiques et patronales. Agir par la culture en somme. Cette conscience sociale des artistes de l'École de Nancy était une découverte pour moi, une des plus importantes même. Elle montrait qu'ils n'étaient pas simplement dans une bulle artistique de très haut niveau mais également conscients du pouvoir d'opinion qu'ils détenaient et choisissaient d'utiliser au service de l'effort citoyen. Loin du type d'artiste hypnotisé par son propre reflet et aussi inoffensif et peu concerné qu'un lampadaire éteint que l'on peut croiser parfois.

Ce n'est donc pas le peuple ouvrier qui fonda la maison qui lui était adressée mais une poignée de bourgeois. L'Université populaire fut mise en place par Jean Perreau, professeur à la faculté des sciences, Jean Grillon, jeune avocat dreyfusard, et le docteur Bernheim élu à sa présidence par un comité composé de 21 membres dont deux tiers se devaient d'être issus d'un milieu ouvrier ou employé et dont un tiers serait renouvelé chaque année.

La conception du nouvel édifice fut confiée à l'architecte Paul Charbonnier, accompagné par Victor Prouvé (dont deux sculptures ornent la façade, liant le travail et la pensée) et Eugène Vallin (porte d'entrée et motifs intérieurs). L'université fut inaugurée en 1902. Pour chaque sociétaire et sa famille, la cotisation annuelle était de 2 francs, pouvant être payée en deux fois, et un versement unique de 50 francs était proposé pour être exonéré à vie. Ainsi, ils pouvaient participer et assister aux diverses conférences menées, avoir accès à la bibliothèque et aux locaux. En tout, 1011 adhérents s'inscrivirent la première année et 1053 la seconde. L'objectif de l'université était « de réunir des hommes de toute condition et de toute profession pour penser et travailler en commun, comme le mentionnaient ses statuts. Les uns y trouveront des exemples de courage et de solidarité qui leur donneront des raisons de se dévouer. Les autres y apprendront à réfléchir et à comparer, à se défier des affirmations bruyantes, des formules creuses et des mots sonores », bref, à comprendre ce qui se dit entre les lignes des beaux discours politiciens et patronaux « en développant chez eux un esprit critique » et en « se [libérant] de l'esclavage intellectuel ». L'un des principes de base sera d'étudier « les faits sans parti pris, sans vouloir les forcer à être favorables à telle ou telle doctrine ». La profession de foi se terminant sur ces mots inspirés : « Aux ouvriers, aux employés, à tous les travailleurs de comprendre que leur intérêt est de s'instruire, que l'amélioration matérielle de leur sort dépend de l'élévation de leurs pensées, que l'éducation est le premier et le dernier mot de toute politique du progrès social. »

 

Diffusion de la culture, aggravation de la rupture

 

De par leur réseau de confrères, les conférenciers ne manquèrent pas. Paradoxalement, le haut niveau des interventions généra un fossé entre la petite bourgeoisie attirée par l'image de marque des fondateurs ainsi que la qualité des conférenciers et le prolétariat qui ne s'y reconnut pas.

L'Université populaire, de par son objectif de base, se mettra en rupture avec elle-même en confrontant, d'un côté, les esprits de la raison, de l'art et de la théorie en cherchant à rester neutre, et de l'autre la réalité sèche des grèves et manifestations ainsi que de l'action sociale réclamées par les ouvriers et impliquant un engagement. Cette rupture sera consommée lorsque le comité refusera de baser des syndicats dans les locaux de la Maison du Peuple et sera la cause de la fin du projet. L'idée progressiste théorique de neutralité affiche des limites que ne peuvent supporter certains membres lors de combats sociaux durs, pendant que d'autres se cachent derrière celle-ci pour ne pas y prendre part, ni même assumer leur statut d'employeur en fournissant de meilleures conditions de travail à leur personnel (car malgré leurs idées politiques républicaines et anticléricales, ils restaient conservateurs dans leur façon d'agir et ne souhaitaient aucune forme de désordre révolutionnaire).

Marqués par le décès de Gallé en 1904, le départ de Bernheim (le premier président) et le recul pris par Keller qui œuvrait avec les militants ouvriers à solidifier une forme d'union syndicale lors des grandes grèves de 1904 et 1905, les fondateurs s'éloignèrent petit à petit du projet, jusqu'à la cassure finale où la Fédération des syndicats, d'abord acceptée au sein des murs, fut ensuite expulsée suivant la clause de neutralité. Ceci conduisit, quelques temps plus tard, Keller, toujours propriétaire, à imposer d'ouvrir des salles aux ouvriers en grève et aux associations non accueillies par la municipalité conservatrice à cause de leurs opinions divergentes. Le comité comprit la signification de ces conditions : la fin de la neutralité théorique et un engagement concret qu'il ne souhaitait pas entreprendre, et lui remit les lieux vers 1909. Occupés par les syndicats depuis lors, les locaux furent légués par la veuve de Keller en 1923 à la CGT qui y réside toujours à l'heure actuelle. Et c'est donc cette version syndicale de la Maison du Peuple qui publia l'opuscule de Pouget.

Cette liaison de l'idéal artistique avec la réalité sociale de certains membres de l'École de Nancy aura eu un impact considérable sur la vie ouvrière militante nancéienne.

Avoir creusé un peu la question aura eu le mérite de me réconcilier avec cette École de Nancy dont je faisais une crise de foie à cause de l'éternelle publicité que la Ville de Nancy lui fait en mettant chacun de ses artistes tour à tour en avant, en célébrant n'importe quel anniversaire ou en y rapportant chaque événement lié à la commune. Et pourtant, cette même ville porte, en général, des idées conservatrices opposées (nous en sommes la preuve vivante par la façon dont sont traitées nos affiches, nos demandes de locaux associatifs, etc.) et ne met guère autant de lumière sur les idées défendues par ces artistes, au point que, vivant depuis vingt ans dans l'agglomération, je les ignorais totalement. Mais après avoir appris ce qu'ils ont apporté au mouvement ouvrier, je ne pourrai m'empêcher d'avoir un petit sourire lorsque je verrai la Ville de Nancy célébrer l’École en grande pompe en éludant son importance sociale.

Céd.

 

1 : Sur le site du Catalogue général des éditions et collections anarchistes francophones ou CGECAF (http://cgecaf.ficedl.info/).

2 : Fondée lors de la Première Internationale, à Londres, en 1864, l'AIT rassemblait « des trade-unionistes anglais, des mutuellistes français, des communistes allemands, et tous les courants, parfois naissants, actifs au sein du mouvement ouvrier : anarchistes, marxistes, blanquistes… », comme le rappelait le Collectif 150 qui a organisé, en juin dernier, un weekend de manifestations pour fêter l'anniversaire des 150 ans de ce considérable mouvement révolutionnaire (www.150ans-premiere-internationale.org).

3 : Mouvement artistique né au XIXème siècle, l'Art nouveau cherche, contrairement à l'art classique dominant, l'esthétique des lignes courbes en embrassant tous les corps de métier (architecture, ameublement, art décoratif). En France, cet art est forcément associé à l’École de Nancy ou Alliance provinciale des industries d'art, formellement créée en 1901 avec un bureau composé de Émile Gallé, Victor Prouvé, Louis Majorelle, Antonin Daum et Eugène Vallin.

 

Émile Gallé  : « Jeter les fleurs sous les pieds des barbares »
Célèbre pour ses verreries, Émile Gallé marquera aussi la vie nancéienne par ses choix politiques et sociaux. Dans une époque où l'on était soit dreyfusard, soit anti-dreyfusard (ce qui était le cas de beaucoup de journaux de Nancy et de la pensée majoritaire de la ville), ce fondateur et premier président de l'École de Nancy aidera à la création du journal L'Étoile de l'Est en 1900 (et en dessinera l'en-tête) qui défendait l'opinion dreyfusarde et un certain militantisme ouvrier.

Ce faisant, il renforce l'idée d'une presse qui soutient une opinion différente à celle de L'Est Républicain, dans lequel il avait été attaqué par Maurice Barrès suite à sa signature d'une protestation pour « demander, pour tous les accusés sans exception, le maintien et l'observation des garanties stipulées par la loi française » (en l'occurrence, Dreyfus). L'Est Républicain lui refusera sa lettre de réponse qu'il fera publier dans Le Progrès de l'Est du 24 janvier 1898, précisant que la protestation ne prétend « nullement se prononcer sur l'innocence, pas plus que sur la culpabilité, personne de nous n'en possédant les preuves » et ajoutant qu'il s'agit là d'« une prétention bien subversive. On ne pourra bientôt plus [...] parler de justice, sans passer pour un mauvais patriote  ». Ce journal qui se définissait comme neutre « en évitant de donner une opinion personnelle que nous ne pouvons avoir », et défendait la publication des deux versions des faits, fera faillite suite à de nombreux désabonnements parce qu'être neutre, à l'époque, revenait à être dreyfusard et, par extension, trahir la patrie.
La base de l'engagement de Gallé transparaît dans sa déclaration : « Il faut jeter des fleurs sous les pieds des barbares […] pourvu qu'un unique passant, dans ces foules déshéritées des sentiers fleuris, rapporte une fleur à sa maison ! » exprimant par là son art comme un combat pour convertir une âme au beau parmi une multitude indifférente et éduquer en semant. Il souhaitait ainsi renverser son art en revalorisant sa fonction expressive avant même sa fonction décorative.

 

Charles Keller, Communard et chansonnier populaire
Né à Mulhouse en 1843, Charles Keller, dirigea une filature en Alsace, et participa parallèlement à l'Alliance Internationale de la Démocratie Socialiste (branche de l'AIT). Il était notamment connu pour sa position contre la guerre de 70 en écrivant «  la guerre entre nous serait une guerre fratricide  » à l'adresse des Allemands. Mobilisé, il y participa malgré tout, puis rejoignit les Communards à Paris et écrivit des chansons populaires : « Nègre de l'usine/ Forçat de la mine/ Ilote du champ/ Lève-toi peuple puissant/ Ouvrier prends la machine/ Prends la terre paysan » (Le Droit du travailleur, poème devenu chanson sous les noms L'Alsacienne ou La Jurassienne, 1870) ainsi que «  Bâtard de la riche industrie/ L'ouvrier n'a ni feu ni lieu/ L'ouvrier n'a pas de patrie/ Misérable ouvrier lève aujourd'hui ta main/ Et nous t'acclamerons demain/ République du genre humain  » (L'Ouvrier n'a pas de patrie,  1878). Il meurt à Nancy en 1913.

 

Sources :

Statuts de l'Université Populaire, Bibliothèque Stanislas de Nancy.

Françoise Birck, « Une Université populaire à Nancy au début du siècle  », Les Cahiers lorrains (n°1), 1988.

Émile Pouget, L'Action directe, éditions du Réveil ouvrier, 1910.

Bertand Tillier, « Émile Gallé et l'affaire Dreyfus : vers une mutation des arts décoratifs »,  Annales de l'Est, 2005.

Le Catalogue général des éditions et collections anarchistes francophones (cgecaf.fidecl.info).

Le Dictionnaire des militants anarchistes (militants-anarchistes.info).

Commentaires   

0 #1 MONPERE 03-04-2017 11:31
Bonjour, Connaissez vous la liste exacte des membres du Comité d L Université Populaire de Nancy en 1900, leurs professions et leurs adresses?
Connaissez vous également les sites utilises pro les conférences et l adresse de la bibliothèque?
A défaut ou m adresser pr avoir ces renseignements? Peut être la bibliothèque Stanislas...?
Je m intéresse a cette Université, ses ramifications et son impact sur le tissu local.
Merci par avance.
Cordialement
A M A
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