« Point de baise. » Sur le mur du foyer des officiers d’un ouvrage militaire près de Faulquemont, en Moselle, la consigne est claire. Les Allemands qui déferlaient sur la ligne Maginot en 39-45 ne pouvaient pas la louper : c’était peint et sculpté en gros dans le béton. Pas de partie de jambes en l'air chez les Français et encore moins de viols ! Mais qu’en était-il pour nos valeureux soldats ? À peu de choses près, la même abstinence. Au mieux, le sexe caché. Interdit. Honteux. Et parfois très… pornographique, comme le montrent certaines œuvres retrouvées çà et là dans les ouvrages de 1870 à 1945.

 

Article paru dans le onzième numéro du Nouveau Jour J (automne 2014)

 

Michaël Séramour est l’un des rares historiens-chercheurs de l’Hexagone à avoir abordé dans l’un de ses livres (1) le sujet des plaisirs de la chair durant les grands conflits passés. Il y a bien eu quelques expositions ou quelques écrits, comme ceux de Jean-Yves Le Naour sur les Misères et Tourments de la chair durant la Grande Guerre (2). Mais pour le reste… « On est clairement dans le non-dit, le tabou, alors que c’est une question fondamentale, anthropologique. »

C'est qu'on en apprend beaucoup en suivant le trentenaire dans les profondeurs chaudes et humides de la terre. Son boulot consiste à répertorier les traces iconographiques laissées par les soldats dans les ouvrages militaires de 1870 à nos jours. Et l’une de ses premières conclusions fut loin d’être excitante : la grande muette est une arène noyée dans la testostérone. « À l’époque, explique mon guide au sujet de 39-45, la femme était physiquement absente des fortifications, car interdite. Très peu ont pénétré les casemates (3) : on peut citer quelques rares marraines, quelques journalistes américaines, qui déclenchaient un bel émoi à leur arrivée, ou encore certaines épouses, au début de la ''drôle de guerre'' (4). Jusqu’à l’arrivée des Allemands, ces dernières venaient parfois de loin à vélo, des villages voisins. La rencontre se faisait à l’arrière des constructions. »

Certains ouvrages militaires avaient effectivement une marraine désignée, sorte de protectrice. Comme à Cutry, près de Longwy, où la fille d’un maître de forges, qui connaissait très bien le commandant de la casemate, participait parfois à quelques événements. « Avec tous les fantasmes que ça suscitait chez les soldats », précise Michaël Séramour.

 

Un commandant près de Thionville, lui, avait carrément demandé juste avant la Seconde Guerre mondiale l’installation d’un très officiel BMC, un Bordel militaire de campagne, comme ça se faisait en 14-18. Généralement montés à 20 ou 30 km du front, ils accueillaient des prostituées. L’ensemble était très encadré. « Mais on a refusé à ce commandant un BMC pour préserver l’image sérieuse de la Ligne Maginot, qui était très symbolique en 1939-40. »

Que restait-il alors aux soldats pour tirer... leur coup ? Les permissions, tout d'abord. Elles servaient à ça les permissions, surtout pour les chanceux, mobilisés dans les grandes villes où se concentraient les bordels. Ces permissions étaient bien belles, mais beaucoup de soldats étaient enfermés entre les constructions de béton. S'ils ne voulaient pas voir le couvercle de leur cocotte-minute exploser, il n’y avait pas cinquante solutions : entretenir des correspondances érotico-pornographiques était certainement l'option la plus (con)sensuelle. Sinon, il y avait toujours la possibilité, pour varier les plaisirs, de pratiquer l’homosexualité ou, dans un autre registre, le dessin, un moyen de transgression qu'on ne soupçonnerait pas au premier coup d’œil. Car quand l’industrie de la guerre vous annihile les plaisirs de la vie et la vie toute entière, quand la proximité de la mort et la boue vous noie dans le patriotisme suicidaire, penser à autre chose, à des choses toutes bêtes, au désir, à la passion ou aux instincts, c’est revenir à la vie. Et les dessiner revient à s’opposer à sa propre condition, à l’armée et aux constructions militaires.

 

La patrie avant l'orgie

 

Faut dire que seules les représentations à la gloire de la France et de ses troupes étaient autorisées par la hiérarchie. À la rigueur une tête de mort pour impressionner l’ennemi ou un paysage pour s’évader de l’enfer. Peu de femmes, pas de sexe. « C’était très mal de détériorer le matériel de l’armée pour ce genre de dessins. La censure s’opérait beaucoup sur le plan politique, avec un parti communiste interdit dès 39, mais aussi un peu sur le plan de la morale. On se trouve dans un milieu très rigide, encadré, où le moindre mouvement était contrôlé. »

Certains soldats, rares, ne l’ont pas supporté, et se sont lancés à la recherche de succédanés picturaux. Michaël Séramour a noté, lors de ses expéditions, de nombreux points intéressants sur l’évolution des dessins entre 1870 et 1945. À commencer par la période suivant l’annexion de l’Alsace-Moselle. Les Allemands ont peint des œuvres qui en disent beaucoup sur leur culture. On peut voir, par exemple, au fort Von Baden, devenu fort Pétain puis fort Frère, près de Strasbourg, les armoiries impériales de Guillaume II, ou celles de la famille Von Baden (photo 1). En 1914-18, l’iconographie allemande reste également très largement asexuée. On aperçoit çà et là, comme dans la caserne Ostfort (appelée aussi Diou), près de Metz, des dieux, des déesses. Poséidon, Cupidon, le cerbère. Toute une mythologie qui là aussi reste propre (photo 2). Dans le rang. « Les Allemands ont réalisé des peintures ou dessins plus travaillés, et tous très respectueux de la hiérarchie. Je ne m’attendais pas à une telle différence. » Quelques exceptions apparaissent, avec des représentations de fêtes arrosées. Mais rien de bien subversif. En revanche, lorsque les Français récupèrent l’Alsace-Moselle, et quand on avance dans le XXème siècle, les choses changent.

Quand des jeunes soldats apeurés peignaient leur mère au-dessus de leur couche, d’autres ont véritablement créé leur Playboy à eux. Comme en Alsace, près de Mulhouse, dans l’un des ouvrages de la commune de Kembs (photo 3). Dans la chambre de tir, qui n’a jamais aussi bien porté son nom, on voit, gravées au couteau, des femmes nues, cuisses écartées. Un peu plus loin, une autre est à quatre pattes, un homme la besognant par derrière. En face, c’est l’orgie. Des corps sans visages se mélangent. Détail qui interpelle : les pénis sont énormes, puissants, triomphants, symboles de la virilité du guerrier devant des « femelles » en majorité soumises.

Gravures explicites dans une casemate de la ligne Kembs-Sierentz (Seconde Guerre mondiale).

À la vue d’un tel spectacle, le mâle le vrai se sent revivre. Et le père aussi. Car sur la droite de cette fresque, comme pour casser un peu l’ambiance, une femme enceinte, prise entre deux hommes, participe aux ébats, le bébé étant lui aussi de la partie. Déboussolant. La guerre et ses folies ? « Le dessinateur a voulu exalter le rôle social et biologique de l’homme avec la représentation, dans le sens de lecture, des préliminaires et des expériences sexuelles les plus variées, aboutissant, au-delà des plaisirs physiques, à la fécondation et au développement de l’embryon », analyse Michaël Séramour. Ouf ! Il ne s’agissait pas d’inceste... intra-utérin.

Malgré ce léger malaise, cette scène alsacienne redonne un peu d’air à une période et un milieu en général aseptisés et asexués. Mais qu’on ne s’y trompe pas : son côté pornographique témoigne d’une souffrance plus que d’une libération. Et seules deux ou trois exceptions de ce type ont été aperçues par l'historien sur les centaines d’ouvrages parcourus et les milliers de peintures et sculptures répertoriées.

 

Un refoulement qui en dit long

L’armée : des soldats, hommes, qui parlent à des soldats, hommes. Et si l’on ne fait qu’effleurer le thème et le corps de la femme, on tait carrément celui de l’homosexualité et de ses adeptes, pourtant bien présents au sein des régiments. L’attrait de l’uniforme certainement… « Au cours de mes recherches, une seule personne a évoqué l’homosexualité dans l’armée. Tous les autres anciens combattants ne s’en ''souvenaient'' plus ou refusaient d’en parler. Cette personne qui a accepté, c’était un sergent mosellan, âgé de 90 ans. Il m’a raconté qu’il y avait régulièrement des cas, en catimini. Des représentations sur les murs, ça je n’en ai pas vu. Ou seulement pour se moquer du camarade qui pratiquait. On peut lire çà et là ''t’es une grosse tapette'' ou ''t’es un PD''. Celui qui n’était pas un fort était un ''faible'', et on en faisait la tête de Turc, pour renforcer la cohésion du groupe. Ça n’a pas beaucoup changé aujourd’hui. »

Une information circule également sur un ouvrage des Ardennes appartenant à la Ligne Maginot. Le lieutenant qui le dirigeait aurait été muté en mars 1940 pour des faits d’homosexualité. Ironie de l’histoire : il a réussi à échapper aux assauts allemands dans sa nouvelle casemate d’affectation, quand son remplaçant dans les Ardennes mourait gazé. « Ceci n’est qu’une rumeur » : voilà ce que répondent les responsables de l’association chargée de veiller à la mémoire du site et les élus de la commune. « Ils craignent que la révélation de cette homosexualité ne porte atteinte à l’image de l’ouvrage militaire et de l’armée. Et ils ne veulent peut-être pas le dire à la famille du lieutenant, qui vit encore dans le coin », répond un mosellan, spécialiste des lieux.

Ça m'a fait marrer, moi, cette gêne encore bien présente, lourde de non-dits, soixante-dix ans après. Et ça m'a d'autant plus convaincu de l'intérêt de se pencher sur ce que l’on rejette refoule cache et recrache. Le tabou. Le cul, en l’occurrence. Le cul comme célébration de la vie. Le cul, universel. Le cul partout tout le temps. Dans les salons mondains comme dans les casemates, le cul bien gras. Le cul sale et mal assumé. Le cul interdit, offense à la Patrie. Honte de l'armée. Transgression des lois de la virilité. Refoulement des adjudants. Pour vous, les gars, pauvres gosses envoyés sur le front, victimes des pulsions des Nations, que résonne bien fort mon cri dans vos blockhaus, dans vos tranchées : le cul, c'est résister.
 

Sylvain Vagner

 

1 : 20 000 soldats sous la terre – Peintures murales et graffitis des fortifications de Thionville, Metz, Strasbourg 1871-1945, éditions Serpenoise.

2 : Misères et Tourments de la chair durant la Grande Guerre : Les Moeurs sexuelles des Français 1914-1918, éditions Aubier Montaigne.

3 : Un ouvrage militaire peut être appelé casemate ou blockhaus (terme allemand) ou encore bunker.

4 : C’est la période du début de la Seconde Guerre mondiale, qui se situe entre la déclaration de guerre du 3 septembre 1939 et l’offensive allemande du 10 mai 1940. Elle se caractérise par une absence de combats en France, d’où ce nom donné par le journaliste Roland Dorgelès.

Ajouter un Commentaire